À rayons ouverts, no 84 (automne 2010)

Table des matières

Dossier : Les 50 ans de la révolution tranquille


III. PERSPECTIVES SUR RÉVOLUTION TRANQUILLE

Sondage éclair auprès de nos abonnés et usagers

Bibliothèque et Archives nationales du québec a demandé à ses abonnés Facebook, au cours de l'été dernier, de répondre à la question suivante : quels livres québécois publiés dans les années 1960 vous ont marqués? Voici ce qu'ils ont répondu :

  • Agaguk d'Yves Thériault
  • Anna de Louis Gauthier
  • Avec les vieux mots de Gilles Vigneault
  • Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy
  • L'avalée des avalés de Réjean Ducharme
  • Les belles-sœurs de Michel Tremblay
  • Nègres blancs d'Amérique de Pierre Vallières
  • Salut Galarneau! de Jacques Godbout
  • Une saison dans la vie d'Emmanuel de Marie-Claire Blais

Nous avons ensuite demandé à Gilles Marcotte, professeur émérite à l'université de Montréal et chroniqueur littéraire de longue haleine, de commenter ce sondage sans prétention scientifique, à la lumière de ses connaissances, mais aussi de ses souvenirs.

La grande décennie

par Gilles Marcotte

J'apprends avec plaisir qu'on peut être un abonné Facebook et en même temps aimer la littérature, se souvenir des livres qu'on a lus il y a un demi-siècle – ou peut-être un peu plus récemment – sans l'aide de quelque machine bizarre mais sur du papier de plus ou moins grande qualité, qu'on a salis de traits horizontaux ou verticaux comme cela se faisait au XIXe siècle. Cela remplit de joie l'ignorant informatique que je suis, qui n'a jamais tenu dans ses mains une telle machine.

Il s'agissait, donc, d'élire des titres parus dans la décennie 1960. Je dois avouer que, devant un tel défi , je me serais décommandé. On ne se souvient peut-être pas, aujourd'hui, même si l'on a fréquenté un bon cégep ou une université convenable, de ce que fut cette décennie, de l'explosion littéraire qui s'y produisit. (Jacques Hébert, aux Éditions du Jour, publiait en saison un livre chaque semaine!) Au sortir d'une littérature un peu timide encore, on inventait avec une audace incroyable, et l'on peut comprendre par exemple que l'éditeur Pierre Tisseyre ait refusé le chef-d'œuvre incontestable qu'était L'Avalée des avalés de Réjean Ducharme, qui alla se faire consacrer à Paris comme si de rien n'était, bientôt rejoint par le roman Une saison dans la vie d'Emmanuel de Marie-Claire Blais et le Salut Galarneau! de Jacques Godbout. Ce n'était pas un phénomène tout à fait nouveau.

Quelques abonnés Facebook se sont souvenus du Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy, même s'il datait de 1945, et l'erreur leur fait honneur; ce grand roman, ce roman essentiel poursuit ces années-ci une carrière qui témoigne de son actualité malgré son grand âge, ou peut-être même à cause de lui. L'Agaguk de l'infatigable Yves Thériault ne fait qu'un bond de deux ans, lui, pour rejoindre le peloton des années 1960, et il franchit aisément la distance.

Le titre qui m'a le plus étonné (non, il y en aura un autre) est celui du roman de Louis Gauthier, Anna. Qui donc, aujourd'hui, s'est souvenu de cet étonnant, ce charmant petit roman paru il y a plus de 40 ans? J'écris « charmant », et cela peut être reçu comme un reproche ou, à tout le moins, une réserve. Moi, je l'ai parcouru il y a quelques semaines, avec le même étonnement, malgré – il faut bien le dire – quelques galipettes dont l'auteur abuse un peu. Louis Gauthier se débarrassera de quelques facilités, ses livres deviendront plus graves, sans rien perdre de leur agilité, de leur charme: je suis personnellement heureux que son nom apparaisse ici.

Mais les grandes pointures du roman (ou du récit) québécois des années 1960, où sont-elles? Le Jacques Ferron des Contes, le Roch Carrier de La guerre, yes sir!, le Hubert Aquin de Prochain épisode? Le troisième surtout, qui enflamma la jeunesse nationaliste? Osera-t-on penser que l'inspiration nationale – en littérature tout au moins – n'a plus aujourd'hui la force d'antan? Deux autres romans ont paru, durant la décennie, que pour ma part j'aurais retenus : Le libraire, de Gérard Bessette, et La jument des Mongols, de Jean Basile. J'en oublie, inévitablement: on n'a jamais connu au Québec, me semble-t-il, une telle floraison romanesque. C'était, j'ose un mot qui ne convient guère à la littérature, excitant. Et, côté théâtre, Les belles-sœurs, les fameuses Belles-sœurs, j'étais à la première et j'ai applaudi. Je n'ai pas cessé de le faire.

La recette poétique, sur Facebook, est beaucoup moins riche, presque inexistante. La poésie, ch'est diffichile, disait je ne sais plus quel poète français pourvu d'un bel accent campagnard, et il est sans doute normal qu'on n'ait retenu dans l'appel d'offres qu'un seul recueil, l'aimable (mais non méprisable) Avec les vieux mots de Gilles Vigneault. Les grandes voix de l'époque, qui furent nombreuses, s'appellent Paul-Marie Lapointe, Gatien Lapointe, Paul Chamberland, Jacques Brault, Fernand Ouellette, Gérald Godin, Roland Giguère: je m'arrête ici, la liste serait trop longue. Mais Gaston Miron?... Édité à plusieurs reprises, célébré au Québec et en France, assurément une des plus grandes figures de la littérature québécoise, et plus actuel que jamais, je m'explique mal qu'aucun des correspondants ne l'ait nommé. Il y avait, là, de la grandeur. Peut-on parler de grandeur, aussi bien, pour le pamphlet de Pierre Vallières, Nègres blancs d'Amérique? Il a été écrit en prison, dans une fièvre politique dont on ne se souvient plus guère aujourd'hui. Je ne suis pas sûr qu'il appartienne à la littérature, malgré la qualité d'une écriture passionnée, mais il arrive parfois qu'on dresse une barrière trop rigide entre ce qui est littéraire et ce qui ne l'est pas. Je m'abstiens.

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Un Québec en ébullition : une exposition à la Grande Bibliothèque

par Éric Fontaine, rédacteur-réviseur
Direction de la programmation culturelle

Du 25 janvier au 27 mars 2011, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) présentera l'exposition La Révolution tranquille – Une vision d'avenir, qui célèbre le 50e anniversaire du début de la Révolution tranquille. Réalisée avec le soutien du ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, cette exposition décrit la vague de changements sans précédent qui a commencé à déferler sur le Québec il y a 50 ans.

Pour mener à bien ce projet, BAnQ a fait appel à l'historien Jocelyn Saint-Pierre. Commissaire de cette exposition, auteur de l'Histoire de la Tribune de la presse de Québec, 1871-1959 (2007) et coauteur de Québec – Quatre siècles d'une capitale (2008), celui-ci a fait carrière pendant 35 ans à la Bibliothèque de l'Assemblée nationale. M. Saint-Pierre a été secondé dans sa tâche de commissaire par une équipe aguerrie alliant de jeunes chercheurs de la relève à des gens d'expérience, composée des historiens Marie-Claude Francœur, Marc-André Robert et Jacques Saint-Pierre.

« Avec la Révolution tranquille, qui n'est pas tout à fait une révolution et qui n'est pas du tout tranquille, des réformes majeures sont introduites en matière d'éducation, de santé, de services sociaux, de culture et de développement économique, déclare le commissaire. L'outil devant servir à réaliser ces réformes, c'est l'État. » C'est ainsi que l'exposition s'articule en six volets. Le premier est consacré au rôle de l'État, qui, à partir de 1960, devient « un instrument au service du mieux-être des Québécois ». Les autres sections abordent tour à tour la réforme du système d'éducation, l'État providence, la création du ministère de la Culture, la modernisation de l'économie et l'émancipation des femmes.

Afin d'illustrer les changements profonds qui ont secoué le Québec entre 1960 et 1970 – une période au cours de laquelle, poursuit le commissaire, le Québec « se transforme au rythme des mouvements qui secouent le reste de l'humanité, lui aussi en pleine ébullition » –, BAnQ présentera des extraits audio et vidéo de grands discours des figures politiques marquantes, des photos d'archives, des articles de journaux, des caricatures, des reproductions de programmes électoraux des partis politiques, des documents législatifs, des pochettes de disques, etc.

Cette exposition se veut à la fois un survol des importantes réalisations des années 1960 au Québec et un portrait des principaux acteurs de cette période (Jean Lesage, René Lévesque, Paul Gérin-Lajoie, Georges-Émile Lapalme, Claire Kirkland-Casgrain, etc.), qui sont, pour Jocelyn Saint-Pierre, « des femmes et des hommes idéalistes, audacieux et visionnaires qui incarnent les espérances d'une génération ».

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50 ans d'héritage

Cinquante ans après leur début, que reste-t-il des transformations opérées par la Révolution tranquille? Voilà le moteur de la série de conférences sur la Révolution tranquille présentée à la Grande Bibliothèque, lancée en février dernier par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) et par l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

Les extraits des quatre premières conférences que nous présentons ici mettent en lumière les origines idéologiques, politiques et socioéconomiques des transformations survenues pendant les années 1960. Ils illustrent en outre la diversité des points de vue sur ce moment important de l'histoire du Québec, qui ne manque pas de susciter encore aujourd'hui de riches réflexions et de vifs débats sur notre passé et sur notre avenir.

Origines idéologiques et intellectuelles de la Révolution tranquille

Yvan LAMONDE, historien des idées et professeur d'histoire littéraire et culturelle comparée
Uuniversité McGill

Il convient d'abord de comprendre et d'accepter que la Révolution tranquille soit une question plus qu'une réponse, un problème plus qu'une solution, une énigme plus qu'une libération radicale.

Comprenons qu'il s'agissait de changements tranquilles : l'Ontario avait étatisé les pouvoirs hydrauliques en 1905, l'État interventionniste dans l'éducation, la santé et les affaires sociales existait dans d'autres provinces canadiennes et, en Occident, la France avait sa Caisse des dépôts et consignations. Il ne faut pas avoir peur du mot : le Québec s'est normalisé, s'est mis à la norme occidentale, s'est mis à jour.

La « Grande noirceur », mère de la Révolution tranquille?

Lucia FERRETTI, professeure d'histoire
Université du Québec à Trois-Rivières

La société québécoise est moderne après 1945, dans son économie et de plus en plus dans ses valeurs et sa culture. Mais elle est entravée. Les Canadiens français sont discriminés dans la grande entreprise et dans la fonction publique fédérale : la nouvelle classe de professionnels laïques est aussi empêchée de progresser dans les établissements relevant de l'Église et ne peut pas se tourner vers la fonction publique provinciale, volontairement laissée par Duplessis dans le sous-développement. Les femmes subissent un enfermement domestique sans précédent.

Par ailleurs, le Québec se voit assailli dans ses compétences par Ottawa, mais pour autant l'État québécois ne prend pas le relais. Parce que le faire reviendrait à dépendre du capital financier anglophone et, plus mesquinement, à limiter peut-être la gratitude des électeurs à l'endroit de l'Union nationale. Tout cela crée une impression de blocage. Et finit par provoquer l'impatience.

Les outils essentiels au succès de la Révolution tranquille sont nombreux et pourraient être irrésistibles : une population jeune et formée à l'engagement social dans les mouvements de l'Action catholique: un État libre de dettes et une tradition de gouvernement fortement autonomiste: un réseau institutionnel dense et présent dans toutes les régions: une culture de solidarité, une identité éveillée à l'importance de rester française et plusieurs instruments alternatifs de développement économique tels que les organisations coopératives, les syndicats nationaux et quelques institutions financières, qui doivent tous quelque chose de leur existence à la doctrine sociale de l'Église. Voilà les vrais leviers de la Révolution tranquille. Ils sont enracinés dans plusieurs décennies d'existence.

La RévoLution tranquille et l'économie : où étions-nous, qu'avons-nous accompli, que nous reste-t-il à faire?

Pierre FORTIN, professeur émérite au Département des sciences économiques
Uuniversité du Québec à Montréal

En 1961, la situation économique des « Canadiens français du Québec » n'était g uère d ifférente de celle des Noirs américains. Les hommes noirs complétaient 11 années à l'école, les « Canadiens français », 10 années, soit une de moins. Le salaire moyen des hommes noirs américains équivalait à 54 % de celui des hommes blancs américains. Au Québec, le salaire moyen des hommes francophones unilingues équivalait à seulement 52 % de celui des hommes anglophones, bilingues ou unilingues. Lorsque l'écrivain Pierre Vallières nous a appelés « nègres blancs d'Amérique », en 1968, on l'a évidemment accusé d'exagérer. Mais, en fait, il clamait l'exacte vérité. La position relative des nôtres n 'était pas meilleure que celle des Noirs américains.

L'implication massive de l'État québécois dans l'économie a-t-elle permis d'atteindre les objectifs explicitement visés par la Révolution tranquille? Absolument, dans une large mesure. Du Québec, de l'Ontario et des États-Unis, c'est le Québec qui a enregistré le progrès en scolarisation le plus important des trois depuis 50 ans. De 1961 à 2001, la durée du parcours scolaire complété par les jeunes adultes a augmenté de 5 années au Québec, de 3 ,5 a nnées en Ontario et de 1 année aux États-Unis. Le Québec a maintenant presque rattrapé l'Ontario en scolarité moyenne, et il dépasse les États-Unis.

Un objectif fondamental de la Révolution tranquille était de favoriser la maîtrise de l'économie par les « Canadiens français ». L'amélioration de la position économique relative des francophones dans leur propre maison a été fulgurante depuis 1960. En 2000, le rapport entre les rémunérations des hommes francophones unilingues et des anglophones bilingues avait grimpé à 76 %. Les francophones bilingues, eux, gagnent maintenant autant que les anglophones bilingues et 15 % de plus que les anglophones unilingues. Les entreprises francophones contrôlent aujourd'hui les deux tiers de l'emploi au Québec, contre moins de la moitié en 1960. Nous sommes beaucoup plus « maîtres chez nous » qu'en 1960.

Révolution tranquille et gouvernance : éducation, santé et culture

Gilles PAQUET, professeur émérite à l'École de gestion Telfer et chercheur au Centre d'études en gouvernance à l'Université d'Ottawa

La « démocratisation de l'éducation » est le slogan qu'on utilisera pour décrire la mise en place de ces nouvelles structures d'accueil dans les années 1960. La population était favorable à la réforme des structures (vague démographique oblige, des réformes s'imposaient), mais elle n'a pas été impressionnée par la qualité du produit des nouveaux établissements (polyvalentes, cégeps). La grogne a commencé dès les années 1960.

C'est que l'improvisation dans le désordre a été informée p ar d es a mbitions d e m assification e t de bureaucratisation qui ont fait que la qualité et la rigueur n'étaient pas toujours au rendez-vous. L'étatisation de l'éducation a mené à une imposition des programmes par le ministère et non seulement à la grogne des professeurs (mieux armés pour contester le gouvernement par le nouveau régime de relations de travail) mais aussi à celle des parents et des étudiants, car il y aura un taux de décrochage navrant. Ces tensions perdurent.

Même si l'ajustement [l'implantation de l'assurance maladie] se fait avec retard, il se fera selon l'esprit du temps : l'État payeur unique va s'auto-instituer monopole public sur la prestation des soins de base. Or, quand l'État devient le maître d'œuvre et l'allocateur des gratifications, on voit émerger des groupes d'intérêt désireux d'y avoir accès. Un oligopole d'intérêts tout aussi militants que ce qu'on a vu dans le monde de l'éducation a vu le jour en santé, et des confrontations encore plus dramatiques se sont produites à cause non seulement des enjeux de vie et de mort mais aussi de l'émergence au Québec de syndicats (omnipraticiens, spécialistes, etc.) qui ont utilisé les mêmes tactiques que les syndicats ouvriers ( y compris la grève) pour arriver à leurs fins.

Entre 1957 et 1967, on est passé de 50 centres culturels ou salles de concert à 150 au Québec. Cette explosion est évidemment l'effet d'écho de l'action étatique en réponse aux demandes d'une vague démographique dont l'establishment culturel et les groupes d'intérêt ont réussi à faire reconnaître leurs créances par l'État. Plus encore, ces groupes n'hésiteront pas à utiliser leur temps d'antenne et leurs grands ténors chouchous du public non seulement pour promouvoir un financement plus grand pour les arts et les lettres mais aussi pour immuniser les programmes qui financent les artistes contre les vagues de compressions budgétaires que les gouvernements sentent le besoin d'imposer de temps en temps pour des raisons fiscales.

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Catalogue des bibliothèques du Québec. RFN. RDAQ. Les Amis de BAnQ. Fondation de BAnQ.