À rayons ouverts, no 85 (hiver 2011)

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Coup d'œil sur les acquisitions patrimoniales

par Daniel Chouinard, coordonnateur des achats, dons et échanges, Direction des acquisitions de la collection patrimoniale, et François David, archiviste, Centre d'archives de Montréal, avec la collaboration de Sophie Côté, archiviste, Centre d'archives de Québec, de Sébastien Tessier, archiviste, Centre d'archives de l'Abitibi-Témiscamingue et du Nord-du-Québec, d'Isabelle Robitaille, bibliothécaire, Direction de la recherche et de l'édition, d'Élise Lassonde, bibliothécaire, Direction de la recherche et de l'édition, de Guylaine Milot, bibliothécaire, Direction des acquisitions de la collection patrimoniale, et de Jean-François Palomino, cartothécaire, Direction de la recherche et de l'édition

Parmi les nombreux documents patrimoniaux qui enrichissent régulièrement les collections de Bibliothèque et Archives nationales du Québec ( BAnQ) se trouvent forcément des pièces qui , en raison de leur rareté, de leur valeur ou de leur originalité, méritent une attention particulière. Coup d'œil sur les plus belles acquisitions des derniers mois.

Quand des feuilles anciennes volent vers BanQ

Qu'ont en commun une proclamation de la chambre du Conseil du Québec du 9 novembre 1789 et le programme du pique-nique national organisé par la Société Saint-Jean-Baptiste le 22 juillet 1882? Il s'agit dans les deux cas d'exemples de « feuilles volantes » récemment acquises et appartenant à une collection peu connue de BAnQ qui recèle pourtant plusieurs pièces rares et d'un grand intérêt. Définie par l'aspect matériel des documents qui la composent, cette collection localisée au Centre de conservation de BAnQ comprend des feuillets non reliés et imprimés sur un seul côté ou recto verso. Parfois placardée sur les portes des églises ou les murs de la ville, parfois distribuée en tiré à part dans les journaux, cette production imprimée était conçue pour atteindre un public plus large que celui des lecteurs de livres. En raison de ses usages et de ses fonctions spécifiques, la feuille volante a donc un caractère éphémère qui ne prédispose pas à la conservation de longue durée et explique sa rareté. Pourtant, la collection de feuilles volantes de BAnQ, qui contient plus de 500 titres datant pour la plupart du XIXe siècle, offre un point de vue privilégié sur l'histoire socioculturelle québécoise.

Imprimée sur une feuille pliée en deux de 36,2 cm, la proclamation du 9 novembre 1789 est signée par Lord Dorchester et accompagnée d'un formulaire à remplir pour profiter de la distribution des terres de la Couronne aux enfants des loyalistes, ces colons américains demeurés fidèles à la Couronne britannique à la suite de la guerre de l'Indépendance américaine. En effet, dans la foulée du traité de Versailles, plus de 8000 loyalistes vinrent s'installer au Québec, où les autorités les accueillirent avec bienveillance et leur accordèrent des terres, ainsi que des vêtements et de la nourriture durant deux années. En plus d'apporter de l'aide aux familles réfugiées, cette ordonnance du gouvernement de la province de Québec avait également pour but de faciliter l'établissement des enfants des loyalistes en sol québécois.

Le programme du pique-nique national, imprimé en français d'un côté et en anglais de l'autre, relate un événement d'un tout autre ordre et illustre bien la grande diversité de la collection de feuilles volantes de BAnQ. L'Association Saint-Jean-Baptiste, devenue par la suite la Société Saint-Jean-Baptiste, a été fondée en 1834 par Ludger Duvernay, imprimeur à Trois-Rivières, puis à Montréal. Établie dans le but de stimuler le sentiment de solidarité nationale des Canadiens français, elle a joué un rôle dans toutes les sphères de leur vie collective. En 1882, un pique-nique national est organisé par l'Association près du Cristal Palace, dans le parc Jeanne-Mance, à Montréal. Le programme nous apprend que les activités commencent à 9 heures du matin par une danse et qu'une heure plus tard, les « courses aux patates, à la brouette, en poches et à pied » prennent le relais. Y a-t-il plus agréable façon d'occuper un beau samedi après-midi de juillet 1882?

Plans du Bureau de l'arpenteur général du Québec

BAnQ a reçu dernièrement un versement d'archives cartographiques d'un grand intérêt historique. Il s'agit de 2131 plans r éalisés e ntre 1754 e t 1967 en provenance du Bureau de l'arpenteur général du Québec.

Instaurée en 1763, la fonction d'arpenteur général consiste à procéder à l'arpentage des terres de la Couronne. On procède dès lors à la division des terres en cantons, à l'établissement des mesures et des positions des lots ainsi qu'à l'emplacement des villes et des réserves de la Couronne. Vers la fin du XVIIIe siècle, l'arrivée massive des loyalistes accentue le besoin d'ouvrir de nouvelles terres et les contestations concernant les arpentages effectués précédemment mènent à l'adoption de la première législation formelle sur l'arpentage (25 George III, ch. III). En 1845, le Bureau de l'arpenteur général est intégré au Département des terres de la Couronne et, à partir de 1867, plusieurs services, départements et directions se transmettent la responsabilité de l'arpentage des terres publiques. Aujourd'hui, le Bureau de l'arpenteur général du Québec fait partie du ministère des Ressources naturelles et de la Faune.

Ces plans nouvellement acquis sont d'une grande richesse pour l'histoire du Québec. En effet, ils nous renseignent sur l'évolution des limites seigneuriales, sur l'ouverture et l'exploration de nouveaux territoires ainsi que sur la fixation des frontières. De plus, ils représentent une partie très importante des documents cartographiques produits au Québec aux XVIIIe et XIXe siècles; ils sont donc d'un grand intérêt pour la compréhension de l'évolution de la cartographie québécoise au cours de cette période. Enfin, les informations fournies par ces plans, mises en relation avec d'autres archives gouvernementales, constituent une source documentaire essentielle à la connaissance de l'histoire de la gestion des terres au Québec et de l'évolution de l'occupation du territoire québécois. Ce fonds d'archives est conservé au Centre d'archives de Québec.

Parcours d'un commis voyageur en Abitibi-Témiscamingue

Comment un commis voyageur peut-il contribuer à l'enrichissement de notre patrimoine? Le fonds Armand Senécal, constitué essentiellement de films 8 mm, répond en partie à cette question. En effet, muni de sa caméra, ce représentant de la société Thé Salada, appelé à sillonner toute l'Abitibi-Témiscamingue, a capté des images inestimables de cette région à l'époque de la colonisation, entre 1936 et 1952.

Cédé à BAnQ par le fils et le petit-fils d'Armand Senécal, ce fonds offre un portrait saisissant du développement de l'Abitibi-Témiscamingue. Outre les images des nombreux magasins généraux visités par M. Senécal dans le cadre de ses activités, le fonds contient aussi des images de plusieurs événements marquants, dont l'incendie de l'Hôtel Albert à Rouyn en 1938, la visite pastorale de Mgr Louis Rhéaume à l'Orphelinat St-Michel de Rouyn en 1939, l'inauguration de la Maison des retraites fermées à la fin des années 1940 et la visite de Maurice Duplessis au sanatorium de Macamic au début des années 1950.

Parmi les 111 bobines constituant ce fonds, on trouve également des films illustrant la vie de différents villages de la Mauricie (Clova, Parent et Oskelaneo River), de l'Ontario, des Laurentides et de la région de Montréal. Enfin, quelques bobines dévoilent des scènes de la vie familiale des Senécal. Cette récente acquisition s'ajoute aux nombreux joyaux archivistiques conservés au Centre d'archives de l'Abitibi-Témiscamingue et du Nord-du-Québec.

Histoire de la santé et du transport par la cartographie

Parmi les récentes acquisitions de cartes géographiques, on note la présence d'une carte plutôt inusitée, intitulée Health Map of Montreal, publiée en 1879 et montrant le taux de mortalité à Montréal entre 1876 et 1878. On y constate les effets dévastateurs des fléaux épidémiques qui s'abattent alors sur la ville : variole, fièvre typhoïde et diphtérie. L'un des rares documents cartographiques à véritable portée sociale, cette carte rappelle l'existence d'un mouvement réformiste ayant œuvré à Montréal dans la seconde moitié du XIXe siècle afin d'améliorer la qualité de vie de la population. Elle désigne non seulement les quartiers les plus vulnérables, plus particulièrement le secteur de la gare Bonaventure, où un enfant sur deux n'atteint pas 19 ans, mais aussi les quartiers Sainte-Marie et Côte-Saint-Louis (l'actuel Plateau Mont-Royal) dans l'est de la ville, où un enfant sur trois n'atteint pas cet âge. Ce document contribue a insi à une véritable prise de conscience des inégalités devant la maladie et la mort.

Il faut signaler aussi une carte publiée en 1919 localisant les affleurements rocheux utiles à la construction de routes dans le district de Montréal. On y d énombre pas moins de 75 carrières dans les environs de Montréal, depuis Caughnawaga (aujourd'hui Kahnawake) au sud jusqu'à l'île Bizard et à l'île Jésus au nord. Fruit des travaux de la Commission géologique du Canada, ce document comprend des renseignements scientifiques sur la nature des sols, clairement présentés à des fins éminemment pratiques. En effet, avec l'apparition de l'automobile, il devient crucial de planifier le développement d'un réseau routier encore à un stade embryonnaire. Cette carte annonce en quelque sorte l'ambitieux programme de réfection des routes mis sur pied par le gouvernement provincial durant les années 1920.

Une troisième carte tout aussi intéressante et très détaillée montre l'état du réseau des transports en 1875 à l'échelle provinciale. Intitulée New Railway and Postal Map of the Province of Québec, elle présente non seulement le tracé des chemins de fer mais aussi le réseau postal et le réseau de télégraphe. Destinée principalement aux hommes d'affaires de la province (on y voit l'emplacement des banques, des bureaux de poste et des bureaux télégraphiques), elle témoigne à la fois de l'intégration progressive des régions du Québec à l'économie capitaliste des grands centres urbains et de l'importance des télécommunications dans l'avènement de la société moderne.

Une estampe impressionniste québécoise

Robert Wakeham Pilot est né à Terre-Neuve en 1897 et est mort à Montréal en 1967. En 1910, sa famille s'établit dans la métropole. C'est son beau-père, l'artiste Maurice Cullen, qui lui donne ses premières leçons. Par la suite, Pilot suivra les enseignements de William Brymner à l'Art Association de Montréal. Plus tard, comme de nombreux autres artistes de son époque, il séjourne en Europe afin de compléter sa formation artistique. Ces quelques années passées principalement à Paris permettent au jeune créateur non seulement de s'initier aux techniques de l'estampe mais aussi de s'imprégner des recherches formelles et idéologiques qui bousculaient depuis quelques décennies déjà les conventions du domaine artistique.

Pilot, à la suite de James Wilson Morrice et de Maurice Cullen, intègre les idées de l'impressionnisme à sa pratique. Ce mouvement marque la rupture de l'art moderne avec l'académisme. Le paysage et les scènes de la vie quotidienne sont privilégiés; les artistes sortent de l'atelier et travaillent sur le motif. L'objectif de cette pratique est de rendre les atmosphères fugitives et changeantes, de produire une impression tactile et sensible du sujet représenté.

Ces caractéristiques sont présentes dans la vue de Québec réalisée par Pilot acquise par BAnQ lors d'une vente aux enchères de la maison Bonhams, à Toronto, au printemps 2010. On trouve dans cette eau-forte datant du milieu des années 1920 la ligne vaporeuse et la thématique marine alliées à la scène de genre et au paysage urbain qui ne sont pas sans rappeler les vues de Venise de James Abbott Whistler, un des instigateurs du mouvement impressionniste. Cette œuvre est la première de ce peintregraveur qui figure parmi les plus importants de la première moitié du XXe siècle au Québec à entrer dans les collections de BAnQ. Cette acquisition permettra de comparer le travail de Pilot à celui de ses contemporains, notamment Clarence Gagnon, Herbert Raine et Henry Ivan Neilson.

Jésuite et graveur

Né à Magog en 1928, Marcel Lapointe a étudié au Séminaire de Sherbrooke, puis au Collège Sainte-Marie de Montréal. La vie des jésuites du collège l'intéresse à tel point qu'il décide, en 1952, d'entrer dans la Compagnie de Jésus. Ordonné prêtre 11 ans plus tard, il partage sa vie entre l'accompagnement spirituel et sa passion pour les arts visuels. En 1966, il entreprend des études à l'École des beaux-arts de Montréal, où il se spécialise en gravure avec Albert Dumouchel. Sa formation lui permet par la suite de travailler comme professeur d'art au collège Jean-de-Brébeuf, poste qu'il occupe jusqu'en 1993. Après sa retraite de l'enseignement, Marcel Lapointe est nommé responsable de la collection des œuvres d'art de la Province du Canada français de la Compagnie de Jésus. Il a également animé l'atelier de gravure du Gesù – Centre de créativité. Il est décédé en 2008.

BAnQ s'est donc particulièrement réjouie de recevoir, de la part de la Province du Canada français de la Compagnie de Jésus, une importante donation d'estampes du père Marcel Lapointe. La collection de BAnQ s'est ainsi enrichie de 287 estampes, dont plusieurs titres en deux exemplaires. Ce don couvre l'ensemble de la production du père Lapointe, qui va de la fin des années 1960 à la fi n des années 1990. Curieux de tous les courants artistiques de son époque, Marcel Lapointe a touché aussi bien à l'art abstrait qu'à l'art figuratif et a utilisé une grande variété de techniques : lithographie, linogravure, bois gravé, eau-forte et sérigraphie. Mieux que quiconque, il a lui-même résumé sa démarche artistique et spirituelle ainsi :

« Les graveurs sont unis dans une prière gestuelle qu'ils répètent sans cesse et qu'ils se transmettent comme une révélation; dans l'attente du moment où ils soulèvent la feuille imprimée et regardent lentement leur travail devenu enfin visible aux yeux, leur image devenue parole. »

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