À rayons ouverts, no 80 (été 2009)

Table des matières

Dossier : La liberté de lire, d'hier à aujourd'hui


La liberté de lire, d'hier à aujourd'hui

par Michèle Lefebvre, agente de recherche et commissaire de l'exposition : L'Institut canadien de Montréal et la liberté de penser
Direction de la recherche et de l'édition

Les collections de livres naissent, s'épanouissent et, souvent, finissent par tomber dans l'oubli… sinon en poussière. Rares sont celles qui ont la chance d'entamer une seconde vie. En l'acquérant en 2006, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) a permis la renaissance de la collection de l'Institut canadien de Montréal, association laïque du XIXe siècle brisée par le clergé parce qu'elle s'opposait à la censure dans sa bibliothèque.

Ce qui subsiste aujourd'hui représente à peine plus de la moitié de la collection d'origine. Il s'agit de documents d'archives et de quelque 1380 titres qui se déclinent en 3140 unités matérielles, donnés à BAnQ par l'Institut Fraser-Hickson. Ce dernier en avait hérité en 1885, cinq ans après la fermeture de l'Institut canadien de Montréal.

Fidèle à sa mission de rassembler, de conserver de manière permanente et de diffuser le patrimoine documentaire québécois, BAnQ a procédé au catalogage des documents, à leur réparation et à leur restauration. En plus de mettre cette collection à la disposition du grand public et des chercheurs, l'institution a tenu à réaliser une exposition, à organiser des conférences et à produire diverses publications afin de favoriser la redécouverte d'une association qui a profondément marqué la vie intellectuelle québécoise au XIXe siècle.

Le dossier du présent numéro d'À rayons ouverts s'inscrit dans ce désir de diffuser une collection unique et de rappeler l'histoire encore proche de cette bibliothèque qui a dû se battre, contre vents et marées, pour faire prévaloir la liberté de lire. Le dossier dresse également un portrait succinct de la situation particulière des bibliothèques québécoises au XIXe siècle et du chemin parcouru depuis cette époque. Malgré une amélioration spectaculaire, notre accès au livre est encore aujourd'hui obscurci par quelques zones d'ombre, ne serait-ce qu'une certaine autocensure, parfois non consciente, qui surgit sournoisement dans le choix des documents.

Et même si les bibliothèques prospèrent aujourd'hui sous le signe de l'ouverture, l'histoire de l'Institut canadien de Montréal peut encore servir d'avertissement, car la liberté n'est jamais tout à fait acquise.

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Lire en bibliothèque au XIXe siècle

par Michèle Lefebvre, agente de recherche
Direction de la recherche et de l'édition

Les amoureux du livre ne disposent pas, avant la seconde moitié du XIXe siècle, de bibliothèques publiques telles qu'on les connaît aujourd'hui, c'est-à-dire financées par les fonds publics, gérées par les municipalités et ouvertes gratuitement à tous.

Certains érudits bénéficient parfois d'un accès à des bibliothèques de collectionneurs ou de congrégations religieuses. Mais les lettrés, de plus en plus nombreux à une époque où l'alphabétisation progresse rapidement, souhaitent profiter de vastes collections que peu ont les moyens d'acquérir à titre personnel.

Ce besoin amène la création de bibliothèques circulantes, qui sont essentiellement des commerces où l'on peut louer des livres à l'unité. La rentabilité étant une condition nécessaire à l'existence de ces bibliothèques, les frais d'abonnement et de location empêchent les moins fortunés d'y avoir accès. Leur survie n'est pas toujours facile à assurer, surtout dans une colonie relativement peu peuplée.

On fonde également des bibliothèques de souscriptions. Celles-ci sont créées par des regroupements d'individus qui mettent des fonds en commun – des souscriptions – afin de les constituer et d'en assurer la gestion. La recherche de profit est dans ce cas absente, mais encore une fois, il faut débourser une certaine somme d'argent pour pouvoir emprunter des livres. Au Québec, durant la première moitié du XIXe siècle, ces bibliothèques servent surtout la communauté anglophone.

Par ailleurs, des associations professionnelles apparaissent et certaines se dotent de bibliothèques pour répondre à leurs besoins : associations de marchands, d'avocats, de médecins, etc. Cependant, les collections de ces établissements sont surtout axées sur des domaines de connaissances liés au travail des membres et n'ont donc pas de visée encyclopédique.

Le développement industriel entraîne pour sa part un besoin en ouvriers spécialisés instruits. Pour permettre aux artisans de se tenir au courant des innovations techniques, on crée des instituts, surtout connus sous le nom anglais de mechanics' institutes, car ils sont d'origine britannique. Ces instituts d'artisans jouent un rôle d'éducation permanente en offrant à une classe sociale non privilégiée un enseignement utile et un accès à des bibliothèques au contenu d'abord technique.

On s'adresse encore ici à des clientèles relativement ciblées, ce qui empêche une partie de la population lettrée d'avoir accès à une bibliothèque. De nouvelles associations à but culturel apparaissent alors, d'abord dans les milieux anglophones, puis chez les francophones. Fondées par des citoyens qui souhaitent voir la culture s'épanouir dans leur ville, elles s'adressent à tous. Elles se dotent naturellement de bibliothèques ; elles affichent cependant des visées plus larges de développement et d'ouverture à la culture et au savoir.

Ces bibliothèques laïques, qu'on appelle alors « publiques » parce qu'elles sont théoriquement accessibles à tous, fonctionnent en grande partie grâce à des fonds privés. Elles échappent donc au contrôle du clergé catholique du Québec. S'inquiétant des « mauvaises » lectures qu'on pourrait théoriquement y faire, l'Église décide de créer un réseau de bibliothèques paroissiales, gérées par les curés des paroisses. Ces dernières constitueront longtemps la seule ressource des lecteurs et freineront l'émergence de bibliothèques réellement publiques et neutres dans la province.

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L'Institut canadien de Montréal, une institution phare de la liberté de lire

par Michèle Lefebvre, agente de recherche
Direction de la recherche et de l'édition

C'était le 17 décembre 1844. Sept heures du soir venaient de sonner. On pouvait voir çà et là plusieurs petits groupes de jeunes hommes longeant les principales rues et se dirigeant vers le centre de notre ville. Qu'y avait-il donc de si extraordinaire? Où allait cette foule de jeunes gens?... Suivez-les dans la petite rue S[ain]t-Jacques, entrez dans le couloir où ils se précipitent avec ardeur, montez à la salle de la société d'histoire naturelle et vous verrez ce qu'ils y vont faire.

Répondant à l'appel de plusieurs jeunes amis de leur pays qui sentaient le besoin de créer un point de ralliement pour la jeunesse de Montréal, un centre d'émulation, où chaque jeune homme entrant dans le monde pourrait venir s'inspirer d'un pur patriotisme, s'instruire en profitant des avantages d'une bibliothèque commune et s'habituer à parler en prenant part aux travaux de cette tribune ouverte à toutes les classes et à toutes les conditions, plus de 200 jeunes gens s'étaient réunis dans ce forum improvisé, où l'on discutait l'opportunité, l'utilité et la nécessité de jeter les bases d'une association qui pourrait atteindre ce triple but1.

Ainsi naît l'Institut canadien de Montréal, fondé «dans un but d'union, d'instruction mutuelle et de progrès général ». Calquée sur le modèle préconisé par Alexandre Vattemare, cette association se dote dès sa création d'une bibliothèque de prêt et d'une « chambre de nouvelles » consacrée à la lecture des journaux. Toutes les grandes tendances politiques et religieuses sont représentées dans la collection d'imprimés. Les membres de l'Institut exercent leur droit de parole en participant aux nombreuses conférences organisées par l'association. Un musée s'adjoindra à la bibliothèque en 1864.

Mgr Bourget contre l'Institut

Au départ, l'Institut, qui se veut rassembleur, est apolitique et ouvert à toutes les classes sociales. Dans un contexte politique explosif, quelques années seulement après les rébellions de 1837-1838 et l'union des deux Canadas, qui enlève aux habitants du Bas-Canada une partie de leur pouvoir politique, la portion de l'Institut favorable aux idées libérales radicales de Louis-Joseph Papineau prend cependant de l'expansion.

Le clergé, et plus particulièrement Mgr Bourget, évêque de Montréal, s'inquiète de cet institut un peu frondeur qui se veut ouvert à tous et à toutes les idées, d'autant plus qu'en 1850, l'Institut modifie sa constitution afin de permettre à des personnes de toutes les nationalités et de toutes les confessions religieuses d'en faire partie. Auparavant, seuls les Canadiens français catholiques y étaient théoriquement admis.

Mgr Bourget fulmine contre les « mauvais » livres de l'Institut, cette « source empoisonnée ». Il exhorte ainsi les fidèles : « Ne lisez aucun livre dont la doctrine et la morale ne soient pas approuvées par l'Église. Au besoin, consultez là-dessus vos pasteurs. Car le choix des bons livres est pour vous tous une chose sérieuse et difficile à faire2. » Notons que certains ouvrages de la bibliothèque de l'Institut font partie de l'Index des livres prohibés de l'Église romaine.

De son propre chef, l'évêque deMontréal va condamner une première fois l'Institut, en 1858, puis il obtiendra 10 ans plus tard une condamnation officielle de la Sainte Congrégation de l'Inquisition générale de Rome, de même que la mise à l'Index des annuaires de l'Institut pour 1868 et 1869. Il s'agit des premiers ouvrages canadiens-français à avoir été intégrés à l'Index.

En fait, ce que Mgr Bourget réclame, c'est rien de moins que le contrôle de la bibliothèque. En se basant sur le concile de Trente, qui s'est déroulé trois siècles plus tôt, il affirme même que l'Église « se trouve incontestablement investie du droit de régler l'administration de toutes les bibliothèques du monde3 ».

Une lutte contre la censure

C'est donc la question de la censure des bibliothèques qui se pose. Or, qu'est-ce qu'un « mauvais » livre? Qui est habilité à trancher?

Louis-Antoine Dessaulles, neveu de Louis-Joseph Papineau, libéral radical et membre de l'Institut, va devenir le défenseur acharné de la tolérance et de la liberté de penser, contre Mgr Bourget. Dans un discours prononcé à l'Institut en 1862, Dessaulles s'interroge :

Il est toujours facile, Messieurs, de faire une longue tirade de lieux communs, d'écrire des phrases à perte d'haleine sur le danger des mauvaises lectures, car il y a toujours une certaine somme de vrai dans les idées qu'on exprime, v[u] que tel livre, parfaitement inoffensif pour l'un, peut ne pas l'être pour l'autre.

[…]

Maintenant, de ce principe « que toute lecture n'est pas bonne à tout le monde », va-t-on déduire cet autre principe : qu'une bibliothèque ne doit contenir que des livres inoffensifs À TOUT LE MONDE? Il faudra donc mesurer la bibliothèque à l'ignorance et non à l'instruction! Il faudra donc qu'un homme instruit se contente de livres où il n'aura rien à apprendre! Va-t-on donner des permis d'après le caractère, le degré d'instruction? Qui sera juge?4

L'Institut s'insurge contre cette ingérence religieuse dans une institution laïque et, contre vents et marées, maintient intacte sa collection. En 1870, alors que l'association compte près de 800 membres, 13 % de ses livres figurent à l'Index. Les 10 ouvrages les plus empruntés entre 1865 et 1875 sont tous des romans prohibés : sept ont été écrits par le prolifique Alexandre Dumas et trois par l'écrivain socialiste Eugène Sue. Les romans constituent d'ailleurs les trois quarts des documents empruntés au cours de ces mêmes années.

Cette obstination à repousser la censure ecclésiastique aura de graves conséquences sur la vie de certains des membres de l'Institut. Mis au ban de l'Église, ils se voient refuser l'absolution, on les menace d'excommunication. Leur mise à l'écart culminera avec l'affaire Guibord.

Bien qu'une partie de la population se range derrière le clergé et refuse de fréquenter l'Institut, certains Montréalais sont prêts à braver l'interdit pour profiter d'ouvrages rares et de romans qu'on ne peut trouver nulle part ailleurs. Des artisans, des commis, des tailleurs et des policiers côtoient des avocats, des notaires et des médecins pour emprunter leurs livres préférés. Les personnes des classes sociales plus modestes deviennent plus nombreuses à emprunter des ouvrages à l'Institut à partir de 1872, alors que celui-ci rend l'abonnement à sa bibliothèque gratuit. L'année 1877 voit le prêt annuel dépasser les 6000 ouvrages pour une collection de 10 000 volumes.

La fin de la guerre

Mais il devient évident que le clergé a gagné la guerre. La réputation de l'Institut a souffert des procès liés à l'affaire Guibord, de même que son portefeuille. Son désir de rendre gratuit l'accès à la bibliothèque l'a privé d'une partie de ses revenus. Depuis le début des années 1870, une crise économique mondiale sévit et l'Institut n'arrive plus à louer les locaux du rez-de-chaussée de son édifice, ou alors à moitié prix seulement, ce qui le prive d'un autre revenu. Ses dettes deviennent criantes.

Le 6 août 1880, l'Institut canadien de Montréal doit fermer ses portes. Cinq ans plus tard, l'association fait don de sa bibliothèque à l'Institut Fraser, à la condition que sa collection demeure accessible gratuitement à tous et qu'elle continue à être enrichie par des titres de langue française. Malheureusement, la population francophone fréquentera peu cette bibliothèque associée à la communauté anglophone.

En 1880, les Canadiens français ont perdu, et pour longtemps, la liberté de lire.

1. Jean-Baptiste-Éric Dorion, Institut-canadien en 1852, Montréal,W. H. Rowen, 1852, p. 7-8.

2. Mgr Ignace Bourget, Lettres pastorales de Mgr. l'évêque de Montréal contre les erreurs du temps, Montréal, Plinguet & Laplante, 1858?, p. 9.

3. Ibid., p. 21.

4. Louis-Antoine Dessaulles, Discours sur l'Institut canadien prononcé par l'Hon. L. A. Dessaulles, président de l'Institut, à la séance du 23 décembre 1862, à l'occasion du dix-huitième anniversaire de sa fondation, Montréal, Presses du journal Le Pays, 1863, p. 8.

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Alexandre Vattemare, un précurseur

À l'automne 1840, Alexandre Vattemare, célèbre ventriloque français, arrive au Bas-Canada. Il souhaite y faire la promotion du système international d'échange de doubles d'imprimés et d'objets muséaux qu'il a créé.

Convaincu de l'importance du savoir pour cimenter l'humanité, il propose à Montréal et à Québec la création d'un institut, gratuit et ouvert à tous, réunissant en un même lieu une bibliothèque, une salle de conférence et un musée. Son projet suscite l'enthousiasme général. Certains y voient une façon de rapprocher les classes sociales et les deux communautés canadiennes déchirées par une situation politique explosive; d'autres mettent plutôt l'accent sur son rôle de soutien dans l'éducation populaire.

Les instituts semblent en bonne voie d'être mis sur pied. Malheureusement, le départ de Vattemare en mars 1841 et le bouleversement des institutions politiques causé par la promulgation de l'union des deux Canadas contribuent à faire avorter le projet. Les Instituts canadiens, qui naîtront quelques années plus tard, seront fortement inspirés des projets d'instituts Vattemare.

Des Instituts canadiens partout...

Le modèle de l'Institut canadien de Montréal, le premier en son genre, sera imité dans de nombreuses villes du Québec et même dans les communautés franco-canadiennes de l'Ontario. Québec, Trois-Rivières, Saint-Hyacinthe, Joliette, Sorel, Saint-Jean, Berthier, Ottawa, Toronto, toutes les villes de quelque importance, et même de modestes bourgs, auront leur Institut canadien, qui se limite parfois à une salle de lecture offrant quelques journaux.

À une époque où le régime de l'Union est instauré dans le but avoué d'assimiler les Canadiens français à la communauté anglo-saxonne, les Instituts canadiens sont vus comme un levier pour une jeunesse francophone désireuse de s'affirmer en tant que groupe culturel et d'accéder à une position satisfaisante dans une société qui lui est contraire. Parfaire sa formation au moyen d'une bibliothèque, s'exercer à la vie publique en débattant lors de conférences, développer ses talents littéraires en rédigeant essais et discours, voilà autant de méthodes utilisées par ces jeunes gens pour atteindre leurs objectifs. Beaucoup de personnalités des milieux politiques et littéraires auront fréquenté, en début de carrière, les Instituts canadiens.

Le développement de ces instituts est d'ailleurs soutenu par l'adoption, en 1851, d'un acte favorisant l'incorporation et l'octroi de subventions aux associations de bibliothèques. En 1857, pas moins de 64 Instituts canadiens sont en activité. Cependant, la lutte féroce du clergé contre l'Institut canadien de Montréal et le retrait progressif des subventions gouvernementales entraînent le déclin des instituts dès les années 1860.

Aujourd'hui, seul l'Institut canadien de Québec, fondé en 1848, entre autres par Octave Crémazie et François-Xavier Garneau, existe encore, en partie peut-être parce qu'il se plia à la censure imposée par l'Église. Il gère le réseau des bibliothèques publiques de la ville de Québec.

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Nos partenaires

Catalogue des bibliothèques du Québec. RFN. RDAQ. Les Amis de BAnQ. Fondation de BAnQ.