À rayons ouverts, no 77 (automne 2008)

Table des matières

Dossier : Les écrivains québécois à BAnQ


Yves Thériault : une « huitième année forte » et un fonds d'archives remarquable

par Renald Bérubé
commissaire de l'exposition Yves Thériault : le pari de l'écriture

Voix et images :
« Écrire, au Québec, au début des années 1940, cela ressemblait à quoi? »
Yves Thériault  :
« Ça ressemblait à l'aventure de ceux qui, vers 1930, sont montés en Abitibi défricher et qui ont mangé de la misère, misère physique, morale, financière. Il fallait qu'un cancer littéraire te ronge les tripes pour écrire au Québec à l'époque; il fallait avoir une vocation, une vocation profonde. Se préparer d'avance à crever de faim... »
« 35 ans de vie littéraire : Yves Thériault se raconte », Voix et images, vol. 5, no 2, hiver 1980, p. 227.

Yves Thériault (1915-1983) n'a jamais laissé – et ne laisse toujours pas – indifférent, c'est la moindre et la plus sûre de ses qualités. Dès la parution de son premier livre, Contes pour un homme seul, en 1944, la critique est à la fois étonnée et séduite par la nouveauté à peu près totale de cette œuvre dans le paysage littéraire du Québec. L'auteur utilise une langue directe, drue, sans fioritures, qui se révèle d'une étrange et vigoureuse efficacité; par ailleurs, ses personnages, gens d'actions et de gestes, adoptent des attitudes et des passions dont la littérature d'ici, jusqu'alors, n'a guère osé faire état.

Et quand paraît le premier roman de Thériault, La fille laide, en 1950, et qu'est jouée la même année son Marcheur sur la scène du Gesù, on sait clairement que Thériault et interdits séculaires ne sauraient cohabiter. L'imposture sociale ne lui convient pas, l'hypocrisie non plus; il parle du sexe et des violences de la passion amoureuse, l'homosexualité est même présente dans Le marcheur. Tout comme la quête éperdue de tendresse, dans le roman et dans la pièce. D'ores et déjà, Thériault a délimité sa place : sorte d'éclaireur solitaire, il ouvre des sentiers neufs qu'après lui d'autres emprunteront, mais en lui laissant l'entière originalité de ses audaces.

On pourrait dire de l'œuvre de Thériault qu'elle commence par Contes pour un homme seul et se termine par la narration-confession d'un homme seul, Moi, Pierre Huneau (1976). En ajoutant qu'entre 1958 et 1961, il a tenu à l'hebdomadaire La Patrie du dimanche un courrier intitulé «Pour hommes seulement »; c'est dans ce courrier qu'il publiera, le 14 mai 1961, une lettre du jeune Victor-Lévy Beaulieu et y répondra, événement dont Beaulieu écrira, dans Un loup nommé Yves Thériault (Éditions Trois-Pistoles, 1999, p. 36), qu'il signe son « entrée en littérature ». Le vaillant éclaireur, ours ou loup selon les lectures, n'en est pas moins le lecteur attentif et attentionné, à « cancer littéraire » et « vocation profonde », de la génération qui suivra la sienne.

Écrire et récrire

Venu tard à la littérature (il a 35 ans en 1950, année de son premier roman), Thériault a souvent fait état, conteur provocateur de lui-même, de la « huitième année forte » qui a marqué la fin de ses années d'école, de même qu'il a souvent raconté qu'il avait écrit Agaguk (1958) en deux semaines et Ashini (1961) en cinq jours. Et d'ajouter, au sujet des cinq jours d'Ashini, qu'il avait écouté « son » hockey le samedi soir, lui qui, dans Le Petit Journal du 14 décembre 1952, avait signé une chronique intitulée « Vive Maurice Richard! À bas nos écrivains! ». Selon son « récit », il écrivait très vite et sans raturer, ou si peu.

La réalité, irrévérencieuse, se mêle de n'être pas d'accord avec ces deux contes de lui-même selon lui-même : sa « huitième année forte » s'échelonne sur trois ou quatre ans, ce qui lui fait plus de 10 années de scolarité, ce qui n'était pas négligeable vers 1930. Et les tapuscrits qui se trouvent à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) montrent clairement que la première version des œuvres de Thériault n'était surtout pas définitive ; que, sous l'influence de Michelle, épouse et éditrice, il révisait longuement ses textes. En rechignant, mais en écoutant, à la fin. Yves Thériault : créateur de lui-même, de son « personnage » tout autant que de ceux de son œuvre. Un conteur ne ment jamais; il invente et raconte.

Un auteur « archivé »

C'est en 1969 d'abord, année qui précède celle de la grave opération qu'il dut subir et qui le contraignit à réapprendre les gestes les plus quotidiens et les plus banals, puis en 1985 (surtout), après le décès de l'auteur donc, que BAnQ reçut et accepta les documents qui constituent le très riche fonds Yves Thériault (MSS19). Le titulaire susceptible d'un diplôme de « huitième année forte », qui ne fut jamais sûr de sa légitimité littéraire en dépit des prix, des honneurs ou du succès d'Agaguk, par exemple, devenait un auteur « archivé ». Ses papiers et ses documents faisaient dorénavant de lui et de son œuvre des objets ou des sujets de recherche pointue. À juste titre : la qualité du fonds n'en finit pas de fournir des pistes de « chasse », c'est-à-dire de recherche ou de lecture.

En effet, si ce fonds contient les copies carbone (l'ordinateur était une invention à venir) des tapuscrits des diverses versions de la plupart des œuvres majeures de Thériault – ce qui permet de voir l'écriture à l'œuvre, pourrait-on dire –, il contient aussi et entre autres des inédits, le texte de nombreux radiothéâtres et une abondante correspondance  : avec son éditeur Paul Michaud, avec Thérèse Le Vallée, petite-fille de Napoléon- Alexandre Comeau, et même des lettres signées «Yves / Jack Benson », son pseudonyme de chanteur western alors qu'il travaillait à la station de radio CHNC à New Carlisle en 1937.

Une exposition, deux lieux

C'est la richesse de ce fonds qui constitue l'ancrage de l'exposition Yves Thériault : le pari de l'écriture, organisée et tenue par BAnQ à la Grande Bibliothèque, à la fois dans la grande salle d'exposition et à l'Espace Jeunes. Cette dernière section vise à saluer les œuvres que Thériault a écrites pour la jeunesse. Richesse et diversité que saura aussi montrer le catalogue de l'exposition qui, à la fois, l'accompagne et la prolonge en faisant connaître le Thériault multiple que font apparaître diverses lectures de son œuvre. Cette exposition constitue aussi une première : l'écrivain québécois Yves Thériault est le premier à faire l'objet d'une exposition dans la salle principale de la Grande Bibliothèque.

Belle revanche pour celui qui avouait dans Textes et documents (Leméac, 1969) qu'au moment de commencer à écrire, il souffrait de son « ignorance sur le plan de la langue » et avait inventé un style qui visait à « éviter les pièges des temps de verbes trop compliqués et des constructions syntaxiques complexes » (p. 11). En 1964, déjà, Thériault avait été fait sociétaire à vie de la Société du bon parler français (on verra d'ailleurs dans l'exposition son certificat); et, à compter de 1980, Anthony Mollica fera de la série thériausienne pour la jeunesse « Volpek, l'agent secret canadien » un ensemble servant à l'apprentissage du français langue seconde. Thériault, dirons-nous en utilisant sa métaphore, a réussi « son » développement de l'Abitibi!

Pour ce faire, il n'a certes pas lésiné sur les moyens; il n'a surtout pas hésité à payer de sa personne. À la fin des années 1930, après un séjour au sanatorium de Lac-Édouard, il avait pratiqué, à New Carlisle, en Gaspésie, puis à Trois-Rivières (avec Félix Leclerc) et à Québec, la radio naissante ainsi qu'elle se pratiquait alors : en faisant tout, depuis la traduction des nouvelles entrant sur les fils de presse, puis leur lecture et leur analyse en ondes, jusqu'à ces autres gestes bien différents, notamment écrire des sketchs et... balayer le studio à la fin de la journée. À ce sujet, il écrira en 1953 un texte qu'il faut lire et relire : « Littérature pour l'oreille » (repris dans Textes et documents, p. 79-86). À la fin des années 1940, par ailleurs, Thériault et son épouse Michelle, sous divers pseudonymes, écriront en grand nombre de ces courts romans populaires, romans dits « à dix cennes » dont les IXE-13 écrits par le comédien Pierre Daignault, sous le pseudonyme de Pierre Saurel, sont sans doute la manifestation la plus connue. La radio et les « romans à dix cennes » : « mes écoles d'écriture », a souvent dit Thériault.

Yves Thériault : un écrivain populaire, au sens le plus noble de cette expression, un autodidacte qui a su montrer qu'il n'est pas de sots métiers et que l'écriture s'apprend, ainsi que toute autre pratique quand on n'hésite pas à se mouiller les mains et les doigts qui jouent du clavier. Tout comme Napoléon-Alexandre Comeau, sujet de son Roi de la Côte Nord (1960), autodidacte aux métiers multiples, Thériault est un fondateur : il y a Baie-Comeau, il y a l'éclaireur Thériault, écrivain.

Un colloque sur l'écrivain Yves Thériault

Le colloque Yves Thériault : écriture et imaginaire d'un conteur, qui aura lieu au Centre d'archives de Montréal de BAnQ les 17 et 18 novembre 2008, souhaite interroger l'imaginaire, l'écriture et la situation de l'écrivain Yves Thériault (1915-1983). À l'occasion du 25e anniversaire du décès de l'auteur, des conférenciers des Amériques, d'Europe et du Proche-Orient se réuniront afin de retracer le parcours de cet écrivain et conteur prolifique en explorant l'imaginaire déployé dans ses nouvelles, romans et contes, l'accueil réservé dans le monde à cette œuvre multiforme ainsi que le généreux fonds d'archives déposé à Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

On pourra y entendre des communications de Mark Benson, Renald Bérubé, Jeanette den Toonder, Hélène Destrempes, Hélène Lafrance, Francis Langevin, Carlo Lavoie, Jean Levasseur, Evelyne Méron, Sophie Montreuil, Jean Morency, François Ouellet, Gilles Pellerin et Julie Saint- Pierre. Participeront également à cette activité André Brochu, Robert Dion, Jacques Godbout et Robert Major.

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Paul-Marie Lapointe : une poésie libre

par Mariloue Sainte-Marie
agente de recherche et commissaire de l'exposition L'archipel poétique de Paul-Marie Lapointe,
avec la collaboration de Sophie Montreuil
directrice de la recherche et de l'édition

Contemporain de Gaston Miron et de Roland Giguère, Paul-Marie Lapointe compte parmi les poètes québécois les plus importants de sa génération. Né à Saint-Félicien en 1929, il étudie à Chicoutimi, puis au collège Saint- Laurent de Montréal, avant d'entrer à l'École des beaux-arts. Sans connaître le groupe des automatistes du peintre Paul-Émile Borduas, il écrit, en 1947, des poèmes au ton volontiers radical qu'il regroupe sous un titre énigmatique : Le vierge incendié.

Le vierge incendié

Grâce à des amis, le manuscrit à l'écriture nerveuse de Lapointe est présenté au poète Claude Gauvreau qui, séduit, propose de l'éditer. Le jeune poète réaménage alors son recueil, le découpe en sections, affûte des vers, écarte quelques poèmes. Pour l'essentiel, le texte original diffère toutefois peu de la version publiée. Le vierge incendié paraît en 1948 chez Mithra-Mythe, l'éditeur du manifeste automatiste Refus global, publié quelques mois plus tôt.

Dans un Québec encore largement dominé par les forces conservatrices, le recueil ne connaît qu'une réception limitée. Il ne sera véritablement connu des lecteurs que 23 ans plus tard, lors de la publication du Réel absolu (1971), rétrospective des poèmes de Lapointe. La modernité rebelle du Vierge incendié n'en marque pas moins une étape décisive dans la littérature québécoise.

Journaliste dès les années 1950, Paul-Marie Lapointe participe à la fondation de la revue Liberté, lancée en 1959. Créée par un groupe d'écrivains, cette publication se voulait un lieu d'échanges pour discuter des problèmes culturels de la société canadienne-française. C'est dans le premier numéro de Liberté que Paul-Marie Lapointe publie son célèbre poème « Arbres », construit selon le principe de la libre association d'essences d'arbres du Canada :

 

j’écris arbre
arbre pour l’arbre

bouleau merisier jaune et ondé bouleau flexible
acajou sucré bouleau merisier odorant
rouge bouleau rameau de couleuvre
feuille-engrenage vidé bouleau cambrioleur à
feuilles de peuplier passe les bras dans les cages
du temps captant l’oiseau captant le vent

— Extrait du poème « Arbres »

 

L'œuvre de Lapointe a été couronnée de nombreux prix, dont celui du Gouverneur général du Canada pour Le réel absolu, paru en 1971. La même année, Lapointe reçoit le prix Athanase-David, la plus haute distinction du gouvernement du Québec dans le domaine des lettres. Traduite en plusieurs langues, la poésie de Lapointe remporte aussi des prix à l'étranger, tels celui de l'International Poetry Forum (États-Unis), en 1976, et le grand prix de poésie Léopold Sédar Senghor de la Maison africaine de la poésie internationale (Sénégal), en 1998.

L'archipel poétique de Paul-Marie Lapointe

À l'occasion du 60e anniversaire de la publication du Vierge incendié, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) invite la population à visiter l'exposition L'archipel poétique de Paul-Marie Lapointe, qui souligne la contribution majeure de celui-ci à la littérature québécoise. Les visiteurs y découvriront quelques-uns des documents réunis dans les archives du poète, acquises par BAnQ en 2005, de même que deux poèmes inédits, rédigés pour les fins de l'exposition. Totalisant 1,6 mètre linéaire de documents, le fonds Paul-Marie Lapointe comprend les multiples versions de plus de 10 recueils de l'écrivain, depuis la décennie 1940, avec Le vierge incendié, jusqu'aux années 2000, avec Espèces fragiles (2002) et L'espace de vivre (2004)1.

Deuxième volet de la série « Ateliers d'écrivains » après l'exposition Marcel Dubé : le théâtre d'une société, l'exposition L'archipel poétique de Paul-Marie Lapointe s'attache à démystifier le processus de création littéraire. On y découvre l'« envers » de l'œuvre publiée de Lapointe, soit les brouillons, les essais, les projets, les ratures. « Si toute l'œuvre [de Lapointe] affirme avec énergie et une apparente insouciance la plus grande liberté, s'il est vrai que le poète s'est réclamé de l'improvisation », écrit Pierre Nepveu, « on peut maintenant mieux mesurer la part de préparation et de planification que cette liberté suppose, en même temps que constater le goût de Lapointe pour les formes et les contraintes, même si celles-ci étaient déjà apparentes dans certains livres publiés2 ».

Sans nul doute actuelle, la poésie de Lapointe

La contemporanéité de la poésie de Lapointe, « capable de la plus grande gravité, consciente du destin des hommes et du sort de la planète » (P. Nepveu), ressort tout aussi manifestement. Le propos de Choix de poèmes (1960) et de Pour les âmes (1965) demeure d'une étonnante actualité. Attentif à nommer les espèces et les hommes qui composent le territoire américain, Lapointe y interroge notre façon d'habiter le monde. Le passage du temps, qu'il soit répétition du quotidien ou course inéluctable vers la mort, les inégalités sociales, les abus de pouvoir des puissants mais aussi l'amour et l'érotisme ponctuent ces deux recueils en dialogue avec leur époque. Guerre froide, menace nucléaire et lutte des Noirs américains pour la reconnaissance de leurs droits civiques sont autant de fragments de l'histoire contemporaine formant la trame de fond d'une poésie qui fait de la contestation un de ses leitmotivs. Le « devoir de la poésie, sa raison est la Révolte », a écrit Lapointe. Résolument ludique et novatrice, sa poésie allie l'improvisation, la contestation sociale et l'invention langagière.

L'exposition L'archipel poétique de Paul-Marie Lapointe, qui réunit plus de 80 artéfacts, est présentée à la Grande Bibliothèque jusqu'au 24 mai 2009. La scénographie de l'exposition propose une façon nouvelle et décloisonnée d'occuper l'espace. En effet, les huit colonnes de béton qui ceinturent l'aire d'exposition de la section Arts et littérature ainsi que les vitrines des comptoirs de service situés sur les quatre niveaux de la Grande Bibliothèque prennent, pour la première fois, les couleurs de l'événement. Plus qu'un simple rappel de l'exposition, ces interventions visuelles offrent une lecture singulière de l'œuvre de Paul-Marie Lapointe.


1. On peut consulter le fonds Paul-Marie Lapointe au Centre d'archives de Montréal de BAnQ.

2. Professeur au Département des littératures de langue française de l'Université de Montréal, poète et essayiste, Pierre Nepveu a consacré de nombreux travaux à la poésie québécoise contemporaine. À titre de conseiller scientifique pour cette exposition, il a rédigé un texte inédit intitulé « Paul-Marie Lapointe : les contraintes de la création », dont sont tirées ces deux citations.

 

Journée d'échanges scientifiques sur l'œuvre de Paul-Marie Lapointe

Dans le sillage de l'exposition L'archipel poétique de Paul-Marie Lapointe, Bibliothèque et Archives nationales du Québec et le Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises organisent, le 20 février 2009, une journée d'échanges consacrée à l'œuvre de Paul-Marie Lapointe. Les chercheurs intéressés à soumettre une proposition de communication sont invités à le faire d'ici le 28 novembre prochain (détails disponibles à www.banq.qc.ca/colloques).

Peu de travaux ont porté sur la poésie de Paul-Marie Lapointe depuis la parution des numéros thématiques d'Études françaises (1980) et de Voix et images (1992) et la publication de l'étude consacrée au poète par Pierre Nepveu dans Les mots à l'écoute (1979; 2002). Gratuite et ouverte à tous, cette journée se veut l'occasion de revisiter la poésie de Lapointe à la lumière, notamment, des documents déposés dans le fonds d'archives Paul- Marie Lapointe conservé par BAnQ et des « relectures » qu'ils peuvent permettre.

« Ateliers d'écrivains »

Avec sa série « Ateliers d'écrivains », BAnQ souhaite faire rayonner le patrimoine littéraire québécois auprès de publics variés. Mettant en valeur les fonds d'archives d'écrivains qui font partie des collections de l'institution, les expositions issues de cette série ont pour objectif de sensibiliser les visiteurs à la valeur historique, esthétique et littéraire des documents d'archives. Les expositions soulignent en outre un anniversaire (généralement, un événement lié à la vie ou à l'œuvre de l'écrivain) et s'inscrivent ainsi d'emblée dans l'actualité culturelle québécoise.

Inaugurée en septembre 2007 avec l'exposition Marcel Dubé : le théâtre d'une société, la série se poursuit cet automne avec L'archipel poétique de Paul-Marie Lapointe. La rentrée littéraire de 2009 sera consacrée au poète et artiste graveur Roland Giguère alors que la contreculture sera à l'honneur à l'automne 2010 pour commémorer les 40 ans de la Nuit de la poésie.

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Quand la littérature s'expose : la rencontre de deux actes de création

par Christine Bouchard
directrice de la programmation culturelle

Dans le cadre de ce dossier consacré aux écrivains québécois, il est intéressant de jeter un regard sur la contribution d'une programmation culturelle et sur son rôle dans la mise en valeur de la littérature. L'accès à une source abondante de documents telle que celle dont dispose Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) ne suffit-il pas à étayer le corpus littéraire et à contribuer au rayonnement de ce secteur? Pourquoi offrir des activités culturelles alors que l'institution possède une vaste collection de livres et de fonds documentaires mise à la disposition du public? Quel est le rôle de la programmation culturelle dans une institution comme la nôtre? Prolongement, pluralité, complémentarité au rôle documentaire afin d'appuyer les fonctions didactiques ou culturelles du livre? Fonctions de l'art, attirance ou émergence de nouvelles clientèles, création d'outils pédagogiques, d'animation ou de médiation de la lecture? Autant de réponses que d'objectifs.

Un exemple français : les maisons d'écrivains

Prenons à titre d'exemple les maisons d'écrivains en France. Elles sont plus d'une centaine, parmi lesquelles figurent celles des plus grands noms de la littérature française : Victor Hugo, Arthur Rimbaud, George Sand, Louis Aragon… Antres sacrés, ces lieux nous font découvrir l'espace intime de l'écrivain : son habitation, son jardin, son décor, son mobilier, ses manuscrits et tapuscrits, objets et sources d'inspiration, maquettes, carnets, dessins, livres, œuvres d'art ou correspondance. Plusieurs accueillent des écrivains en résidence, perpétuant en quelque sorte leur vocation d'origine tout en créant une passerelle intergénérationnelle. D'autres mettent à la disposition du public un centre de documentation ou organisent des activités littéraires diversifiées. Héritage culturel et prolongement inéluctable du livre, ces maisons-musées démystifient l'acte d'écrire et humanisent ce qui semble relever de l'intangible en livrant aux visiteurs les facettes multiples et parfois insoupçonnées du monde littéraire.

Attestant également de leur indéniable apport à la vitalité culturelle, économique et touristique, les maisons d'écrivains sont représentées par un réseau structuré qui assure leur rayonnement et la sauvegarde patrimoniale de ces sites porteurs d'histoires et d'humanité. Colloques, congrès et séminaires rassemblent les plus grands spécialistes et les plus grands chercheurs du domaine. D'autres institutions, musées ou bibliothèques, réalisent également des expositions ou des activités littéraires portant sur d'innombrables sujets.

Et au Québec?

S'inspirant du modèle français en matière de diffusion littéraire, le Québec a créé des institutions à vocation semblable telles que la Maison des écrivains et la Maison de la poésie, à Montréal, et la Maison de la littérature, à Québec. En dépit du dynamisme des associations, festivals et autres organismes du secteur littéraire, ce réseau n'est pas aussi vaste que celui de la France pour ce qui est de la valorisation de son patrimoine littéraire. La jeunesse de notre littérature, l'absence d'une véritable tradition et les limites de nos ressources sont sans doute en cause.

Actuellement, même si bon nombre d'organisations culturelles contribuent grandement au rayonnement et à la démocratisation de la littérature au Québec, et ce, tant sur le plan national que sur le plan international, il n'en demeure pas moins qu'aucun grand musée ni salle de spectacle ne consacre exclusivement sa mission au domaine littéraire. Il est d'ailleurs peu fréquent au Québec qu'un écrivain ou un sujet d'ordre littéraire fasse l'objet d'une exposition d'envergure.

Par ailleurs, nous assistons depuis quelques années à la quasidisparition des émissions radiophoniques ou télévisuelles portant essentiellement sur la littérature. L'absence d'un réseau solide de diffusion fragilise le rayonnement de notre patrimoine littéraire. Faute d'espace, on se consacre essentiellement à l'actualité littéraire.

Le rôle de médiateur culturel de BAnQ

C'est précisément en réponse à ce manque au Québec que le mandat de la programmation culturelle de BAnQ prend tout son sens. En effet, en plus de soutenir la conservation, la diffusion et la démocratisation du livre, BAnQ joue un rôle prépondérant en matière de création artistique et de médiation culturelle dans le domaine littéraire. En offrant une diversité d'activités culturelles vouées à la littérature, BAnQ répond à un besoin criant et ajoute une dimension nouvelle à la diffusion du patrimoine littéraire québécois. Son apport est crucial pour la transmission de cet héritage aux générations montantes et auprès des cultures émergentes.

Quand la littérature s'expose, un univers de création s'offre à nous. Loin de vouloir se substituer à l'œuvre de l'écrivain, une exposition de nature littéraire est un acte de création qui, en effet, ajoute un sens nouveau à l'interprétation et à la découverte de la littérature. Elle nous plonge au cœur du processus d'écriture grâce à la présentation d'artéfacts auxquels nous avons rarement accès. Des éléments phares de l'œuvre littéraire ponctuent l'exposition en dévoilant aux visiteurs des documents n'ayant jamais fait l'objet d'une publication. Il est également saisissant de découvrir la sensibilité qui émane d'un manuscrit lorsqu'il est mis en espace. Certains font presque office d'œuvres d'art, tant par leur esthétique que par leur aspect formel.

Un spectacle littéraire nous fait ressentir l'écrit d'un point de vue tout à fait différent de celui du lecteur. La mise en scène, l'intonation et la voix des comédiens font résonner les mots. Lorsque nous assistons à un récital poétique, nous vivons un moment émouvant et privilégié, tendre et parfois brutal, selon l'intensité que donne à voir le poète sur scène. Quand Michel Tremblay, Marie-Claire Blais, Robert Lalonde ou Denise Desautels se racontent devant un public, nous sommes les témoins d'un événement singulier qu'aucune captation ne nous permettra de ressentir.

La mission informationnelle de BAnQ est certes l'essentiel de sa vocation. La nécessité d'offrir au public des services de pointe en matière de référence, de prêt et de consultation soulève des défis constants liés à la conservation et à la diffusion. Des kilomètres d'archives, plus d'un million de livres ainsi que des documents précieusement conservés dans la Collection patrimoniale permettent à BAnQ de figurer parmi les plus grandes bibliothèques-archives de ce monde.

Et en complément vient la programmation culturelle de BAnQ. Le défi – chaque fois renouvelé – qui se pose est non seulement la mise en valeur de ce patrimoine extraordinaire mais aussi sa dynamisation et la quête de nouveaux sens. Les expositions, les conférences, les rencontres et les récitals ne répondent qu'à cette seule exigence : la nécessité de témoigner de la part active que joue la littérature au sein de notre culture et de l'enrichissement que représente pour nous sa découverte tous azimuts.

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