À rayons ouverts, no 84 (automne 2010)

Table des matières

Dossier : Les 50 ans de la révolution tranquille


II. LES DOCUMENTS TÉMOINS DE LA RÉVOLUTION TRANQUILLE

Le Québec amorce sa Révolution tranquille en 1960 : « C'est le début d'un temps nouveau », comme le souligne si bien la chanson, et les jeunes ont soif de modernité et de nouvelles espérances. Les rythmes musicaux importés des États-Unis et de la Grande- Bretagne les séduisent immédiatement et opèrent une transformation et un enrichissement sans précédents des musiques québécoises. Dans ces années charnières, deux grands courants musicaux diamétralement opposés apparaissent : le yéyé et la vogue des chansonniers.


La chanson québécoise, tout sauf tranquille!

par Myriam Genest, bibliothécaire, Direction de la référence et du prêt
et Benoit Migneault, chef de service, section Musique et films

Les yéyés

Le mouvement yéyé est ainsi baptisé en raison de l'interjection « yeah ! » qui ponctue de nombreuses chansons de rock et de twist américaines et britanniques1. Ce phénomène musical surtout propre à la France et au Québec débute en 1959, dans l'Hexagone, avec l'émission de télévision Salut les copains!, créée par Lucien Morisse et animée par Daniel Filipacchi. La musique yéyé, c'est généralement un refrain entraînant, des paroles légères, empreintes de joie et d'émerveillement perpétuels, et un rythme dansant.

De par l'explosion titanesque de la production et de la vente de disques, le yéyé est directement responsable de l'éclosion et du développement d'une industrie musicale proprement québécoise. La populaire émission Jeunesse d'aujourd'hui, animée par Pierre Lalonde, propulse au vedettariat les représentants de ce style musical au Québec. C'est en 1964, dans la foulée de la British Invasion et de l'arrivée des Beatles en Amérique du Nord, que la vague yéyé s'impose commercialement devant un public grandissant et enthousiaste. Le jeune Tony Roman est aux premières loges avec Do Wah Diddy Diddy (1964), sans oublier Jenny Rock avec Douliou Douliou Saint-Tropez (1965). Joël Denis célèbre la fi n des classes et entraîne chacun dans sa danse avec, en 1963 et 1964, L’école est finie et Le ya ya. En ce qui concerne les chansons Pour moi, la vie va commencer (1964) et Manon, viens danser le ska (1965), de Donald Lautrec, elles sont presque devenues des hymnes de cette époque frénétique et enjouée.

La magnifique voix de Ginette Reno se fait entendre sur l'air de Non, papa (1963) ainsi que sur son grand succès de 1964, Tu vivras toujours dans mon cœur. Michèle Richard, la reine du yéyé québécois, enregistre La plus belle pour aller danser (1964) et Les boîtes à gogo (1966). La jeune génération vibre au rythme d'une multitude de groupes musicaux qui reprennent et adaptent moult succès anglophones. Des milliers de chansons sont ainsi traduites en français pendant cette période2.

Les Classels, tout de blanc vêtus, se démarquent avec de multiples reprises des succès de Paul Anka, des Platters et de Roy Orbison, dont ils reprennent Only The Lonely pour lancer la très populaire Avant de me dire adieu (1964). Les Hou-Lops se hissent en première position des palmarès avec Blue jeans sur la plage (1965). La même année, César et les Romains s'assurent une place de choix avec Splish Splash ainsi que Toi et moi.

Un des rares groupes féminins québécois à s'illustrer à l'époque est les Milady's, qui nous font partager leur royaume en pain d'épices dans Sugartown (1967). E n 1 966, le beau Bruce Huard, des Sultans, grave sur vinyle La poupée qui fait non tandis que Guy Harvey et les Gendarmes présentent une version française du succès américain Carole, de Neal Sedaka.

Les chansonniers

Contrairement aux chanteurs yéyés, les chansonniers n'ont que faire des traductions et des adaptations des s uccès britanniques et américains. Ils prennent soudainement conscience d'une réalité particulière : puisque le Québec est une province francophone dans un pays anglophone, ils doivent défendre la langue et la culture françaises. Il leur faut un lieu de rassemblement particulier ; ce seront les boîtes à chansons.

Phénomène culturel d'une importance considérable au Québec, la première boîte à chansons voit le jour à Montréal en mai 1959 à l'initiative du collectif de chansonniers Les Bozos. On la baptise Chez Bozo, d'après la chanson de Félix Leclerc. On y entend Hervé Brousseau, Jean- Pierre Ferland, Clémence DesRochers, Jacques Blanchet, André Gagnon et Claude Léveillée. On n'imite plus les Trenet, Aznavour ou Bécaud : Jacques Blanchet écrit et interprète du Blanchet. En novembre 1959, Gilles Mathieu fonde la mythique boîte à chansons La Butte à Mathieu à Val-David, dans les Laurentides. Claude Gauthier (Le grand six-pieds), Gilles Vigneault et Claude Dubois y font leurs premières armes. Georges Dor y présente La Manic en 1966. Le Québec comptera jusqu'à 2000 boîtes à chansons entre 1960 et 1967, mais celles-ci auront généralement une existence éphémère, faute de revenus suffisants.

C'est dans les boîtes à chansons que l'on assiste à un passage important dans le domaine musical : le Québec de la « Bonne Chanson » devient celui de la chanson identitaire dans laquelle on exprime des aspirations sociales, culturelles et politiques. On peut affirmer sans craindre de se tromper que la chanson québécoise est alors particulièrement polarisée : la démarcation entre chanteur populaire et chansonnier n'a jamais été aussi importante. Pour les uns, le yéyé symbolise la perte de toute valeur morale, intellectuelle et culturelle ; pour les autres, les chansonniers sont tout simplement des intellectuels snobinards.

Expo 67 stimule l'ouverture du Québec sur le monde et entraîne de profonds changements. En 1968, L'osstidcho est présenté au Théâtre de Quat'Sous. Cette création, qui n'aurait pas été possible sans les Bozos, ainsi que l'explosion populaire et l'hymne à la joie du phénomène yéyé jettent les bases de ce que sera le rock francophone des années à venir.

L'osstidcho, c'est un véritable « coup de poing en pleine face » pour plusieurs, notamment Jean-Pierre Ferland, ce qui l'incite à redéfinir son style musical et à enregistrer le mythique album Jaune (1970)3. Le Québec n'a qu'à bien se tenir : Plume Latraverse, Diane Dufresne, Michel Pagliaro, Octobre, The Haunted, Claude Dubois, Paul Piché, Mahogany Rush, Richard Séguin, Harmonium et Beau Dommage s'apprêtent à débarquer. Les années 70 seront celles des chanteurs et des groupes cultes : les années rock.

1. Gary Stewart, Rumba on the River – A History of the Popular Music of the Two Congos, New York, Verso, 2000, p. 154.

2. L'équipe de la section Musique et films de la Grande Bibliothèque travaille à la conception d'une base de données axée sur les adaptations de chansons. À l'heure actuelle, on y dénombre un peu plus de 12 000 titres, un chiffre révélateur de l'importance de ce phénomène dans la francophonie.

3. Sophie Durocher, Ferland – Hey, boule de gomme, s'rais-tu dev'nu un homme?, Outremont, Libre expression, 2005, p. 108-109.

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L'essor du cinéma québécois

par Isabelle Morrissette, bibliothécaire
Direction de la référence et du prêt

Le cinéma est parfois interrogation, prise de position, critique, mais il est toujours ancré dans son histoire, dans son temps. La décennie 1960, au Québec, est socialement et culturellement riche. La littérature a changé, la musique s 'est t ransformée, le théâtre s'est affirmé et la poésie s'est découverte. Le cinéma québécois n'est pas en reste. De Michel Brault à Claude Fournier, le septième art a mûri, s'est développé et s'est cherché pour aboutir à ce qu'on connaît aujourd'hui : un cinéma pluriel, diversifié.

Les quelques films québécois produits avant les années 1960 reflètent le conservatisme et le grand pouvoir d u clergé. Qu'il s'agisse du Père Chopin (Fyodor Otsep, 1945), considéré comme le premier film québécois, de La petite Aurore, l'enfant martyre (Jean-Yves Bigras, 1 952) ou encore d'Un homme et son péché (Paul Gury, 1949), tous véhiculent les mêmes valeurs. Il y a alors très peu de productions canadiennes-françaises dans les salles de cinéma : la quasi-totalité des films projetés proviennent des États-Unis ou de la France. Or, de 1960 à 1970, plus de 360 films québécois seront réalisés. Plusieurs facteurs expliquent ce changement radical.

L'Office national du film du Canada... au Québec

En 1956, le siège social de l'Office national du film du Canada (ONF) déménage d'Ottawa à Montréal. Banal en soi, ce fait favorisera l'émergence du cinéma québécois. À cette époque, la culture canadiennefrançaise ne jouit d'aucune reconnaissance au sein de cet organisme. Peu à peu, avec l'arrivée en ses rangs de réalisateurs tels Claude Jutra, Michel Brault, Gilles Groulx, Claude Fournier, Jacques Godbout, Gilles Carle, Arthur Lamothe et Pierre Perrault, l'ONF se transforme. En 1957, la plupart de ces cinéastes sont engagés pour réaliser la série Panoramique, qui vise à décrire les bouleversements majeurs qu'a subis le Québec depuis les années 1930. On y produira Les brûlés (Bernard Devlin, 1958), Il était une guerre (Louis Portugais, 1958) et Les mains nettes (Claude Jutra, 1958). L'esthétique de cette série reste traditionnelle, mais les thèmes abordés renvoient à la mouvance lancée par la Révolution tranquille.

Le cinéma direct

En 1958, Gilles Groulx réalise Les raquetteurs, premier film d'un courant qu'on appellera plus tard le cinéma direct. Ce mouvement fondamental dans l'histoire du cinéma québécois consiste en l'utilisation d'une caméra mobile au milieu de l'action et en un refus de l'idéalisation des gens. On filme le « vrai monde ». L'apogée du cinéma direct est la trilogie de Pierre Perrault filmée sur l'île aux Coudres : Pour la suite du monde (1963), Le règne du jour (1966) et Les voitures d'eau (1968).

Devenu mythique depuis lors, ce courant cinématographique restera en fait marginal au sein de la production québécoise mais aura une influence déterminante sur l'esthétisme des films qui suivront. La majorité des courts métrages déterminants de l'époque sont essentiellement un mélange entre cinéma direct et documentaire traditionnel : citons par exemple Bûcherons de la Manouane (Arthur Lamothe, 1962), Jour après jour (Clément Perron, 1962), Les petits arpents (Raymond Garceau, 1963), La lutte (Michel Brault et autres, 1961), À Saint-Henri le cinq septembre (Hubert Aquin et autres, 1962) et Québec USA ou l'invasion pacifique (Claude Jutra, 1962). Les limites du documentaire traditionnel et du cinéma direct pousseront par la suite certains réalisateurs vers la fiction.

La fiction sous deux angles

Deux courants majeurs se dessinent au cours de la décennie 1960. Tout d'abord, la fiction « pollinisée1 » par le cinéma direct. L'œuvre phare de ce courant est Le chat dans le sac (Gilles Groulx, 1964). Ce film symbolise à lui seul le cinéma de la Révolution tranquille de par ses thèmes et son esthétisme. Sur la musique de John Coltrane, il décrit les inquiétudes et les questionnements propres à la jeune génération au sortir de la Grande Noirceur. Les films de cette nouvelle école se caractérisent par un certain degré d'improvisation des dialogues, l'imprécision du scénario, l'emploi de comédiens non professionnels et une grande mise en évidence des techniques du cinéma. Plusieurs autres films marquants de cette époque suivront la même voie : La vie heureuse de Léopold Z (Gilles Carle, 1965), Entre la mer et l'eau douce (Michel Brault, 1967), Kid sentiment (Jacques Godbout, 1968) et De mère en fille (Anne Claire Poirier, 1967).

L'autre courant déterminant en fiction pendant les années 1960 est le film dit grand public. Le précurseur de cette école est Trouble-fête, réalisé par Pierre Patry en 1963. Dans ce film qui a été vu par plus de 300 000 spectateurs, on assiste à une révolte d'étudiants dans un collège classique dominé par les prêtres. On remarque dans les films grand public un montage nerveux et rapide, beaucoup d'effets de caméra, un personnage central fort auquel le spectateur peut facilement s'identifier ainsi que des dialogues précis et concis. Le paroxysme de ce courant sera Valérie (Denis Héroux,1968). Ce film, dont le slogan est « Il faut déshabiller la p'tite Québécoise », rapportera plus de deux millions de dollars dans les salles. Suivront L'initiation (Denis Héroux, 1970) et Deux femmes en or (Claude Fournier, 1970), qui sera vu par plus de deux millions de spectateurs.

La Révolution tranquille a posé les bases de ce que sera le cinéma québécois au cours des décennies suivantes. Pour la toute première fois, les Québécois ont pu se voir vivre sur grand écran, dans leurs réalités, leurs contradictions et leurs questionnements. Le fait que les cinéastes de cette période aient choisi de réaliser des films d'auteur ou des longs métrages grand public est de peu d'importance : la décennie 1960 reste marquante et fondamentalement déterminante parce qu'elle est celle de l'éclosion du questionnement identitaire québécois.

Sauf exception, vous trouverez la plupart des films mentionnés dans cet article à la Grande Bibliothèque. N'hésitez pas à replonger dans ces œuvres qui ont façonné notre histoire et nous ont permis de nous découvrir.

1. Expression créée par le critique Gilles Marsolais.

 

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