À rayons ouverts, no 86 (printemps-été 2011)

Table des matières

Dossier : Le Québec contre-culturel


Faire éclater les carcans

par Mariloue Sainte-Marie, agente de recherche
Direction de la recherche et de l'édition

La contre-culture des années 1960 et 1970 trouve sa source dans l'Amérique prospère de la décennie 1950. San Francisco vit alors au rythme de la poésie dénonciatrice d'Allen Ginsberg. Autour de la librairie City Lights, une colonie d'écrivains, parmi lesquels Lawrence Ferlinghetti, William S. Burroughs et Jack Kerouac, conteste l'éclat doré du rêve américain. Sur fond d'errance et de révolte, cette génération beat appelle une transformation radicale de la société postindustrielle en montrant l'envers sombre et douloureux d'une Amérique repue de voitures et d'électroménagers.

Durant la seconde moitié des années 1960, un vent de contestation balaie presque toutes les sociétés occidentales. La jeunesse gronde, chante, manifeste. Aux États-Unis, les Merry Pranksters – littéralement les « joyeux farceurs » – et Ken Kesey, l'auteur du roman Vol au-dessus d'un nid de coucou, sillonnent le pays à bord d'un autobus aux couleurs psychédéliques et font la promotion du LSD. Sur les campus, les étudiants s'opposent à la guerre menée par les États-Unis au Viêtnam, tandis qu'en France, ils entrevoient la plage sous les pavés de Mai 68. Au printemps de la même année, le Québec, en pleine révolution culturelle, découvre le pouvoir libérateur de L'Osstidcho, d'abord présenté au Théâtre de Quat'Sous. Robert Charlebois et Louise Forestier y chantent Lindberg alors qu'Yvon Deschamps présente son fameux monologue Les unions, qu'ossa donne?. Spectacles rock et happenings politiques ou artistiques se multiplient. Des artistes, souvent liés à l'avant-garde, revendiquent une nouvelle culture qui remet en question les valeurs établies et explorent diverses formes d'expression : manifestes, performances, revues marginales, livres-objets, bandes dessinées.

Contre-culture – Manifestes et manifestations

Présentée jusqu'au 29 janvier 2012 dans l'espace d'exposition de la Collection nationale, à la Grande Bibliothèque, l'exposition Contre-culture – Manifestes et manifestations explore la période allant de la création de la nuit de la poésie (1970) à la tenue à montréal de la rencontre internationale de la contre-culture (1975). Grâce à des documents tirés des fonds d'archives de Denis Vanier, Patrick Straram, Josée Yvon et Raôul Duguay ainsi que de plusieurs collections patrimoniales de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), cette exposition donne à voir la multiplicité des écritures et des manifestations de la contre-culture au Québec.

De manifestes en manifestations

Au Québec comme ailleurs, la contre-culture cultive le sens du spectacle. La création et la diffusion de cette culture contestataire – où l'expérimentation, le décloisonnement des genres et la multidisciplinarité sont à l'honneur – passent souvent par la performance et par le happening, au cours desquels le public est invité à jouer un rôle actif. Pour diffuser leurs idées ou faire connaître leurs œuvres, les acteurs de la contre-culture privilégient tantôt la publication de manifestes, tantôt l'organisation de manifestations et d'interventions publiques. Le scandale et la provocation sont aussi au cœur de leur stratégie. Au milieu des années 1960, le Zirmate, un collectif qui regroupe notamment le poète Claude Péloquin, l'artiste visuel Serge Lemoyne et le musicien Jean Sauvageau, bouscule les esprits avec ses manifestations artistiques alliant musique, danse et arts plastiques. Ce que Péloquin écrivait en 1967 dans son Manifeste Infra peut donner une idée de l'esprit du Zirmate : « L'engagement du poète est dans la recherche de zones intimes et toujours déchiffrables, tant dans l'homme qu'en ses univers. […] INFRA demande l'exil immédiat de tous ceux dont les œuvres ne dégagent rien d'insolite ou de fantastique1. »

Puis, l'heure sera aux grands rassemblements musicaux. En août 1969, Woodstock donne le ton. À l'été 1970, un premier festival pop québécois est organisé à Manseau, près de Bécancour. Ce festival s'avère un cuisant échec, les groupes à l'affiche ne s'y présentant pas. La Nuit de la poésie, tenue au Gesù, à Montréal, en mars 1970, connaît quant à elle un succès retentissant. Si cet événement n'est pas à proprement parler contre-culturel, plusieurs poètes liés au mouvement (Paul Chamberland, Raôul Duguay, Claude Péloquin, Denis Vanier) s'y produisent. La prestation joyeusement déjantée de l'Infonie, groupe phare de la contreculture québécoise, fait date.

Des écritures multiples

De 1968 à 1975, plusieurs revues indépendantes, marginales et bien souvent éphémères voient le jour. D'une facture extrêmement simple ou plus sophistiquée, ces publications créent des communautés d'esprit et favorisent un sentiment d'appartenance tout en diffusant les valeurs et les préoccupations d'une jeunesse à la recherche de nouveaux modes d'être au monde. La diversité des points de vue et des discours dont témoignent des revues telles Logos, Mainmise, Cul Q ou Hobo-Québec rappelle que la contre-culture n'a rien d'un mouvement homogène qu'on peut réduire à la caricaturale triade « sexe, drogue et rock'n'roll ». Créature polymorphe, la contre-culture rejoint à la fois les tenants d'un activisme politique souvent radical et les chantres d'une libération intégrale de l'individu grâce à l'usage de drogues, à la spiritualité orientale ou à l'alimentation macrobiotique. C'est justement cet hédonisme et cet individualisme, trop peu révolutionnaires à ses yeux, que dénonce l'écrivain d'origine française Patrick Straram. Pour lui, la critique de la vie quotidienne doit combiner une pensée politique et une remise en question de la société capitaliste. Malgré les réserves qu'il formule à l'endroit de Mainmise, Straram demeure un commentateur intarissable du phénomène contre-culturel au Québec.

De la bande dessinée à l'art du tatouage, du recueil de poésie coup-de-poing au livre-objet transgressif des Éditions Cul Q, les écritures contreculturelles québécoises puisent tout à la fois dans la culture populaire américaine et dans les recherches des avant-gardes. Volontiers contestataire, tantôt délibérément choquante ou outrancière, pratiquant alors une forme de guérilla culturelle comme chez Denis Vanier et Josée Yvon, tantôt expérimentale ou formaliste, dosant l'humour et la provocation, la contre-culture a su explorer de multiples formes d'écriture afin de faire éclater les carcans qui contraignent la création comme la vie.


1. Claude Péloquin, Manifeste Infra, suivi des Émissions parallèles, Montréal, Éditions de l'Hexagone, 1967, p. 26.

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De la contre-culture en capsules

par Mariloue Sainte-Marie, agente de recherche
Direction de la recherche et de l'édition

Événements, troupes de théâtre, édition... La contre-culture est tissée d'une multitude d'initiatives créatrices. En voici quelques-unes1

Toute une nuit de poésie
Organisée d'après une idée lancée par les cinéastes Jean-Claude Labrecque et Jean-Pierre Masse, qui avaient obtenu des fonds de l'Office national du film du Canada pour tourner un documentaire sur la poésie québécoise, la Nuit de la poésie réunit, en mars 1970 à Montréal, des poètes de toutes tendances. Les spectateurs qui ne les connaissaient pas déjà découvrent Paul Chamberland, Raôul Duguay accompagné de l'Infonie, Claude Péloquin et Denis Vanier. La contre-culture brûle les planches du Gesù.

« Y donner la claque » : se mettre au travail pour un Québec nouveau
Journal d'information sociale et politique s'inspirant des publications marginales américaines telles The Chicago Seed, Rat Subterranean News et The Black Panther, La Claque (1970) n'a existé que le temps d'un numéro. Rapidement victime de perquisitions policières au moment de la crise d'Octobre, l'équipe de rédaction, qui a tenu à garder l'anonymat, a détruit les maquettes de la seconde livraison.

Logos (1967-1973)
« Première tentative de presse underground à Montréal », Logos voit le jour en octobre 1967. Après cinq numéros bilingues, l'équipe de rédaction renonce à publier dans les deux langues officielles. Le Voyage, lancé en 1968, prendra le relais auprès des f rancophones le temps de deux numéros. Comme plusieurs publications marginales et contestataires de l'époque, Logos a maille à partir avec la censure. Deux numéros de Logos sont saisis, dont celui qui, pastichant une page frontispice du quotidien The Gazette, annonce que le maire de Montréal, Jean Drapeau, a été attaqué et drogué par un jeune hippie. Paul Kirby, membre du comité éditorial de la revue, sera traduit en justice pour la publication de cette fausse nouvelle.

Le Grand Cirque ordinaire
On ne saurait parler de la contre-culture au Québec sans mentionner la formidable aventure du Grand Cirque ordinaire fondé en 1969 par Raymond Cloutier, Paule Baillargeon, Jocelyn Bérubé, Claude Laroche, Suzanne Garceau et Guy Thauvette. En rupture avec le théâtre traditionnel, jugé bourgeois, la troupe privilégie la création collective. « On voulait inventer un nouveau théâtre. […] II y avait dans le mot cirque une question de piste, une question de risque, et une question de communication populaire2 », résume Raymond Cloutier. Avec T'es pas tannée, Jeanne d'Arc? (1969), la troupe sillonne le Québec grâce au soutien du Théâtre populaire du Québec.

Mainmise (1970-1978)
Revue de référence lancée en 1970, Mainmise fait écho à la contre-culture américaine qui lui sert de modèle. Elle accueille des traductions de textes majeurs de la nouvelle culture et adapte en français les bandes dessinées de Robert Crumb. Mainmise n'a rien d'une revue confidentielle : son tirage, qui atteint 26 000 exemplaires en 1973, dépasse largement celui des autres publications contre-culturelles.

Sexus (1967-1968) et Allez chier (1969)
La libération sexuelle est au cœur du projet de Sexus, qui n'hésite pas à publier des articles sur des sujets encore tabous, par exemple l'avortement ou le divorce. Quand la revue est saisie par l'escouade de la moralité de Montréal, Yvan Mornard, son éditeur et directeur, lance Allez chier, sorte de pied de nez à ceux qui demandaient que Sexus, jugée obscène, soit interdite. Le premier numéro de cette revue « politique et culturelle destinée à [son] temps » offre un extrait du journal de prison d'un jeune felquiste et consacre quelques pages à trois prestations artistiques de Serge Lemoyne.


1. D'autres initiatives, comme celles du groupe l'Infonie et des Éditions Cul Q, sont présentées de manière plus approfondie dans d'autres articles de ce dossier.

2. Raymond Cloutier, « Le Grand Cirque ordinaire : réflexions sur une expérience », Études françaises, vol. 15, n° 1-2, 1979, p. 187.

 

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