À rayons ouverts, no 81 (automne 2009)

Table des matières

Dossier : L'édition au Québec : fragments d'histoire


Entretien avec Jacques Michon

par Sophie Montreuil, rédactrice en chef

Jacques Michon, professeur titulaire au Département des lettres et communications de l'Université de Sherbrooke, est un spécialiste reconnu de l'histoire du livre et de l'édition au Québec et a notamment contribué à la naissance de cette discipline. Il est le commissaire de l'exposition Les éditeurs québécois et l'effort de guerre, 1940-1948, présentée à la Grande Bibliothèque jusqu'au 28 mars 2010.

Jacques Michon, l'exposition Les éditeurs québécois et l'effort de guerre met l'accent sur une période importante de l'histoire de l'édition au Québec, soit la décennie 1940. Au moment où la Deuxième Guerre mondiale éclate, comment fonctionne le milieu éditorial québécois et quelle est la production offerte aux lecteurs?

Avant 1940, après la disparition des Éditions Albert Lévesque, le commerce du livre était dominé par les librairies de gros qui importaient des livres français et belges. Leur clientèle était essentiellement limitée aux institutions religieuses, aux commissions scolaires et aux collèges classiques. Les plus importantes, la Librairie Beauchemin et Granger Frères à Montréal et la Librairie Garneau à Québec, publiaient des livres également destinés au marché institutionnel. Très peu de librairies de détail étaient alors tournées vers le grand public. Les quelques ouvrages de littérature québécoise qui paraissaient à l'époque étaient édités à compte d'auteur.

Au Québec, la période 1940-1948 permet à l'industrie du livre de connaître un essor remarquable. Quelles sont les causes de cet essor et comment le Québec devient-il un important centre de production et de diffusion du livre français?

Dès le début de l'occupation allemande en juin1940, les relations commerciales avec la France sont interrompues. Les éditeurs d'ici, qui doivent répondre à la demande de livres, prennent la relève. Avec la rentrée scolaire qui s'annonce, les grossistes québécois ont un urgent besoin de manuels scolaires et d'ouvrages de littérature générale. Ils obtiennent alors du gouvernement canadien l'autorisation de réimprimer les ouvrages des éditeurs français moyennant le versement d'un pourcentage sur les ventes. Ces sommes seront remises aux éditeurs étrangers après la guerre.

Cette nouvelle disposition va générer une activité sans précédent dans le monde du livre et entraîner le développement de tous les maillons de la chaîne de production et de distribution, de l'imprimerie à la librairie. Prenant le relais de l'édition française bâillonnée, plusieurs nouvelles maisons d'édition voient le jour à Montréal  : les Éditionsde l'Arbre, les Éditions Bernard Valiquette, les Éditions Fides et les Éditions Variétés, auxquelles viendront s'ajouter, deux ans plus tard, les Éditions Lucien Parizeau, Pascal, Serge, B. D. Simpson et Fernand Pilon. Ces nouvelles entreprises publient un nombre considérable de livres destinés au grand public.

C'est ainsi que va se développer un marché jusque là négligé par les grandes maisons commerciales. Grâce au dynamisme et à l'initiative des jeunes éditeurs, des livres français se retrouveront dans des commerces où on ne les trouvait pas auparavant, comme les restaurants, les grands magasins, les débits de tabac, les pharmacies et les halls d'hôtel.

La demande proviendra aussi de l'étranger, notamment des États-Unis et des pays de l'Amérique latine ainsi que de tous les pays non occupés où se trouvent des lecteurs français. À l'apogée de cette activité d'exportation, les trois quarts des ouvrages produits par ces maisons d'édition seront écoulés à l'extérieur du Canada.

Est-ce que la littérature canadienne-française bénéficie elle aussi de cette situation?

Bien sûr! En plus de rééditer les classiques de la littérature québécoise – c'est en 1944 qu'est créée la célèbre collection du Nénuphar de Fides –, les éditeurs font découvrir les premières œuvres de Roger Lemelin, Anne Hébert, Alain Grandbois, Gabrielle Roy et YvesThériault, qui bénéficieront de cet essor.

De nouveaux titres français sont accessibles à la lecture. Qu'est-ce qu'un lecteur peut lire qu'il n'aurait pu trouver auparavant? Pourquoi cette ouverture est-elle possible?

Pour répondre aux demandes qui proviennent de tous les milieux de la société et aussi de l'étranger, les éditeurs rééditent et réimpriment toute la littérature française, classique et contemporaine. Au catalogue des éditeurs, on trouve aussi bien les œuvres de Molière, Beaumarchais, Balzac, Hugo, Baudelaire, Verlaine et Rimbaud que les œuvres des auteurs les plus en vue de l'entre-deux-guerres. Ainsi, on réimprime toute La recherche du temps perdu de Marcel Proust, tous les volumes de la Chronique des Pasquier de Georges Duhamel, les huit volumes des Thibault de Roger Martin du Gard ainsi que de nombreux titres d'André Gide, Jean Giono, Jean Giraudoux, François Mauriac, Henri de Montherlant, Charles Péguy et Paul Valéry. Plusieurs de ces auteurs ou de leurs ouvrages étaient condamnés par l'Église catholique. Avant la guerre, ces livres ne pouvaient circuler au Québec que sous le manteau. Voilà qu'ils étaient en vente partout!

Si, de1943 à 1945, l'Église catholique a été prise de court par ce phénomène et n'a pas manifesté tout de suite sa réprobation, elle n'a pas manqué de le faire après la guerre en menant une vigoureuse campagne contre ce genre de publications et leurs promoteurs. La trêve de censure cléricale pendant le conflit peut s'expliquer aussi par la priorité de l'heure : la nécessité de faire échec au fascisme. Il ne faut pas oublier que durant la guerre, les communistes étaient aussi du côté des Alliés contre l'Allemagne. Une fois le conflit terminé, ce sera une autre histoire. Au Québec, Duplessis revenu au pouvoir, dans le monde, la guerre froide étant amorcée et, aux États-Unis, la chasse aux sorcières du sénateur McCarthy étant ouverte, le communisme athée est redevenu le grand ennemi de l'Occident chrétien.

Plusieurs écrivains français sont reçus au Québec après la Libération. Qui sont-ils et pourquoi viennent-ils nous visiter?

Après la guerre, la plupart des écrivains qui s'étaient illustrés dans la Résistance, comme Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Pierre Seghers et Vercors, étaient encore inconnus en Amérique du Nord. En 1946, plusieurs d'entre eux traversèrent l'Atlantique pour venir témoigner de la vitalité de la littératureclandestine sous l'Occupation. Leur visite à Montréal s'inscrivait dans le cadre d'une tournée nord-américaine. Ils venaient rencontrer notamment les éditeurs québécois susceptibles de diffuser leurs œuvres sur un continent que ceux-cic onnaissaient bien.

Malgré ces visites, l'après-guerre marque une rupture, alors que certains éditeurs connaissent des difficultés financières. Pourquoi le vent tourne-t-il si rapidement?

Le vent a tourné a près l'adoption du plan Marshall. L'investissement de millions de dollars américains en Europe à partir de 1947 a permis aux économies des pays dévastés de se relever rapidement et aux entreprises de reprendre leurs activités commerciales. Dans une entrevuede1974, Bernard Valiquette indiquait cinq grands facteurs qui ont provoqué la crise de l'édition québécoise après la guerre :

  1. le retour rapide et inattendu des livres français sur les marchés internationaux (une des retombées du plan Marshall);
  2. la dévaluation du franc, qui a rendu les ouvrages publiés en France plus compétitifs;
  3. l'augmentation des coûts d'impression, qui a fait augmenter le prix des livres canadiens;
  4. la difficulté pour les acheteurs étrangers de se procurer des biens en dollars américains, qui étaient alors la seule devise acceptée dans les transactions financières;
  5. et finalement une baisse des achats de livres au Canada.

La crise engendrée par tous ces facteurs combinés était devenue tellement grave que les maisons d'édition étaient obligées de supporter des crédits très élevés. Ainsi, en quelques mois, plusieurs maisons furent balayées de la carte et certaines d'entre elles acculées à la faillite.

Comment lapério de 1940-1948 est-elle ou n'est-elle pas liée à la deuxième moitié du XXe siècle? Laisse-t-elle un héritage au milieu du livre québécois?

Les éditeurs de la guerre ont légué à leurs successeurs un bel héritage. D'abord, ils ont été les premiers à développer des réseaux de distribution et de diffusion du livre québécois partout en Amérique du Nord et à faire connaître la littérature québécoise dans le monde. Ensuite, plusieurs éditeurs qui ont appris leur métier sur le tas ont continué à être très actifs dans l'édition et la librairie au cours des décennies suivantes. Je pense notamment à André Dussault, à Claude Hurtubise et au père Paul-Aimé Martin. Cette nouvelle génération d'éditeurs a servi de modèle aux nouveaux venus des années1950, comme Pierre Tisseyre (Cercle du livre de France) et Paul Michaud (Institut littéraire du Québec). Enfin, on peut dire qu'ils ont donné naissance à l'édition moderne québécoise en sortant le Québec du folklore littéraire où il était confiné depuis le milieu du XIXe siècle et en favorisant l'essor d'une littérature québécoise exportable et universellement reconnue dans sa spécificité. C'est le point de vue défendu avec force par Robert Charbonneau dans La France et nous, publié en1947.

Sur une note plus personnelle, comment le littéraire que vous êtes s'est-il mesuré à un projet d'exposition et comment cette expérience diffère-t-elle de vos accomplissements antérieurs?

Concevoir, préparer et superviser une exposition de cette envergure, c'est tout un défi pour un chercheur d'abord habitué au circuit restreint des salles de cours, des colloques, des directions de thèses et de publications destinées à un public spécialisé. Il s'agissait donc de dépasser ce cercle étroit pour atteindre un plus grand public. Il fallait faire un effort de vulgarisation sans banaliser une matière riche et complexe, scénariser cette histoire de manière dynamique afin de restituer toute la complexité et la richessede l'expérience éditoriale.

Heureusement, j'ai pu bénéficier de l'expertise et du savoir-faire des membres du personnel de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, qui, sous la direction de Christine Bouchard et de Geneviève Murray, ont aplani bien des obstacles sur ma route. Nous avons dû faire des choix qui se sont avérés parfois difficiles et même retirer certaines pièces d'archives qui, pour des raisons techniques, ne pouvaient être exposées ou reproduites dans le catalogue. Toutefois, avec plus de 200 artéfacts, mis en scène par tranches chronologiques, le visiteur peut certainement se faire une bonne idée de cette aventure éditoriale qui a constitué un jalon important dans l'évolution des métiers du livre et dans l'histoire intellectuelle du Québec contemporain.

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Entre auteur et lecteur : l'éditeur, un maillon essentiel
Panorama de la fonction éditoriale au Québec

par Marie-Pier Luneau
Université de Sherbrooke

Marie-Pier Luneau est professeure agrégée au Département des lettres et communications de l'Université de Sherbrooke. Codirectrice du Groupe de recherche sur l'édition littéraire au Québec, elle s'intéresse à l'histoire de l'édition de grande diffusion ainsi qu'à la figure de l'auteur dans le système-livre. Elle a publié en 2003, chez Leméac, l'essai Lionel Groulx, le mythe du berger.

En 1886, Benjamin Sulte écrivit : « Entre ces deux extrémités qui se cherchent, l'auteur et le lecteur, il n'y a pas l'intermédiaire voulu, l'éditeur1. » On concevrait difficilement aujourd'hui le monde du livre sans l'éditeur. Or, cette fonction a été créée puis s'est spécialisée graduellement, tributaire d'une multitude de facteurs économiques, culturels et juridiques. Comme une chaîne a toujours la force de son maillon le plus faible, il faut, pour retracer l'évolution de la fonction éditoriale au Québec, prendre historiquement en compte la naissance successive de toutes les instances nécessaires à la production, à la diffusion et à la consécration du livre.

L'émergence de l'éditeur

Au début du XXe siècle, c'est encore principalement aux imprimeurs, aux journaux et aux libraires que revient la tâche de fabriquer les livres. Au-delà de la production, leur rôle dans le processus d'édition varie selon les entreprises, voire selon les publications. La plupart du temps, l'auteur reste le maître d'œuvre du livre. Il publie souvent à son propre compte et s'assure de vendre lui-même son livre, soit en procédant par souscriptions, soit en s'adressant à des organisations qui en achèteront plusieurs exemplaires. L'exemple du recueil de contes Les rapaillages de Lionel Groulx illustre bien les pratiques de l'époque.

Publié sous les auspices du Devoir en 1916, ce recueil atteint un tirage total de 8000 exemplaires et, par conséquent, constitue un succès de librairie à l'époque. L'intervention de l'auteur dans la promotion du livre est déterminante : il se charge dans un premier temps d'envoyer une lettre circulaire aux préfets des études de différents collèges pour les informer de cette parution.Groulx, qui souhaite diffuser son œuvre sur tout le territoire québécois, fait en sorte que des critiques positives, signées par des amis, paraissent dans les principaux journaux de la province. Il se procure aussi des listes d'adresses de curés de campagne, à qui il écrit patiemment.Utiliser la filière des curés pour joindre les lecteurs en région s'avère efficace : Groulx affirme avoir reçu des commandes par centaines de la part de ces émissaires. Ainsi, en l'absence d'éditeur, l'auteur qui souhaite atteindre son public doit y travailler avec insistance.

Il en va autrement dans d'autres secteurs du monde du livre, en l'occurrence dans le domaine des manuels scolaires.Au début du XXe siècle, il y a là un véritable marché dont les communautés religieuses se taillent la part du lion (en premier lieu les Frères des écoles chrétiennes) malgré la concurrence de libraires-éditeurs comme la librairie Beauchemin. Ces entreprises parviennent à écouler d'importants stocks de livres, notamment des collections distribuées sous forme de prix dans les écoles.Des instances comme le Département de l'instruction publique et le Secrétariat de la province jouent un rôle fondamental et suppléent à l'absence de mécénat par l'achat massif de livres. Il s'agit là de la première forme d'aide de l'État destinée au domaine de l'édition. Dans la foulée, les prix littéraires font leur apparition, notamment le prix David, décerné pour la première fois en 1923.

Ce n'est donc pas un hasard si les premiers éditeurs indépendants se manifestent dans les années 1920. Outre ces formes d'encouragement de la part de l'État, plusieurs facteurs convergent alors pour favoriser leur naissance. C'est à ce moment que les écrivains canadiens s'organisent et fondent une association qui leur servira principalement à défendre le respect de la propriété intellectuelle. En 1921, une section francophone de la Canadian Authors Association est créée à Montréal. Elle milite en faveur d'une nouvelle législation qui entrera en vigueur en 1924 et permettra de mieux combattre le piratage. Depuis l'essor de la presse à grand tirage, au début du siècle, est apparu au Québec un lectorat de masse friand de livres populaires, mais la législation jusqu'alors très laxiste laissait le champ libre aux contrefacteurs, qui reproduisaient allègrement les ouvrages d'écrivains français en conservant la totalité des recettes. Une fois la contrefaçon enrayée, les auteurs peuvent atteindre le lectorat qui leur échappait auparavant.

Cette situation se reflète dans le parcours des nouveaux éditeurs des années 1920. On connaît bien par exemple celui d'Albert Lévesque, qui achète en 1926 la bibliothèque de l'Action française (bientôt les Éditions Albert Lévesque). Le plus intéressant est sans doute d'observer la division qui s'opère alors dans la production du livre. En effet, ce pionnier représente bien la nouvelle génération d'éditeurs indépendants, assumant les trois éléments de la fonction éditoriale (sélection, fabrication, diffusion) tout en supportant généralement les risques financiers inhérents à l'édition. À côté de ce « découvreur » de talents qui fait connaître au public lettré des textes audacieux comme La chair décevante de Jovette Bernier émergent des entrepreneurs misant sur le développement d'une littérature populaire, tel Édouard Garand. La collection « Le roman canadien », qui compte à elle seule 78 titres, jette les bases d'une littérature industrielle locale : on estime que les tirages de ces romans ont atteint les 10 000 exemplaires dans les années 1920.

De l'essor au marasme

Si la crise économique des années 1930 commande une prudence qui amène certains éditeurs à fermer leurs portes et d'autres à ralentir leur production, la Deuxième Guerre mondiale entraîne un essor sans précédent dans le monde du livre au Québec.À compter de juin 1940, l'éditeur québécois est littéralement propulsé sur la scène francophone internationale : une loi spéciale lui permet de réimprimer les livres français contre une redevance de 10 % versée au Bureau du séquestre des biens ennemis. Non seulement l'éditeur parvient enfin à promouvoir la production locale auprès du public québécois,mais il récupère aussi à son compte le lucratif marché du livre importé. Qui plus est, c'est désormais à lui d'alimenter le marché francophone international. Les nouveaux éditeurs comme Bernard Valiquette, Fides, les Éditions de l'Arbre et les Éditions Variétés diffusent ainsi les œuvres d'auteurs français et québécois au-delà des frontières, de l'Afrique du Nord à l'Amérique latine en passant par les États-Unis.

Hormis Fides, ces maisons ne survivent pourtant pas à la reprise de l'édition française après la guerre. La fin des années 1940 plonge l'édition québécoise dans un marasme aussi subit que son essor avait été spectaculaire. Un secteur se tire pourtant d'affaire : la production de fascicules populaires mettant en vedette des héros canadiens comme l'agent IXE-13, l'as des espions canadiens, la journaliste Diane, la belle aventurière, et le cow-boy Pit Verchères, le roi de l'Ouest canadien. Le succès de ces fascicules, publiés aux Éditions Police- Journal et dont les tirages atteignent de 20 000 à 30 000 exemplaires par livraison dans les meilleures années, prouve l'existence d'un marché local. À l'extrême opposé du spectre se développe en parallèle l'édition de poésie visant un circuit restreint, réalisée de façon ar tisanale. Les Éditions Erta, fondées en 1949 par Roland Giguère, et les Éditions de l'Hexagone, créées en 1953, représentent bien cette époque.

Les nouveaux éditeurs des années 1950 doivent faire preuve d'inventivité en cette période d'accalmie, mais ils ont appris de l'essor éditorial des années 1940. En créant le Cercle du livre de France, Pierre Tisseyre montre qu'il a compris la nécessité de conjuguer, à l'intérieur de son catalogue, tant la production locale et la production importée que la production populaire et la production restreinte. Ainsi s'entend-il avec des éditeurs français pour publier les Magali et Claude Jaunière, auteures de romans d'amour qui ont la cote, à côté desquelles il fait place aux nouveaux venus comme André Langevin et Claire Martin. Paul Michaud utilisera la même formule en créant l'Institut littéraire de Québec, qui édite Roger Lemelin et Yves Thériault. Néanmoins, le marasme de l'édition dans les années 1950 fait surgir un constat : un soutien structuré et régulier de la part de l'État s'avère indispensable à la diffusion de la culture écrite au Québec. Les diverses initiatives de la Société des éditeurs canadiens du livre français (créée en 1943) pour susciter l'engouement du public, notamment l'organisation de la Semaine du livre canadien, ne suffisent pas.

Le soutien de l'état

Le vent de la Révolution tranquille favorise le changement des mentalités et amène les pouvoirs publics à jouer un rôle accru dans le domaine du livre à partir des années 1960. Des mesures d'aide à l'édition sont instaurées par le gouvernement fédéral, au moyen des programmes du Conseil des arts (1957), et par le gouvernement provincial, par l'entremise du ministère des Affaires culturelles du Québec (1961). D'abord modestes, ces programmes se développent à par tir des années 1970 et surtout des années 1980, passant d'une forme de mécénat traditionnel, qui repose sur des critères qualitatifs, à une aide aux entreprises versée sous forme de subventions globales, d'aide à la diffusion et de financement d'entreprises, prenant appui sur des critères de rentabilité. La création du Programme d'aide au développement de l'édition canadienne (PADEC) en 19792 et des différents programmes gérés par la Société de développement des industries culturelles (SODIC) à partir de 1978 illustre ces changements.

La Révolution tranquille entraîne également une reconfiguration du système éditorial. À côté de maisons déjà bien établies comme l'Hexagone, Fides et le Cercle du livre de France, qui participent à la redéfinition de l'identité québécoise (notamment par le développement de collections destinées à l'enseignement de la littérature québécoise), apparaissent de nouveaux joueurs.Avec la formule du livre à un dollar, les Éditions de l'Homme démocratisent le livre; Les insolences du frère Untel, vendues à 100 000 exemplaires en quatre mois en 1960, en sont le symbole. En créant en 1961 les Éditions du Jour, Jacques Hébert transpose la formule du livre à un dollar à la fiction et fait connaître au public des auteurs comme Marie-Claire Blais, Roch Carrier et Jacques Poulin. Au même moment, les Éditions Parti pris (créées en 1964) participent au débat d'idées par le truchement de leur revue et de leur programme éditorial. La publication en 1967 des Cantouques : poèmes en langue verte, populaire et quelquefois française de Gérald Godin est caractéristique de cette époque où le joual a constitué une arme de combat dans l'affirmation d'une identité québécoise distincte. La période allant de la fin des années 1950 au début des années 1980 voit par ailleurs naître plusieurs maisons devenues incontournables : qu'on pense par exemple à Leméac, à Hurtubise/HMH, aux Éditions du Boréal ou à Stanké.

Néanmoins, l'éditeur québécois doit toujours faire face à un problème récurrent : la question de la vente du livre québécois.Au début des années 1960, le réseau de librairies est particulièrement vulnérable, une situation dénoncée par l'ensemble du milieu au moment de la tenue de la Commission d'enquête sur le commerce du livre dans la province de Québec, présidée par Maurice Bouchard, en 1963. En outre, des entreprises étrangères comme Hachette, implantées au Québec dans les années 1950, étendent leurs activités à plusieurs secteurs de la chaîne du livre (édition scolaire, librairie et distribution). Ces entreprises cherchent entre autres à contrôler la distribution du livre importé, jusqu'alors chasse gardée des librairesgrossistes. Les tensions atteignent un point culminant au moment de l'affaire Hachette, de 1968 à 19723. Il faut attendre l'adoption de la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre, en 1979, pour qu'un nouveau système apte à protéger la librairie de détail soit instauré. En exigeant que les achats des bibliothèques soient réservés aux librairies agréées et que les entreprises désireuses de bénéficier de l'aide gouvernementale appartiennent à des intérêts québécois, cette loi établit un meilleur équilibre entre les forces en présence. Combinée aux programmes d'aide à l'édition créés à la fin de la décennie 1970, cette mesure fait entrer l'industrie de l'édition québécoise dans une période de maturité. Tant le nombre de librairies que le nombre d'éditeurs ont grimpé de façon exponentielle depuis les années 19804. Les éditeurs pour la jeunesse comptent parmi ceux qui ont le plus bénéficié de ces nouvelles structures : le démontrent les succès de La courte échelle et des Éditions Héritage.

L'histoire de l'édition au Québec doit donc être non seulement comprise dans une continuité historique mais aussi mise en relation avec l'évolution des diverses fonctions qu'ont occupées, au fil du temps, les autres agents de la chaîne du livre. En reliant ces maillons, on perçoit de quelle façon ces deux « extrémités qui se cherchent » se sont trouvées. Mais à l'heure où les communications évoluent à une vitesse effrénée et où, par exemple, Internet facilite les rapports directs entre l'auteur et son lecteur via les blogues, les pages personnelles et les courriels, l'éditeur se voit de nouveau contraint de renégocier son rôle d'intermédiaire.


1. Benjamin Sulte, « Nos éditeurs », Revue canadienne, vol. 22, 1886, p. 710.

2. Le PADEC, créé en 1979, est placé sous la gouverne du ministère des Communications du Canada. Il prendra le nom de Programme d'aide au développement de l'industrie de l'édition (PADIE) en 1986; la SODIC sera remplacée par la SOGIC en 1988, puis par la SODEC en 1995.

3. En 1968, à la suite d'un renforcement de la politique d'implantation au Québec du groupe Hachette, les professionnels québécois du livre dénoncent les ambitions expansionnistes de la maison française, qui menacent une industrie québécoise du livre encore fragile. La querelle culmine en 1971-1972 avec l'achat par Hachette du Centre éducatif et culturel, le plus important éditeur de manuels scolaires au Québec, et du réseau de librairies Garneau. Les professionnels québécois du livre pressent le gouvernement, mais avec un succès mitigé, de légiférer afin que les principales entreprises du monde du livre demeurent la propriété d'intérêts québécois. Pour plus de détails, voir Pierre de Bellefeuille, La bataille du livre au Québec : oui à la culture française, non au colonialisme culturel, Montréal, Leméac, 1972.

4. Pour en connaître davantage sur l'histoire de l'édition au Québec, voir Jacques Michon (dir.), Histoire de l'édition littéraire au Québec, Montréal, Fides, 1999-2004, 2 vol.

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Les archives du livre à BAnQ : une ouverture sur l'imprévu

par Pierre Louis Lapointe, archiviste
Centre d'archives de Québec

Les fonds d'archives privées liés au livre, à la librairie et à l'édition que l'on trouve dans les centres d'archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) témoignent de nombreux épisodes de l'histoire de l'imprimé au Québec1. L'ensemble de ces fonds ne constitue qu'un mince échantillon, il va sans dire, des archives du livre : même si l'on y ajoutait la totalité des fonds de même nature conservés ailleurs, il y a fort à parier que l'image qui s'en dégagerait ne serait que parcellaire, l'historien du livre se devant de faire appel non seulement aux sources imprimées mais également aux archives gouvernementales, trop souvent oubliées des chercheurs.

LES ARCHIVES GOUVERNEMENTALES

Les archives des ministères et organismes du gouvernement ont l'avantage de refléter le domaine privé tout en faisant écho aux préoccupations politiques et administratives de l'appareil gouvernemental. Elles sont constituées de demandes de renseignements, de mémoires et de plaintes en provenance de l'extérieur ainsi que de données, d'analyses et de réponses émanant des autorités politiques. Ce vaet- vient continu permet une reconstitution du passé qui vient nuancer le discours traditionnel fort répandu opposant « Grande Noirceur  » et « Révolution tranquille ». Les archives gouvernementales permettent de rétablir un cer tain équilibre dans les jugements portés à l'endroit d'événements et de personnages marquants de l'histoire du livre. Les propos de Clément St-Germain, directeur du Services des lettres et du livre du ministère des Affaires culturelles, sont essentiels à la compréhension des jeux de coulisses qui opposent la recherche de profit aux intérêts de la collectivité2. Son analyse du contenu d'une lettre de Jacques Héber t à Guy Frégault, entre autres, met à mal l'argumentaire de l'Association des éditeurs canadiens, dont Hébert assume la présidence3. Trois lettres de 1941, trouvées dans le fonds Ministère de l'Industrie et du Commerce (E16), éclairent le rôle joué par Bernard Valiquette, Pierre Lazareff et l'Agence générale du Québec à NewYork dans la négociation de l'entente qui permet l'extraordinaire lancée de l'édition du livre français au Québec pendant la Deuxième Guerre mondiale4. Un autre dossier fait état des pressions exercées par le lobby du livre sur le ministre Gérard D. Levesque en 1964, exigeant un suivi rapide du gouvernement dans le sillage des recommandations de la Commission d'enquête sur le commerce du livre5. Le chercheur qui veut parcourir l'ensemble des témoignages, des analyses et des conclusions de ce rapport n'a qu'à consulter le fonds Commission d'enquête sur le commerce du livre dans la province de Québec (E120), mieux connue sous le nom de «  commission Bouchard », du nom de son président, Maurice Bouchard6.

La commission Bouchard, créée pour faire enquête sur les doléances du Conseil supérieur du livre, condamnait «  par avance toute tentative  » de substituer au Centre de psychologie et de pédagogie une organisation analogue, soutient Guy Frégault7. L'adoption du projet de loi 51, 15 ans après le dépôt du rapport de cette commission d'enquête, s'explique par les tergiversations des autorités politiques, hésitations qu'on comprend cependant très bien à la lumière des archives gouvernementales. Cette législation n'a pas réglé le fond du problème, car la recommandation la plus impor tante du rapport Bouchard, celle de créer une « Centrale de distribution du livre », projet relancé par de nombreux rapports d'experts présentés au ministère des Affaires culturelles, est rejetée d'emblée par « les professions du livre8  ».

LE SOUTIEN À L'ÉDITION PAR L'ACHAT DE LIVRES

Les archives du Secrétariat de la Province (E4) et du ministère de l'Éducation (E13) permettent de documenter la question du soutien aux auteurs et aux éditeurs du Québec par l'achat de livres distribués comme récompenses par les inspecteurs d'écoles. C'est en 1856, à la suite de l'adoption de la Circulaire no 20 de Pierre-Joseph-Olivier Chauveau9, que cette distribution est généralisée. Il faut attendre jusqu'en 1876, cependant, pour que la préférence soit accordée aux ouvrages et aux auteurs québécois10.

Le fonds du Secrétariat recèle les dossiers de correspondance des auteurs et éditeurs qui sollicitent l'aide des autorités gouvernementales pour leurs publications. Plusieurs personnages s'y révèlent sous des apparences différentes, voire surprenantes! C'est ainsi que Jean Bruchési fait mentir l'opinion populaire trop répandue à son sujet. Neveu de l'archevêque de Montréal, Mgr Paul Bruchési, sous-secrétaire de la province grâce à Maurice Duplessis, on l'associe aux valeurs catholiques et conservatrices.On le dit en outre coupé de son milieu à cause de ses études à Paris dans les années 192011. Malgré cette image, il se fait l'ami et protecteur de Jean-Charles Harvey, sous Maurice Duplessis tout comme à l'époque d'Adélard Godbout. Et Bruchési est capable de mots d'esprit. À Jean-Charles Harvey, qui lui demande de faire acheter des exemplaires de son livre Les grenouilles demandent un roi12, Bruchési répond :

Dès que j'en aurai le loisir, je me plongerai dans la mare aux grenouilles. Si toutes les grenouilles sont démocratiques et libérales, ça va faire un beau chahut.Mais peut-être sont-elles intelligentes et reconnaissent-elles qu'on peut être à la fois royaliste et démocrate13.

Que Jean-Charles Harvey signe «  Ton vieil ami  » lorsqu'il s'adresse à Jean Bruchési et que le poète Rosaire Dion-Lévesque s'introduise à ce dernier en lui rappelant l'existence de «  notre ami commun, M. le sénateur T. D. Bouchard  », laisse songeur14. Bruchési, nommé à son poste d'adjoint au secrétaire de la Province par Duplessis en 1937, n'a pas le profil qu'on lui attribue généralement. Il s'avère toujours délicat d'enfermer un personnage dans un univers politique ou idéologique hermétique.

Voilà l'une des grandes richesses et l'utilité incontournable des archives, qu'elles soient privées ou gouvernementales : elles permettent de cerner avec plus de précision les véritables motivations de ceux qui font l'histoire et de départager le discours de la réalité dans la marche des événements qui ont façonné le Québec d'hier et d'aujourd'hui.


1. Les plus anciens, ceux de l'Imprimerie Neilson (P193), des libraires-imprimeurs Joseph-Alfred Langlais (P406) et Édouard-Raymond Fabre (P851) ainsi que de l'éditeur-imprimeur-libraire Léger Brousseau (P16), se trouvent au Centre d'archives de Québec ; les plus volumineux, celui du Conseil supérieur du livre (P319 : 18,26 mètres linéaires) et celui de la Société des écrivains canadiens (MSS61 : 12,5 mètres linéaires), sont conservés au Centre d'archives de Montréal. S'ajoutent, pour Québec, le fonds de l'Institut littéraire du Québec (MSS469) et ceux des éditeurs Louis-Alexandre Bélisle (P598), Réal D'Anjou (P744) et DenisVaugeois (P655). En ce qui concerne ce dernier, il s'agit des dossiers se rapportant aux Éditions du Boréal Express et couvrant la période de 1963 à 1978. Le Centre d'archives de Montréal, quant à lui, détient les fonds Gilbert Langevin (MSS44), BernardValiquette (MSS216), Librairie Déom (MSS445), Joseph-Zénon-Léon Patenaude (P327),VLB éditeur (P812) et «  Les écrivains pour la jeunesse  » (MSS62) ainsi qu'un deuxième fonds se rapportant à la Société des écrivains canadiens (P329).

2. Il est fort révélateur, par exemple, de comparer l'analyse du rôle joué par le Conseil supérieur du livre qu'on trouve dans l'Histoire de la librairie au Québec de l'historienne Fernande Roy (Montréal, Leméac, 2000) à la défense enflammée qui en est faite par les principaux acteurs du psychodrame national du livre des années 1960 et 1970. Leur discours, tel qu'il apparaît dans la Petite histoire de l'édition québécoise de Pierre Filion (Montréal, Service des transcriptions et dérivés de la radio, 1984), amplifie le caractère bénéfique et désintéressé de leur rôle pour l'avenir de l'édition au Québec en passant sous silence les intérêts mercantiles qui sont légitimement les leurs.

3. Centre d'archives de Québec, E6, 1976-00-066 / 46, dossier d'intérêt exceptionnel intitulé «  Édition ».

4. Centre d'archives de Québec, fonds Ministère de l'Industrie et du Commerce (E16), 1960-01-035 / 182.

5. Centre d'archives de Québec, E16, 1990-03-011 / 213, dossier no 9293.

6. Centre d'archives de Québec, E120. Il s'agit de 3,5 mètres linéaires de documents textuels, fort bien décrits dans l'instrument de recherche no 300233.

7. Guy Frégault, Chronique des années perdues, Montréal, Leméac, 1976, page 68.Voir également l'ensemble de ses propos sur le livre et la lecture, p. 63 à 83.

8. Guy Frégault, op. cit., page 74. Nous avons relevé trois tentatives de relancer ce projet de « Centrale » : l'une dans le fonds Ministère de l'Éducation sous Jean-Guy Cardinal de 1967 à 1970 (E13, 1993-06-015 / 98) et deux dans le fonds Ministère de la Culture, une première en date du 24 juillet 1973 (E6, 1990-09-010 / 9) et une deuxième le 21 novembre 1977 (E6, 1989-11-001 / 1).

9. Rapport du Surintendant de l'Éducation dans le Bas-Canada pour l'année 1856, Toronto, Lovell, 1857, p. 139-141.

10. Fernande Roy, Histoire de la librairie au Québec, Montréal, Leméac, 2000, p. 95-99 ; voir aussi Jean Gagnon, «  Les livres de récompense et la diffusion de nos auteurs de 1856 à 1931  », Cahiers de bibliologie, no 1, 1980, p. 3-24.

11. Claude Galarneau, «  Le cinquième fauteuil », Les Cahiers des Dix, no 51, 1996, p. 118 ; voir aussi André Beaulieu et Jean Hamelin, La presse québécoise des origines à nos jours – 1920-1934, Québec, Presses de l'Université Laval, 1984, vol. 6, p. 184.

12. Centre d'archives de Québec, E4, 1960-01-483 / 768, dossier Jean-Charles Harvey, Jean-Charles Harvey à J. Bruchési, 2 novembre 1943.

13. Ibid., J. Bruchési à J.-C. Harvey, 5 novembre 1943.

14. Centre d'archives de Québec, E4, 1960-01-483 / 768, dossier R. Dion-Lévesque, Rosaire Dion-Lévesque à J. Bruchési, 15 février 1952.

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