À rayons ouverts, no 80 (été 2009)

Table des matières

Dossier : La liberté de lire, d'hier à aujourd'hui


L'affaire Guibord

par Michèle Lefebvre, agente de recherche
Direction de la recherche et de l'édition

Joseph Guibord, typographe de condition modeste, est membre de l'Institut canadien de Montréal et signataire d'un appel au pape pour que celui-ci tranche au sujet de la légitimité de la condamnation de l'association prononcée par Mgr Ignace Bourget, évêque de Montréal, en 1858. À sa mort en 1869, au plus fort de la lutte entre l'Église catholique et l'Institut, la paroisse de Montréal refuse de l'inhumer en terre consacrée, sous prétexte qu'il n'a pas renoncé à faire partie de l'Institut avant de mourir. Il serait donc sous le coup d'une excommunication. La paroisse veut l'enterrer dans la partie du cimetière Notre- Dame-des-Neiges réservée aux enfants morts sans baptême, aux suicidés et aux criminels exécutés.

Sur les conseils de l'Institut, la veuve de Joseph Guibord, Henriette Brown, intente un procès à la paroisse de Montréal. L'Institut fournit les fonds et les avocats, Joseph Doutre et Rodolphe Laflamme. Finalement, il faudra quatre procès avant que l'Institut ne l'emporte en 1874, le jugement définitif du Conseil privé de Londres autorisant l'inhumation en terre consacrée de Joseph Guibord.

L'enterrement aura lieu le 16 novembre 1875 au cimetière catholique Notre-Dame-des-Neiges, sous la protection de la police et de l'armée en raison de la vive opposition populaire. Le 2 septembre précédent, une première tentative pour y transporter le corps à partir du cimetière protestant Mont-Royal, où il reposait depuis six ans, avait échoué, une foule hostile bloquant l'entrée du cimetière et jetant des pierres au cortège.

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L'Œuvre des bons livres et le Cabinet de lecture paroissial : d'une bibliothèque paroissiale à un complexe culturel catholique

par Marcel Lajeunesse, professeur retraité de l'École de bibliothéconomie et des sciences de l'information de l'Université de Montréal

La création de deux bibliothèques francophones à Montréal en 1844 fut un événement important. L'une, l'Œuvre des bons livres, faisait entrer pour un siècle le livre et la lecture dans la mission pastorale du clergé. L'autre, l'Institut canadien de Montréal, laïque, avait pour objectif de favoriser l'instruction mutuelle. Les deux institutions se livrèrent une lutte sans merci de 1850 à 1880. Alors vaincue, ce n'est qu'à la Révolution tranquille que la bibliothèque publique a remplacé, chez les francophones, la bibliothèque paroissiale.

L'Œuvre des bons livres

L'Œuvre des bons livres des sulpiciens montréalais reprenait le modèle de l'apostolat par le livre, pratiqué en France depuis la Restauration (décennie 1820). Elle se voulait association religieuse en s'inspirant de l'Archiconfrérie de l'Œuvre des bons livres de Bordeaux. En 1845, l'évêque de Montréal, Ignace Bourget, fait de l'Œuvre des bons livres de sa ville une association de piété. Dans un mandement, il octroie aux associés de l'Œuvre un rôle important d'assainissement des mœurs. En étant membre de l'Œuvre des bons livres et en empruntant des volumes à la bibliothèque, on pouvait, cas unique dans l'histoire des bibliothèques, gagner des indulgences, c'est-à-dire la rémission par l'Église de peines temporelles associées à des péchés commis.

Dès son inauguration en septembre 1844, la bibliothèque fut constituée d'une collection de 2400 volumes. Dans le catalogue publié en 1845, les ouvrages répertoriés sont à 49 % des livres religieux, principalement des biographies édifiantes. James Huston, membre fondateur de l'Institut canadien de Montréal et compilateur du premier répertoire d'œuvres littéraires canadiennes-françaises, avait raison d'affirmer, en 1847, devant l'Institut : « Mais l'œuvre des bons livres? me direz-vous; oui, l'œuvre des bons livres lui [l'apprenti] fournira des livres gratis, mais quels livres? des historiettes religieuses, qui lui aideront bien à sauver son âme, mais qui ne lui enseigneront pas les moyens de faire vivre son corps1. »

La même année, Antoine Gérin-Lajoie renchérissait :

La « bibliothèque des Bons livres » qui contient plusieurs mille volumes, a fait sans doute beaucoup de bien parmi les classes ouvrières depuis quelques années, et a contribué à donner le goût pour la lecture. […] Mais, comme personne ne l'ignore, elle n'a pas été fondée par les commerçan[t]s, les financiers, les hommes de profession, ou ceux qui se destinent à la vie publique ; ce n'est point là que vous trouverez des leçons sur l'économie politique, sur les affaires commerciales, sur les questions vitales du jour. On peut y trouver tout ce qu'il faut pour améliorer notre condition morale, mais non notre condition matérielle2.

À l'Œuvre des bons livres, on répondait que la classe industrieuse de cette ville venait chercher gratuitement quelques ouvrages capables de lui faire supporter chrétiennement les privations de tous genres qu'elle subissait chaque jour et que la bibliothèque était l'aumône spirituelle faite aux pauvres.

Il est indéniable que la bibliothèque a eu beaucoup de succès. Grâce aux procès-verbaux de l'Œuvre, nous savons que 25 000 volumes ont été prêtés chaque année de 1845 à 1850. C'est considérable pour une population francophone d'environ 23 000 personnes. De plus, on avait observé que les habitudes de lecture dans les familles permettaient de multiplier par quatre le nombre de ceux qui lisaient l'ouvrage emprunté ou en écoutaient la lecture. En 1855, un nouveau responsable fut nommé à la direction de la bibliothèque. Le sulpicien Louis Regourd, doté d'un sens de l'organisation remarquable, dynamisa la bibliothèque en faisant passer la collection à 11 000 volumes.

Le Cabinet de lecture paroissial

À la fin de la décennie 1840, l'Institut canadien de Montréal donnait des inquiétudes au clergé. Il devint le foyer du mouvement libéral lié au Parti rouge et à son idéologie démocrate et anticléricale. En 1856, le journal L'Avenir fut de nouveau publié, servant de tribune aux libéraux radicaux. En mars de cette même année, Louis-Antoine Dessaulles présentait, dans sa conférence intitulée Galilée, ses travaux scientifiques et sa condamnation, un discours carrément opposé à l'enseignement traditionnel de l'Église. L'Institut canadien possédait dans sa bibliothèque des volumes à l'Index et refusait toute censure. Il devint, surtout après les célèbres lettres pastorales de Mgr Bourget, un épouvantail pour les conservateurs.

En tant que seigneurs et curés de Montréal, les sulpiciens ne pouvaient rester indifférents au problème que posait l'Institut canadien au clergé montréalais. En janvier 1857, les journaux de Montréal annonçaient la création prochaine d'un cabinet de lecture. L'abonnement à de nombreux journaux européens et nord-américains pour former une « chambre de nouvelles » avait préparé l'ouverture de ce cabinet de lecture. Les contemporains ne se sont pas trompés en pensant que cette nouvelle institution, dotée de grands moyens, avait été créée pour affaiblir l'Institut canadien. Les diverses communautés religieuses et les laïcs conservateurs et modérés furent mobilisés lors de l'ouverture du Cabinet, en février 1857. Trois ans plus tard, en 1860, les sulpiciens faisaient construire, rue Notre-Dame, un nouvel immeuble de trois étages pour le Cabinet, dans lequel fut aménagée une salle de conférence de 800 places.

L'objectif du Cabinet de lecture était ambitieux. Véritable complexe culturel, il regroupait la bibliothèque, les conférences publiques, les essais du Cercle littéraire et une revue, L'Écho du Cabinet de lecture paroissial. La bibliothèque offrait au public montréalais le prêt de livres et la consultation des revues. Au cours des années, la collection s'était élargie aux oeuvres littéraires qui occupaient désormais la place principale. Les journaux catholiques montréalais assuraient la publicité de la bibliothèque. En 1864, L'Ordre écrivait que « Montréal peut se vanter d'avoir la plus belle bibliothèque paroissiale de tout le Canada ».

Au tournant des années 1860, les conférences publiques, ou « lectures », étaient l'une des activités principales des associations littéraires. Dans ce domaine, le Cabinet de lecture rivalisa avec l'Institut, qui la pratiquait depuis la décennie 1840. Hector Fabre faisait état de l'importance de la tribune du Cabinet quand il affirmait, en 1866, non sans une certaine exagération, que « c'était alors l'ancienne et petite salle du Cabinet de lecture paroissial, d'où est partie l'inondation des lectures que nous avons vue3. » De 1857 à 1867, 149 conférences furent prononcées en 98 soirées. Des 149 conférenciers, 101 étaient des laïcs et 48 des clercs. Parmi les sujets traités, quatre catégories ressortent : histoire et patriotisme (44 conférences), littérature, musique et beaux-arts (38), sujets religieux (22) et philosophie (16).

La Compagnie de Saint-Sulpice y ajouta, dès 1857, un cercle littéraire qui visait à regrouper autour du clergé la future élite que constituaient les étudiants en droit et en médecine, sur lesquels l'Institut canadien exerçait alors une attraction certaine. Lors de ses réunions hebdomadaires, le Cercle littéraire soumettait à la discussion, sous la supervision de son directeur sulpicien, divers sujets patriotiques, historiques, littéraires et philosophiques.

L'Écho du Cabinet de lecture paroissial fut publié de 1859 à 1875. Cette revue littéraire avait comme objectif de reproduire les conférences du Cabinet de lecture et les essais du Cercle littéraire, de même que de rendre compte de la vie littéraire du Bas-Canada. Si, de ses débuts à 1866, elle accorda une importance première à l'activité culturelle bas-canadienne, cette revue se fit, de 1867 à 1875, porteparole de la pensée religieuse et culturelle de la France catholique.

Le livre, une œuvre pastorale

À partir de 1840, le livre devint, pour les sulpiciens et le clergé, une œuvre pastorale, et la bibliothèque, un outil de premier plan dans leur croisade contre les mauvaises lectures. L'Œuvre des bons livres et le Cabinet de lecture paroissial eurent une fonction d'affirmation religieuse et sociale du clergé, de même qu'un rôle de récupération des élites. Ces œuvres culturelles sulpiciennes se sont assuré un avenir hors du commun en donnant naissance, au début du XXe siècle, à la bibliothèque Saint-Sulpice, ancêtre de la Bibliothèque nationale du Québec, puis de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.


1. « De la position et des besoins de la jeunesse canadienne-française », discours reproduit dans Le répertoire national ou recueil de littérature canadienne, Montréal, Lovell et Gibson, 1850, vol. IV, p. 149.

2. « Bibliothèques publiques – leur importance », discours reproduit dans La Minerve, 14 mai 1847, p. 1.

3. Hector Fabre, « Écrivains canadiens – Napoléon Bourassa », La Revue canadienne, vol. 3, 1866, p. 731.

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