À rayons ouverts, no 84 (automne 2010)

Table des matières

Dossier : Les 50 ans de la révolution tranquille


II. LES DOCUMENTS TÉMOINS DE LA RÉVOLUTION TRANQUILLE
Trois revues culturelles pour un renouveau intellectuel

par Mariloue Sainte-Marie, agente de recherche
Direction de la recherche et de l'édition

Une révolution, même tranquille, ne saurait se faire en un jour. L'effervescente période de transformations sociales et culturelles qu'a connue le Québec à l'aube des années 1960 s'appuie en effet sur les analyses de la situation du Québec que dressent les intellectuels d'ici au cours de la décennie précédente. Trois revues culturelles majeures, Cité libre, Liberté et Parti pris, témoignent, chacune à sa façon, des remises en question et des espoirs, en somme de la prise de parole de différentes générations d'intellectuels engagés dans les débats qui agitaient leur époque.

Les collections et les fonds d'archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) permettent de retracer cette époque en pleine ébullition. Alors que les principales revues culturelles de la Révolution tranquille font partie de la Collection nationale située à la Grande Bibliothèque, les fonds d'archives Revue Liberté (MSS426), Revue Parti pris (MSS193) et Éditions Parti pris (MSS140), qui rendent compte d'un pan important de la vie intellectuelle québécoise durant les années 1960, peuvent être consultés au Centre d'archives de Montréal.

Cité libre

Lorsque le premier numéro de Cité libre paraît en juin 1950, le Québec compte peu de revues culturelles ou intellectuelles. De jeunes gens sensibles aux problèmes sociaux décident alors de se rassembler autour de Gérard Pelletier et de Pierre Elliott Trudeau dans le but de former une « communauté de réfl exion et de pensée » qui commande aussi une « communauté d'action ». Laïque, anticléricale et antitraditionaliste, Cité libre discute de syndicalisme, d'éducation et du renouveau catholique qui encourage le rôle actif du chrétien dans son milieu. Cette revue traite également de questions politiques et artistiques. Dans ses pages se lit déjà l'impatient désir de changement qui sera le moteur de la Révolution tranquille. Sa dénonciation de l'autoritarisme et sa lutte en faveur de la justice sociale ont fait de Cité libre une revue d'avant-garde jusqu'à l'aube des années 1960.

Liberté

C'est à ce moment qu'une nouvelle revue voit le jour. Fondée par Jean-Guy Pilon et un groupe d'écrivains dont Jacques Godbout, Paul-Marie Lapointe, Fernand Ouellette et Michel van Schendel, Liberté se définit comme « un centre de discussion des problèmes culturels » rencontrés par la société canadiennefrançaise. « À l'heure présente, si l'on exclut les revues universitaires et celles qui sont dirigées par les ordres religieux, il n'existe pas ici de revue littéraire et de culture qui tienne compte d'étape en étape de l'évolution de la pensée, de la création sous toutes ses formes, de la vie artistique à travers toutes ses manifestations », peut-on lire dans la livraison inaugurale de la revue (n° 1, janvier-février 1959). Animée par de jeunes écrivains, Liberté contribue sans conteste au renouveau culturel et intellectuel alors en cours au Québec par la critique et la création littéraire.

Parti Pris

Le temps s'accélère. Quatre ans après la naissance de Liberté, le contexte politique et s ocial a d éjà c hangé. L e Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) est créé alors que le Front de libération du Québec (FLQ) fait exploser ses premières bombes. En octobre 1963, André Brochu, Paul Chamberland, Pierre Maheu, André Major et Jean-Marc Piotte lancent une revue politique et culturelle luttant pour un État libre, laïque et socialiste : Parti pris. L'équipe appelle à la révolution nationale et économique du Québec. « C'est dire que pour nous, l'analyse, la réflexion et la parole ne sont qu'un des moments de l'action : nous ne visons à dire notre société que pour la transformer. Notre vérité, nous la créerons en créant celle d'un pays et d'un peuple encore incertains » (Parti pris, n° 1, octobre 1963).

La littérature occupe une place de choix dans la revue. Pour Laurent Girouard, « notre littérature s'appellera québécoise ou ne s'appellera pas » (« Notre littérature de colonie », Parti pris, n° 3, décembre 1963). La formule-choc résume l'opinion de l'équipe de rédaction qui en remet en janvier 1965 en publiant un numéro-manifeste intitulé « Pour une littérature québécoise ». Le texte de présentation, signé Pierre Maheu, est sans équivoque : « nous pensons que la “littérature canadienne d'expression française” (le nom est aussi bâtard que la chose) est morte, si jamais elle a été vivante, et que la littérature québécoise est en train de naître ». Dès lors, l'expression littérature québécoise succède à la celle de littérature canadienne-française, symbole d'aliénation culturelle et politique. Les écrivains témoignant de la « naissance de l'homme québécois » invités à expliquer leur démarche littéraire dans ce numéro spécial, parmi lesquels Jacques Brault, Paul Chamberland, Gérald Godin et Gaston Miron, revendiquent la nouvelle expression, qui dépasse rapidement les frontières de la revue. Bien que Parti pris cesse de paraître en 1968, la revue aura contribué avec fougue et vitalité à la définition du sens et des fonctions de la littérature québécoise.

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Naissance de la littérature québécoise

par Esther Laforce, bibliothécaire
Direction de la référence et du prêt

L'affirmation de l'identité québécoise durant la décennie 1960-1970 passa notamment par l'affirmation d'une littérature proprement québécoise. La Révolution tranquille fut le moment pour la littérature d 'ici de s'affranchir de l'épithète « canadienne-française », de se dire québécoise et de se manifester comme telle. Les écrivains d'alors nommèrent le « pays », se questionnèrent sur leur art, leur langue, leur identité, dialoguèrent avec le passé et se mêlèrent de politique. La littérature connut un foisonnement exceptionnel dans tous les genres littéraires, menant à une reconnaissance sans précédent. Une littérature, donc, qui fit grand bruit et dont les rayons de la Grande Bibliothèque résonnent toujours.

Poésie

Les premières rumeurs de la Révolution tranquille se firent entendre dès 1953 en poésie avec la fondation des Éditions de l'Hexagone, qui ont fait de la création d'une poésie nationale leur projet. Avec ce que l'on nommera la « poésie du pays », les poètes ont inventé leur pays à l'aide des mots et, par leur engagement, l'ont transformé. Dans la profusion des poètes et des recueils qui ont marqué cette é poque, o n r etiendra e ntre autres Choix de poèmes : arbres de Paul-Marie Lapointe (Hexagone, 1960), Recours au pays de Jean-Guy Pilon (Hexagone, 1961), Ode au Saint-Laurent de Gatien Lapointe (Jour, 1963), Terre Québec de Paul Chamberland (Déom, 1964), Mémoire de Jacques Brault (Déom, 1965), Les Cantouques de Gérald Godin (Parti pris, 1966) et, bien sûr, l'incontournable Homme rapaillé de Gaston Miron (Presses de l'Université de Montréal, 1970). La Révolution tranquille « littéraire » culmina en 1970 avec la Nuit de la poésie (à voir en DVD, Office national du film du Canada, 1970), au cours de laquelle fut récité le fameux poèmemanifeste Speak White, de Michèle Lalonde (Hexagone, 1974), exemple saisissant d'une littérature qui s'engage et se politise.

Romans et théâtre

Le genre romanesque s'épanouit quant à lui entre 1960 et 1970, d'abord avec la parution d'un court roman, Le libraire de Gérard Bessette ( Julliard, 1960), qui marquait la volonté de rupture avec le traditionalisme et l'emprise du clergé sur la société québécoise. En 1962 et 1964, Jacques Ferron réinventa l'univers du terroir avec ses Contes du pays incertain et Contes anglais et autres (Orphée). Jacques Renaud, lié à la revue Parti pris, créa la polémique avec Le cassé ( Parti pris, 1964), dans lequel l'utilisation du joual se faisait violente et colérique. En 1964, Jean Basile publia La jument des Mongols ( Jour), roman urbain d'un Montréal cosmopolite.

Le milieu de la décennie fut déterminant pour le roman québécois alors que parurent en 1965 et 1966 Prochain épisode d'Hubert Aquin (Cercle du livre de France, 1965), Une saison dans la vie d'emmanuel de Marie-Claire Blais (Jour, 1965) et L'avalée des avalés de Réjean Ducharme (Gallimard, 1966). Trois romans qui, par leur style, leur composition et le rayonnement international qui fut le leur, devinrent des classiques des lettres québécoises.

La fin de la décennie fut marquée par la publication de romans aux titres encore bien connus tels que Salut Galarneau! de Jacques Godbout (Seuil, 1967), La guerre, yes sir! de Roch Carrier (Jour, 1968), et L'amélanchier de Jacques Ferron (Éd. du Jour, 1970). Quant à l'événement théâtral, ce fut sans doute la représentation, en 1968, des Belles-sœurs de Michel Tremblay (Leméac, 1972), au Théâtre du Rideau Vert. L'utilisation du joual, qui rendait si authentique le parler de ces « belles-sœurs » de l'est de Montréal, fit éclat.

Essais et critique littéraire

La littérature québécoise prit aussi son envol grâce aux essais et à la critique littéraire qui, par des études, des anthologies et des histoires de la littérature au Québec, ont inventorié et créé un savoir des textes qui la composent. Une littérature qui se fait de Gilles Marcotte (HMH, 1962), Une littérature en ébullition de Gérard Bessette (Jour, 1968) et Histoire de la littérature française du Québec de Pierre de Grandpré (Librairie Beauchemin limitée, 1967-1969) sont autant de titres qui laissent entrevoir l'effervescence d'une littérature en pleine éclosion.

Tous ces ouvrages peuvent bien sûr être consultés ou empruntés dans leurs éditions originales ou l'une de leurs rééditions plus récentes à la Collection nationale ou dans la section Arts et littérature de la Grande Bibliothèque1.

1. Pour en savoir plus, on consultera les pages 361 à 482 de Michel Biron, François Dumont et élisabeth nardout-Lafarge, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2007, qui a servi de référence principale à la rédaction de cet article.

 

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