À rayons ouverts, no 80 (été 2009)

Table des matières

Dossier : La liberté de lire, d'hier à aujourd'hui


Des bibliothèques publiques, pour aujourd'hui et pour demain

par Hélène Roussel, directrice générale de la diffusion

Joyaux de notre héritage collectif, les bibliothèques publiques sont des portes ouvertes sur le savoir, sur la culture, sur l'information et sur le loisir. Elles se veulent accessibles à tous, dans un esprit de démocratie et d'inclusion sociale. Modernes et proactives, elles veulent répondre aux besoins de leurs usagers.

Que seront les bibliothèques de demain? Déjà, et cela depuis des siècles maintenant, les bibliothèques ont fait preuve de résilience, utilisant les inventions et les technologies nouvelles pour évoluer et toujours mieux servir leurs usagers. Nous préférons poser la question ainsi : comment la bibliothèque d'aujourd'hui peut-elle devenir la bibliothèque de demain?

Pour les usagers

Les bibliothèques se définissent d'abord en fonction de leurs publics et des besoins de ceux-ci. C'est pourquoi il faut bien connaître les usagers : ceux qui sont déjà là, avec leurs besoins actuels et futurs, mais aussi les usagers potentiels. Cela s'impose pour les bibliothèques publiques duQuébec, qui sont encore moins utilisées que celles d'autres milieux, canadien ou américain notamment. On peut se réjouir que le nombre d'abonnés des bibliothèques publiques québécoises ait plus que doublé entre 1960, à l'aube de la Révolution tranquille, et 20051. Mais le pourcentage d'abonnés au Québec, de 34 % en 20062, demeure inférieur à celui d'autres provinces canadiennes : 42 % en Ontario3, 52 % en Colombie-Britannique4.

Les études de clientèle et les sondages demeurent des outils appropriés pour connaître les besoins de la population. Cette connaissance permettra de concevoir des lieux et des services bien adaptés.

Un lieu dans la ville et dans l'espace virtuel

Le lieu demeure un facteur important pour la bibliothèque publique : des locaux judicieusement situés, attrayants, dotés d'espaces confortables ainsi que d'équipements et de technologies modernes, continuent d'être nécessaires et recherchés. La bibliothèque publique agit comme lieu de rencontre et de socialisation. Elle fournit également un endroit de calme et de quiétude nécessaire à la recherche et à l'étude.

Aussi capital que soit ce lieu-bibliothèque, on le fréquente par choix. On ne veut plus être obligé de se déplacer pour profiter de sa bibliothèque : les télécommunications rendent ce choix possible. Bon nombre de gens, et particulièrement la génération née à l'ère d'Internet, ont déjà le réflexe de se tourner vers leur ordinateur pour obtenir des services à distance, que ce soit pour conclure des transactions bancaires, pour acheter de la musique en ligne ou pour réserver un billet d'avion. Même ceux qui ne l'utilisent pas connaissent Internet. En conséquence, les bibliothèques publiques doivent accélérer le développement de leurs services en ligne pour répondre aux besoins de leurs usagers qui veulent y accéder à distance et en tout temps, que ce soit pour trouver des documents et de l'information, pour recourir à une aide professionnelle dans leurs recherches, pour faire des réservations ou encore pour renouveler des emprunts.

Des collections diversifiées et un personnel compétent

Les usagers savent encore trop peu qu'ils peuvent trouver des documents numériques dans les collections de leurs bibliothèques, et celles-ci doivent travailler à changer cette situation. Grâce aux nouvelles technologies, il est désormais possible d'accéder à distance, sans délai, à des documents de toutes natures : textes, photographies et enregistrements sonores, livres, journaux et encyclopédies, etc. Les ressources documentaires numériques en français sont de plus en plus nombreuses; pour les bibliothèques publiques, des technologies à jour, un personnel compétent (spécialisé en documentation et en informatique) et la détermination à offrir ce service, incontournable pour une bibliothèque du XXIe siècle, doivent également être au rendez-vous.

Mais à l'ère d'Internet, pourquoi les bibliothèques rassemblent-elles encore des collections? Pourquoi des bibliothèques? Il faut savoir que les collections des bibliothèques, c'est beaucoup plus que les documents qu'elles offrent sur leurs rayonnages ou sur leurs serveurs informatiques. Les bibliothèques se trouvent à l'heure de la mondialisation; elles travaillent en réseau, à plusieurs échelles : régionale, nationale et mondiale. Ainsi, par sa bibliothèque publique, un usager a accès aux ressources des autres bibliothèques, signalées dans des catalogues collectifs conviviaux, tels le Catalogue des bibliothèques du Québec ou le WorldCat , un catalogue mondial contenant plus de 100 millions de titres. Des systèmes de fourniture à distance de documents (prêt entre bibliothèques, livraison électronique) s'ajoutent encore pour donner à toute bibliothèque les moyens d'une grande institution.

Les bibliothèques représentent une force sur laquelle on souhaite compter à l'avenir. Elles sont des lieux de mémoire et de conservation du patrimoine. Elles offrent des documents sur tous les supports et transcendent les frontières habituelles, étendant leur portée vers les archives et les musées, notamment. Elles offrent un service à valeur ajoutée : des ressources documentaires choisies et organisées, que diffusent des experts en recherche documentaire.

Les usagers apprécient souvent chercher par eux-mêmes sur Internet et les bibliothèques favorisent cette autonomie. Mais lorsque les questions posées sur des moteurs de recherche tels Google ne trouvent pas de réponse (ou une jungle inextricable de réponses!), le personnel des bibliothèques peut guider les usagers vers des sources d'information fiables et adaptées à leurs besoins. Et tout cela, gratuitement : il suffit de s'abonner à sa bibliothèque!

Des bibliothèques novatrices

Certains prédisent pour la bibliothèque publique de nouveaux rôles : création et communication, par exemple5. D'autres proposent que la fréquentation de la bibliothèque soit aussi une « expérience » agréable : pourquoi ne pas adopter un tel objectif, tant pour la fréquentation sur place que pour le recours aux services à distance? Chose certaine, les bibliothèques doivent continuer d'innover pour découvrir de nouvelles pistes et attirer de nouveaux publics. Elles devront toutefois éviter le piège des modes passagères qui les détourneraient de leur mission fondamentale.

Une mission d'avenir

La mission des bibliothèques publiques, telle qu'énoncée par la Fédération internationale des associations de bibliothécaires et d'institutions (IFLA) et l'UNESCO6, demeure valable en ce début du XXIe siècle : bien intégrée dans sa communauté, accessible à tous sans discrimination, la bibliothèque publique répond aux besoins d'information, d'éducation, de culture, de recherche et de loisir. Avec une telle mission, reliant le passé et l'avenir, « les bibliothèques créent les futurs7 ».


1. Hélène Roussel, « Les bibliothèques publiques québécoises », dans Topographie du Québec documentaire, numéro spécial de la publication conjointe d'Argus (vol. 37, no 1) et de Documentation et bibliothèques (vol. 54, no 2), Montréal, ASTED / Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec, 2008, p. 63.

2. Bibliothèques publiques : statistiques 2006, Québec, Ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, 2008, p. 9. Au nombre d'abonnés apparaissant dans cette référence sont ajoutés les abonnés inscrits à BAnQ.

3. Statistics 2006, Ontario, Ministry of Culture, www.culture.gov.on.ca/french/library/statistics (9 avril 2009).

4. Statistics 2006, British Columbia, Ministry of Education, www.bced.gov.bc.ca/pls/bcplstats_2006 (9 avril 2009).

5. Frey, Thomas, The Future of Libraries : Beginning the Great Transformation, DaVinci Institute, 2009, www.davinciinstitute.com (9 avril 2009).

6. Manifeste de l'IFLA / Unesco sur la bibliothèque publique, 1994, www.ifla.org (9 avril 2009).

7. Thème du 75e congrès mondial des bibliothèques que tiendra l'IFLA en août 2009, à Milan, en Italie : Libraries create futures : building on cultural heritage.

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L'autocensure dans le développement des collections publiques : « un angle mort »

par Yvon-André Lacroix, directeur général de la diffusion de BAnQ de 1999 à 2003

L'autocensure est cet « angle mort » que chaque personne ou institution porte en elle-même (voir encadré). Qui n'a pas en effet sa petite réserve d'autocensure religieuse, morale, idéologique, philosophique, politique, sociale, esthétique, tactique? Les bibliothèques sont-elles immunisées? À l'abri des interdits et des tabous? Imperméables à ce jeu incessant de pressions, officieuses ou officielles, souvent imperceptibles, qui servent de terreau à l'autocensure?

Chaque livre a cette magnifique particularité d'être un espace de liberté où celui qui le parcourt jouit à tout instant du privilège unique de réfléchir et de questionner, d'accepter ou de réfuter, de continuer ou tout simplement d'arrêter sa lecture. Les bibliothèques publiques maximalisent de belle façon cet espace de liberté en donnant à tout citoyen une accessibilité quasi absolue à la pensée, à la connaissance, à la culture. Elles possèdent ces livres aux sujets délicats ou tabous qui dérangent les uns ou les autres. Elles ont de ce fait un caractère potentiellement menaçant aux yeux des autorités religieuses et politiques désireuses de s'assurer un contrôle sur les âmes et les électeurs. Cependant, à notre époque apparemment de toutes les libertés, les enfers officiels érigés par les censeurs des États et des Églises semblent être révolus. Du moins dans les démocraties. Quoique!

Les raisons de l'autocensure

Si la censure est la condamnation d'une opinion ou d'un document, l'autocensure est quant à elle la censure exercée sur soi-même, sur ses propres écrits, pensées ou paroles. Autocensure constituée du contrôle de soi et de cette frontière invisible que chacun estime ne pas devoir transgresser sans risque, appréhendé ou réel, de représailles. Autocensure par peur de subir la censure des autres et de ne pas être conforme aux idées reçues qui s'empilent dans ce pratique fourre-tout du « politiquement correct » contemporain. À ne pas négliger celle aussi qui s'approvisionne à même nos convictions personnelles et nos positions institutionnelles pour lesquelles nous frappons volontiers d'anathème ceux qui ne les endossent pas aveuglément.

Un bibliothécaire peut également être tenté d'exercer une forme d'autocensure pour éviter les remarques ambiguës ou insidieuses formulées par des supérieurs ou par des personnes de son environnement social. Il peut aussi se sentir suffisamment intimidé pour accepter l'inacceptable quand la menace réelle est là, exprimée par des groupes de pression bien organisés, et ce, même dans les pays démocratiques les plus favorables à la lecture publique.

Des exemples… parmi combien d'autres? Dans les dernières décennies, bien malaisé pour un bibliothécaire français de promouvoir des collections pluralistes tout autant dans les banlieues rouges de la couronne parisienne que dans les communes proches du Front national de Jean-Marie Le Pen. Aujourd'hui, il est exceptionnel de rester indemne pour un bibliothécaire d'une municipalité ou d'une école américaine où électeurs et parents d'obédience créationniste ou intégriste n'hésitent pas à bafouer le « freedom to read » de la pourtant puissante American Library Association.

C'est pour débusquer cette autocensure individuelle et institutionnelle dans la sélection de livres de jeunesse que le School Library Journal1 de février 2009 résume en 10 graphiques les résultats d'une enquête conduite auprès des bibliothèques scolaires américaines. Les témoignages signalés par Debra Lau Whelan révèlent l'invisible, ce qui « slip under the radar2 ». Ainsi, 70 % des bibliothécaires répondent ne pas acquérir de titres controversés « simply because they are terrified of how parents will respond3 ». L'auteur donne aussi des exemples d'autocensure exercée bien en amont par les auteurs et par les éditeurs. Un miroir bien utile pour distinguer ce que dissimule cet angle mort. Et souhaitons que soient effectuées des recherches similaires dans des bibliothèques scolaires et publiques partout dans le monde.

Des antidotes

« Vous offrez des romans populaires? des nouvelles érotiques? des livres sur l'ésotérisme? la théorie de Darwin? des passages sur des ados en révolte ou… écrits en joual? Vous avez acheté ce livre? Mes taxes servent à ça? » L'insistance interrogative, dubitative et inquiète du « ça » et du « ce », quand elle n'est pas accompagnée d'une allusion à la notion volatile du bon et du mauvais goût, révèle une charge proche des inquisitions d'hier. Que font les bibliothèques publiques québécoises par rapport aux interdits de prédilection, à la sexualité, à la drogue, au suicide, au racisme, à la violence ou au langage cru et grossier? Ont-elles pu rester insensibles aux fortes controverses entourant des titres comme Les fées ont soif de la dramaturge Denise Boucher, Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée, de Kai Hermann et Horst Rieck, Les versets sataniques de Salman Rushdie ou Suicide, mode d'emploi de Claude Guillon? Rejet, hésitation ou acquisition spontanée de ce qui choquait hier et bouscule aujourd'hui?

L'autocensure est-elle occultée par l'activité de choix des documents? Se drape-t-elle derrière divers prétextes pour excuser le rejet d'un titre, par exemple lemanque d'espace, l'absence de demandes, les contraintes budgétaires ou la surproduction éditoriale? Les livres déclarés perdus par une bibliothèque le sont-ils toujours vraiment? Certains livres de jeunesse sont-ils placés dans la section des adultes? Dans quelle mesure la notion de prudence sert-elle de justification à un acte d'autocensure?

Ces questions sont certes pertinentes mais il faut aussi comprendre que chaque bibliothèque, au Québec comme ailleurs, doit se protéger des polémiques agressives toujours potentielles sur le choix aussi bien de retenir que d'éliminer un titre. Les critiques publiées par des professionnels, journalistes, spécialistes ou bibliothécaires, constituent un outil important pour effectuer le choix des documents. S'il est exclu pour une bibliothèque d'acquérir tous les livres publiés, la bibliothèque universelle est dorénavant à portée de main, bien loin de cette folle utopie du passé. Des instruments existent en effet pour faciliter l'accès à tous les documents grâce au partage des collections que rendent possible le prêt entre bibliothèques, la numérisation et Internet.

Dans le cadre de ce que la loi permet, tout doit être fait pour garantir une certaine neutralité et accorder un sauf-conduit indispensable aux responsables de la sélection. L'antidote essentiel nécessite la rédaction d'une politique de développement des collections reconnaissant le caractère encyclopédique et pluraliste de celles-ci et une pleine responsabilité des parents vis-à-vis des lectures de leurs enfants. Une telle politique, dûment approuvée par les autorités, doit inclure l'adhésion à la Charte des droits du lecteur dont le milieu bibliothéconomique québécois s'est doté en 1976. L'Association pour l'avancement des sciences et des techniques de la documentation, l'Association des bibliothécaires du Québec et la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec y énoncent clairement les droits à l'information et à la liberté intellectuelle ainsi que l'obligation de les promouvoir et de les défendre.

Il ne peut y avoir de réelle liberté de penser et de lire sans la plus complète accessibilité à toutes les productions du savoir. Par tous les moyens à leur disposition, par l'étendue et la couverture de leurs collections, les bibliothèques québécoises contribuent largement à rétrécir cet « angle mort » de l'autocensure et à faire reculer l'ignorance.

« Les bibliothécaires reconnaissent, pour la plupart, pratiquer, de manière consciente et plus ou moins fréquente, une censure qui n'est ni idéologique ni philosophique, mais plutôt tactique, générée par l'institution elle-même : suivant une démarche relevant plutôt de l'autocensure que de la censure à proprement parler, ils rejettent un ouvrage ou une publication non pas en fonction d'a priori personnels, mais en fonction de ce que les lecteurs ou le pouvoir local attendent d'eux – ou de ce qu'ils pensent qu'on attend d'eux, car il y a toujours une part de fantasmes dans ce processus. Les bibliothécaires vivent dans la hantise du conflit. Ces craintes – peur d'un conflit avec la municipalité, peur de se prononcer sur les pratiques de censure dans une enquête comme celle-ci – sont en fait révélatrices des pressions que subissent les bibliothécaires, surtout lorsqu'ils sont isolés localement. »

« Books » émissaires – Un siècle de censure en bibliothèques publiques ». Entrevue avec Marie Kuhlmann, chargée de cours en sociologie aux universités de Paris VII et Paris XIII. Bulletin des bibliothèques de France, tome 33, no 5, 1988, p. 388. http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1988-05-0388-005.pdf


1. Debra Lau Whelan, « SLJ Self-Censorship Survey », School Library Journal, 1er février 2009, www.schoollibraryjournal.com/article/CA6633729.html. Traduction française de la citation : « échappe au radar ».

2. Debra Lau Whelan, « A Dirty Little Secret : Self-Censorship – Self-Censorship Is Rampant And Lethal », School Library Journal, 1er février 2009, www.schoollibraryjournal.com/article/CA6632974.html. Traduction française de la citation : « tout simplement parce que la réaction éventuelle des parents les terrifie ».

3. Ibid.

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