À rayons ouverts, no 81 (automne 2009)

Table des matières

Dossier : L'édition au Québec : fragments d'histoire


Petite promenade catalographique parmi quelques classiques de la littérature québécoise

par Daniel Chouinard, coordonnateur des achats, dons et échanges
Direction des acquisitions de la collection patrimoniale

« À quoi diable peut bien servir une collection patrimoniale de livres? » n'est certainement pas le genre de question qu'oserait poser le fidèle lecteur d'À rayons ouverts. Pourtant, nous nous efforcerons tout de même d'y répondre en révélant ce que le catalogue, pour peu qu'on l'interroge aimablement, nous dit sur quelques classiques de la littérature québécoise.

N'ayons peur de rien et prenons d'abord Maria Chapdelaine, du Français Louis Hémon, qui paraît sous forme de livre à Montréal en 1916 après avoir été publié en feuilleton dans le journal Le Temps à Paris en 1914. Hémon, mort frappé par un train en Ontario en 1913, ne verra pas ces parutions et ne saura évidemment rien de l'extraordinaire fortune de ce texte qui a remarquablement bien surmonté l'épreuve du temps. Entre 1916 et 2008, on trouve près de 250 éditions de ce fameux roman, qui vont de la simple réimpression à l'identique du texte original jusqu'au livre d'artiste de grand prix en passant par diverses traductions. Ce foisonnement d'éditions est dû pour une bonne part au succès durable rempor té par ce texte en France et l'on se rendra vite compte qu'aucun autre texte majeur de la littérature québécoise ne peut rivaliser avec Maria Chapdelaine sur ce plan. Ainsi, on compte 33 éditions d'Un homme et son péché, le fameux roman de la terre de Claude-Henri Grignon, parues entre 1933 et 2008. Dans la même veine, le Menaud, maître-draveur de Félix-Antoine Savard connaît 36 éditions entre 1937 et 2008 et Le Survenant de Germaine Guèvremont paraît à 33 reprises entre 1945 et 2005. Quant au très urbain Bonheur d'occasion, avec lequel Gabrielle Roy a fait une entrée en littérature pour le moins fracassante, il est publié 32 fois entre 1945 et 2009.

La poésie, généralement peu portée sur le quantitatif, a malgré tout ses chiffres à elle. Les poèmes d'Émile Nelligan, que bien des Québécois découvrent à l'école, font l'objet de 26 éditions plus ou moins complètes entre 1904 et 2004 et le recueil Regards et jeux dans l'espace d'Hector de Saint-Denys-Garneau est réédité 20 fois entre 1937 et 2004, un destin qui laisse songeur lorsque l'on sait que le poète a tenté de retirer l'ouvrage des librairies quelques mois après sa parution.Quant à L'homme rapaillé, célèbre recueil que Gaston Miron n'a cessé de retravailler, il compte pas moins de 16 éditions en un peu plus de 30 ans, entre 1970 et 2003.

Un classique québécois, ce serait donc tout simplement un roman qui paraît une trentaine de fois à l'intérieur d'un petit siècle. Ou une vingtaine de fois dans le cas d'un recueil de poésie. Ah ! si tout était si simple… Plus sérieusement, que nous dit-il, alors, ce cher catalogue de la Collection patrimoniale ? Peut-être au fond qu'en témoignant ainsi de la pérennité et du rayonnement de certaines œuvres, il contribue à en faire des classiques. Un terme que, vous l'aurez deviné, nous nous garderons bien de définir.

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Une encyclopédie familiale des connaissances pratiques1 – Les almanachs canadiens-français du XVIIIe au XXe siècle
À propos de l'exposition à la Grande Bibliothèque

par Hans-Jürgen Lüsebrink, commissaire de l'exposition Une encyclopédie vivante du peuple – Les almanachs québécois du XVIIIe au XXe siècle

Hans-Jürgen Lüsebrink est docteur en philologie romane (Université de Bayreuth, 1981) et en histoire (École des hautes études en sciences sociales, Paris, 1984). Professeur à l’Université de Sarrebruck (Allemagne) et titulaire de la Chaire d’études culturelles romanes et de communication interculturelle, il a obtenu la bourse John-G.- Diefenbaker du Conseil des arts du Canada en 2001 ainsi qu’une bourse du Programme de soutien à la recherche de BAnQ en 2006.

Les almanachs canadiens-français, qui regroupent près de 200 titres différents publiés entre la fin du XVIIIe siècle et le milieu du XXe siècle, dont certains, comme l'Almanach du peuple, continuent d'être publiés de nos jours, nous paraissent à la fois proches et très lointains. Proches, parce que nos grands-parents et nos ancêtres lisaient et consultaient quasi quotidiennement ces périodiques en format de poche, abondamment illustrés et extrêmement populaires. En même temps lointains, car ces publications annuelles font partie d'un univers médiatique foncièrement différent du nôtre, sans Internet, radio ou télévision, où elles constituent souvent le seul imprimé présent dans les foyers canadiens-français traditionnels, à côté de quelques écrits religieux comme des chansonniers, des catéchismes et des livres sur la vie des saints.

L'importance sociale et culturelle de l'almanach canadien-français pendant son âge d'or, soit la période entre 1860 et 1918, n'est pas sans étonner. Jusque dans les années 1920, les almanachs canadiens-français étaient de loin les imprimés les plus largement diffusés au Québec, en ville comme dans les campagnes les plus reculées2. Leurs tirages en témoignent de façon significative. Si les premiers almanachs du XVIIIe siècle, comme l'Almanach de Québec, étaient destinés à un public d'élite et n'étaient publiés qu'à 400 ou 1000 exemplaires, leurs successeurs pendant la seconde moitié du XIXe siècle, qui visaient un large public populaire, tiraient à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires. Ainsi, le Nouvel Almanach de la Province de Québec fut publié en 1869 à 30 000 exemplaires et l'Almanach agricole, commercial et historique, en 1878, à 50 000 exemplaires. Les grandes séries d'almanachs populaires de la fin du XIXe siècle, l'Almanach des familles, l'Almanach du peuple et l'Almanach Rolland, atteignirent des tirages situés entre 50 000 et 110 000 exemplaires. Certains almanachs religieux comme l'Almanach de l'action sociale catholique, dont l'importance au Québec est bien moindre que celle des almanachs laïques, connurent également des tirages pouvant aller jusqu'à 25 000 exemplaires. Ces chiffres sont tout à fait impressionnants pour une population d'environ 1,6 million d'habitants, qui était celle du Québec à l'époque.

DÉFINITION DU GENRE

Qu'est-ce qu'un almanach? Dérivé du mot arabe al manâkh, qui signifie « tableau composé d'éphémérides du Soleil et de la Lune », l'almanach se trouva étroitement lié à la naissance et à l'évolution de l'imprimé en Occident dès le milieu du XVe siècle. Il y naquit avec l'invention de l'imprimerie par Gutenberg à Mayence et connut une diffusion rapide dans toute l'Europe à partir du XVIIe siècle.

Publication annuelle sortie des presses début décembre pour être vendue à la fin de l'année, autour des fêtes de Noël, et comportant un calendrier suivi par de l'information supplémentaire plus ou moins étoffée, l'almanach est constitué essentiellement de quatre composantes :

  • une partie calendaire, avec les jours de l'année, les noms des saints, les signes du zodiaque, les fêtes légales, les dates et heures des éclipses, les jeûnes obligatoires ainsi que, selon les différents almanachs, des prévisions météorologiques, des prophéties, les dates capitales de l'histoire appelées « Ères », les jours maigres et ceux d'abstinence, le « temps où la célébration des mariages n'est pas permise » ainsi que les jours de foire ;
  • un annuaire comportant des listes de personnes et d'institutions importantes : gouvernement, justice, clergé et établissements culturels et scolaires ;
  • les « Éphémérides », parfois aussi appelées « Relation historique », où se trouvent résumés et souvent aussi commentés les événements essentiels de l'année écoulée ;
  • et, enfin, une partie « Variétés » comportant des renseignements extrêmement divers allant de conseils d'hygiène jusqu'à des commentaires sur l'économie domestique ainsi que, bien souvent, des textes littéraires de longueurs diverses, des sentences, des proverbes, des bons mots, des contes et récits et parfois même de courtes pièces de théâtre.

SPÉCIFICITÉS DE L'ALMANACH

Placés dans l'histoire globale du genre de l'almanach, les almanachs canadiens-français se distinguent non seulement par une naissance assez tardive (131 ans après le premier almanach en langue anglaise en Nouvelle-Angleterre, par exemple), mais aussi par une évolution et une importance très spécifiques. Apparus au Québec dès 1777 avec la publication de l'Almanach encyclopédique de l'imprimeur et éditeur montréalais Fleury Mesplet3, ils témoignent, comme tous les almanachs parus outre-mer, d'une volonté de transférer et d'adapter en Amérique un genre bien implanté et très populaire dans les sociétés et cultures de l'ancienne Europe.

S'inspirant de modèles aussi bien britanniques que français et allemands, comme l'Almanach des muses parisien qui servit de modèle pour l'almanach du même nom de Louis Plamondon en 1807, les almanachs canadiens-français commencèrent à se distinguer fortement de leurs équivalents canadiens-anglais au cours des premières décennies du XIXe siècle. Leur profil bien particulier est d'abord caractérisé par la grande importance accordée à la mémoire collective, à l'histoire canadienne-française et à ses figures d'identification, comme Jacques Cartier, Champlain, Montcalm, les patriotes de 1837-1838, Dollard des Ormeaux ou encore Madeleine de Verchères.

Par la suite, avec leur publication régulière de textes littéraires d'auteurs canadiens-français tels Louis Fréchette, Rodolphe Girard, Paul-Marc Sauvalle, Marie-Claire Daveluy et Honoré Beaugrand, les almanachs canadiens-français devinrent progressivement un média essentiel pour la promotion et la diffusion sociale de la littérature québécoise, surtout à partir des dernières décennies du XIXe siècle4, C'est grâce à ces modestes livrets de poche lus dans presque tous les foyers du pays que les écrivains québécois des premières générations se firent connaître auprès d'un très vaste public.

Enfin, l'almanach représenta un forum important pour la circulation de l'information et pour le débat politique au Canada francophone : en témoignent par exemple la défense résolue des idéaux des patriotes dans le Guide du cultivateur (1830-1837) de Ludger Duvernay, le tout premier almanach populaire au Bas-Canada; la diffusion du régionalisme québécois au cours des années 1920 dans les récits illustrés par Edmond-Joseph Massicotte dans l'Almanach du peuple et par Rodolphe Duguay dans l'Almanach trifluvien et l'Almanach de l'action sociale catholique ; ou encore le débat acharné autour du bilinguisme en Ontario en 1917-1918 et le combat en faveur de la langue française mené dans de nombreux almanachs de l'époque, notamment l'Almanach de la langue française5.

1. Sous-titre de l'Almanach agricole, commercial et historique (à partir de 1935).

2. Voir Judy Donnelly et Hans-Jürgen Lüsebrink, « Les almanachs », dansYvan Lamonde, Patricia Lockhart Flemming et Fiona A. Black (dir.), Histoire du livre et de l'imprimé au Canada, vol. II : 1840-1918, Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, 2005, p. 396-404.

3. Eugène Rouillard, Les premiers almanachs canadiens, Lévis, Pierre-Georges Roy, 1889, p. 30.

4. Jacques Michon, « L'almanach comme vecteur des stratégies éditoriales au Québec au temps de la naissance d'une littérature nationale (1880-1939) », dans Hans-Jürgen Lüsebrink et autres (dir.), Les lectures du peuple en Europe et dans les Amériques du XVIIe au XXe siècle, Bruxelles, éditions Complexe, 2003, p. 233-240; Hans-Jürgen Lüsebrink, « La littérature des almanachs : réflexions sur l'anthropologie du fait littéraire », Études françaises, vol. 36, no 3, juillet 2000, p. 47-64.

5. Voir Hans-Jürgen Lüsebrink, « Le livre aimé du peuple ». Les Almanachs québécois, XVIIIe-XXe siècles (ouvrage à paraître aux Presses de l'Université Laval).

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