À rayons ouverts, no 86 (printemps-été 2011)

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Dossier : Le Québec contre-culturel


Des auteurs déjantés à BAnQ

par Hélène Fortier, archiviste, Centre d'archives de Montréal, et Mariloue Sainte-Marie, agente de recherche, Direction de la recherche et de l'édition

Le mouvement de la contre-culture s'est développé au Québec dans l'affirmation d'une génération de créateurs contestant les modèles établis. Plusieurs acteurs de la contre-culture ont confié à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) leurs documents, notamment des manuscrits, des cahiers de notes, des agendas, de la correspondance et des photographies. Ces documents représentent une source d'information essentielle pour l'étude de leur œuvre de création et permettent de comprendre la manière par laquelle ils s'inscrivent dans le mouvement de la contre-culture. Voici un bref portrait de quelques-uns des acteurs de la contre-culture et un aperçu de leurs fonds d'archives.

Denis Vanier

Le poète Denis Vanier (1949-2000) publie son premier recueil, Je, en 1965. Critique littéraire à Mainmise, la revue phare de la contre-culture québécoise, et codirecteur de Hobo-Québec de 1977 à 1982, il signe une poésie radicale, excessive, volontiers violente. « Nous sommes les derniers espoirs de la poésie / nous communiquons par voies de faits », écrit-il dans Lesbiennes d'acid (1972).

Son fonds d'archives contient plus de 1,8 mètre linéaire de documents que le poète a confiés à BAnQ entre 1984 et 2000. On y trouve principalement des poèmes et des textes inédits, des carnets de notes et un grand nombre de manuscrits de son œuvre publiée, dont La castration d'Elvis, Comme la peau d'un rosaire, Le fond du désir, Je ne reviendrai plus, Hôtel Putama et Rejet de prince. Les agendas de l'auteur, enrichis de notes de création, permettent également de suivre son parcours entre 1978 et 1999. Le fonds renferme finalement une intéressante correspondance échangée avec ses éditeurs et plusieurs personnalités du milieu littéraire, dont Lucien Francœur, Jacques Lanctôt, Pierre Morency, Suzanne Paradis et Josée Yvon.

Patrick Straram

Figure importante de la bohème montréalaise, Patrick Straram (1934-1988), dit le Bison ravi, est né en France. Sa formation intellectuelle se fait dans le Saint-Germain-des-Prés d'après-guerre, où il côtoie Guy Debord, principal animateur de l'Internationale situationniste, mouvement artistique et politique qui propose une critique radicale de la société et de ses valeurs culturelles. Straram, qui dénonce tout à la fois l'hédonisme contre-culturel et le dogmatisme marxiste, soutient que toute forme de contestation doit travailler à changer la vie quotidienne et la société.

Se réclamant de Lautréamont, selon qui une « phrase appartient moins à son auteur qu'à celui qui l'utilise le mieux », Patrick Straram construit ses livres en élaborant un collage complexe de citations (dont le sens premier est parfois volontairement détourné), d'images et de photographies. Il fait paraître en 1972 Irish coffees au no name bar & vin rouge valley of the moon, le journal poétique de son séjour californien.

Patrick Straram a remis à BAnQ plus de 4,5 mètres linéaires de documents, parmi lesquels on trouve, entre autres, des chroniques radiophoniques et des critiques portant sur ses domaines d'intérêt : le jazz, le cinéma et la poésie, des cahiers d'écriture, de nombreux textes inédits et différentes versions de son œuvre publiée dans les domaines de l'essai, de la poésie et du roman, dont Irish coffees au no name bar & vin rouge valley of the moon. Le fonds est également riche d'agendas couvrant la période de 1949 à 1988, de collages et de dessins ainsi que d'une volumineuse correspondance échangée, entre autres, avec Paule Baillargeon, Guy Debord, Raôul Duguay, Lucien Francœur, Madeleine Gagnon, Gérald Godin, Pauline Julien, Claude Péloquin et Jean-Paul Sartre.

Josée Yvon

Josée Yvon (1950-1994) collabore à plusieurs revues contre-culturelles telles que Mainmise, Hobo-Québec et Cul Q. Ses recueils Filles-commandos bandées (1976) et La chienne de l'Hôtel Tropicana (1977) mettent en scène des « fées mal tournées » : danseuses échouées dans des bars miteux, prostituées, mal-aimées disloquées. Des héroïnes noires prêtes à terroriser l'esprit des bien-pensants. Dans Filles-commandos bandées, elle écrit :

« Nous sommes absolues, vulgaires, obscènes, mal habillées nous vivons sous des néons intransigeants dans une ville de malades. »

L'auteure, qui s'est particulièrement intéressée à la littérature révolutionnaire américaine et à la littérature lesbienne, a remis à BAnQ plus de 2 mètres linéaires de documents qui apportent un éclairage important sur son œuvre, ses expériences et ses sources d'inspiration. Ces documents permettent de découvrir son univers de création en explorant notamment plusieurs textes et poèmes inédits, une dizaine de cahiers d'écriture, des textes radiophoniques écrits entre 1978 et 1986 ainsi que les manuscrits de ses œuvres, dont La chienne de l'Hôtel Tropicana, Filles-commandos bandées, Les laides otages, Maîtresses-Cherokees et Travesties-Kamikaze.

Raôul Duguay

Figure marquante de la contre-culture québécoise, Raôul Duguay (né en 1939) se fait connaître du grand public grâce aux inoubliables performances de poésie sonore qu'il livre avec l'Infonie. Il signe notamment les recueils de poésie Or le cycle du sang dure donc (1967) et Lapokalipsô (1971). Le soir de la Nuit de la poésie, il se renomme « Raôul luôaR yauguD Duguay », une façon de rendre son nom « irrécupérable ».

Peu volumineux avec ses 0,4 mètre linéaire de documents textuels, le fonds d'archives du poète, musicien, auteur, compositeur et interprète Raôul Duguay n'en est pas moins riche. On y trouve principalement les manuscrits et différentes versions des ouvrages Lapokalipsô et Manifeste de l'Infonie – Le ToutArtBel, ainsi que les œuvres poétiques « Donc poésie art total », « Babababellllll », « AAAooouuuchchch mézoreilles ! Popol ! », « Pain-beurre », « La débandade ou La mort du sexe » et « Si sources de sangs d'eaux d'os donc ».

Outre ces documents, BAnQ possède également d'autres fonds d'archives de créateurs qui ont de près ou de loin contribué au développement du mouvement de la contre-culture au Québec. À titre d'exemple, mentionnons les fonds de Lucien Francœur, de Louis Geoffroy, de Gilbert Langevin, de Claude Péloquin et de Yolande Villemaire. Tous ces fonds peuvent être consultés par les chercheurs au Centre d'archives de Montréal.

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Quand le livre s'en mêle. Contestation et humour aux Éditions Cul Q

par Sophie Drouin, étudiante de maîtrise en lettres et communications, Université de sherbrooke, et boursière du concours 2010-2011 du Programme de soutien à la recherche de BAnQ

Le climat de contestation amené par la contreculture a incité les artistes et les écrivains à repousser les limites de la création. S'imposant dans la culture québécoise par de nouvelles expérimentations sur la forme et sur le langage, l'avant-garde littéraire et culturelle a été grandement influencée par la contreculture en s'appropriant ses principales revendications : provocation, affirmation de l'individu, usage de drogues, libération sexuelle et contestation des valeurs dominantes et des institutions.

L'effervescence de la poésie et du marché de l'édition au début des années 1970 a offert un climat propice à la création de plusieurs revues et maisons d'édition consacrées à la poésie. C'est donc dans cet esprit de formalisme et de contestation qu'ont vu le jour, en 1974, sous la direction de Jean Leduc, les Éditions Cul Q. Occupant une place originale dans les milieux littéraire et éditorial québécois, cette maison d'édition a publié une soixantaine de livres qui, à leur façon, ont transgressé les formes traditionnelles du texte et du support. Mais à l'origine de ce projet éditorial se trouve la revue Cul Q, qui donnera le ton aux manifestations poétiques et livresques de Leduc.

C'est dans le cadre d'un séminaire de maîtrise dirigé par Jean Leduc à l'Université du Québec à Montréal, au début de 1973, que s'articule l'idée de créer une revue en marge des revues culturelles déjà existantes. À l'aide de deux de ses étudiants, Claude Beausoleil et Yolande Villemaire, Leduc met sur pied la revue qu'il nomme Cul Q, faisant ainsi référence à la culture québécoise, à la sexualité et à l'érotisme. Mais, de l'aveu de Leduc, Cul Q, c'était surtout pour rire, pour tourner en dérision un milieu qui se prenait trop au sérieux, pour miner en même temps le terrain de l'expérimental. L'« avant-quiproquo » du premier numéro de la revue ridiculise et dénonce la démarche « dite sérieuse » des revues universitaires Études françaises et Voix et images du pays en les qualifiant d' « aliénées » et de « plattes ». Fustigeant la critique consacrée, les revues contemporaines de poésie (Les Herbes rouges, La Barre du jour) de même que les revues marxisantes de l'époque (Champ libre, Stratégie), Cul Q joue ainsi sur les tons de la provocation, de l'humour et de l'illisibilité. Participeront à cette revue plusieurs collaborateurs, dont Leduc lui-même, Claude Beausoleil, Yolande Villemaire et Michel Beaulieu dans des textes aux formes éclatées qui transgressent les codes habituels de lecture. L'aventure de la revue durera de 1973 à 1977 et il y aura en tout six livraisons.

Des livres qui refusent de se prendre au sérieux

Poursuivant le travail de rupture, d'expérimentation et de dérision amorcé par la revue, les Éditions Cul Q ont profité de l'émergence des nouvelles écritures issues de l'avant-garde pour triturer les composantes et les possibilités de l'objet-livre. Ce travail d'édition sur la matière du support s'inspire notamment du lettrisme, du dadaïsme et du formalisme par son désir de contester la forme même du livre.

Scrap-book d'la chick à nick de Jean-Marc Desgent et Q de Jean Leduc inaugurent la production des Éditions Cul Q en 1974. Ces deux recueils manifestent d'emblée les intérêts de la maison d'édition pour l'objet-livre en accordant une attention particulière à la matérialité du texte de même qu'à celle du support. Le premier s'élabore comme un livre bon marché dans lequel des images de l'auteur, des photos tirées de divers médias populaires et des dessins côtoient des fac-similés d'écritures manuscrites dans une esthétique très scrapbook a lors que le second est conçu comme un paquet de cigarettes à l'intérieur duquel on trouve des jeux poétiques imprimés sur des cartons noirs.

En 1975, la maison d'édition prend véritablement son envol avec la publication de Promenade modern style de Claude Beausoleil, recueil qui se présente sous la forme d'une série de cartons calligraphiés à la main d'un côté avec des photos de l'actrice Marlene Dietrich de l'autre, le tout présenté à l'intérieur d'une pochette rose. C'est aussi la même année que les éditions lancent la revue-collection « Mium/Mium » , sorte d 'aboutissement dans le livre-objet chez Cul Q, qui poursuit le travail d'exploration des limites du livre. Paraîtront dans cette collection Frankenstein fracturé de Jean-Marc Desgent, petit recueil avec une couverture noire exhibant le célèbre monstre et des pages jaunes où le texte affiche une illisibilité certaine, Le Flying- Dutchman de Michel Beaulieu, qui présente, sous forme de bandes reliées, l'alphabet duquel on a retranché les lettres K, L et M en hommage à la célèbre compagnie aérienne, Le calepin d'un menteur de Lucien Francœur, sorte de journal poétique où la photographie documente un texte inspiré de la vie de l'auteur, ou encore Sour Virgadamov de Jean Leduc, qui se présente avec un miroir permettant de déchiffrer le texte imprimé à l'envers.

Notons aussi dans la collection « Exit » les recueils Que du stage blood de Yolande Villemaire, La chienne de l'Hôtel Tropicana de Josée Yvon, Oui, Cher de Jean-Paul Daoust et Cerneclair de Jean Leduc, qui a ssocient le travail du texte à l'objet-livre. La production iconoclaste des Éditions Cul Q aura ainsi exprimé, en l'espace de quelques années, par la dérision et par la provocation, une contestation de l'institution littéraire.

La très grande majorité des livres édités par Cul Q est conservée dans la Collection nationale et dans la collection patrimoniale de livres d'artistes et d'ouvrages de bibliophilie de Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Comme quoi le travail le plus contestataire peut être « récupéré » par une grande institution pour la postérité culturelle.

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