À rayons ouverts, no 72 (été 2007)

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Entretien avec Pascale Ryan

par Carole Payen
directrice du cabinet de la présidente-directrice générale et conseillère aux affaires internationales

Madame Ryan, vous venez de publier aux éditions Leméac Penser la nation, un ouvrage consacré aux intellectuels engagés dans la Ligue d'action nationale, de la période de l'avant Première Guerre mondiale à celle de la Révolution tranquille. Pourquoi cette étude ?

Au moment où j'ai entrepris mes études de doctorat, au début des années 1990, l'étude des intellectuels comme groupe social représentait un champ historiographique en pleine ébullition, en France notamment, où sont apparus les premiers travaux méthodologiques sur ce sujet. Dans ce pays, les chercheurs attribuent à la polarisation de l'opinion publique en 1898, entre d'un côté ceux pour qui Vérité et Justice primaient sur la raison d'État et, de l'autre, leurs adversaires qui appuyèrent l'armée française dans sa condamnation du capitaine Dreyfus, la naissance de la figure emblématique de l'intellectuel dreyfusard. La grille d'analyse française établie durant les années 1980 et 1990 était cependant difficile à exporter dans des pays dont l'histoire et la tradition intellectuelle étaient complètement différentes, en Allemagne, en Suisse ou en Belgique, par exemple. Les chercheurs non hexagonaux en étaient venus à se demander si l'intellectuel – cet homme du culturel engagé dans le politique, selon la définition consacrée de l'historien français Pascal Ory – était une exception française. On ne retrouvait nulle part ailleurs à la fin du XIXe siècle les conditions d'émergence liées à l'affaire Dreyfus. Qui plus est, au moment même où les spécialistes européens débattaient de ces questions, on commençait à parler en France de la mort des intellectuels qui, après des années d'interventions sur la place publique, se seraient tus. Il apparaissait pourtant difficile d'imaginer une société de type occidental où la fonction sociale de l'intellectuel – celle de penser sa société et de présenter publiquement le résultat de cette réflexion – n'existerait pas, ou n'existerait plus...

À partir de ce constat, de nombreux travaux s'appuyant sur une analyse comparative ont fait apparaître les multiples identités possibles des intellectuels, largement tributaires des contextes nationaux et historiques.

Ce sont ces débats, aujourd'hui résolus grâce aux nombreux travaux qui ont suivi, qui ont alimenté ma réflexion et m'ont conduite à me pencher sur la question des intellectuels au Québec. Chez nous, on s'était beaucoup intéressé aux intellectuels des années 1960 et 1970, mais on savait peu de chose de ceux qui les avaient précédés. Il me semblait donc qu'il fallait reprendre la question en tenant compte du contexte national, à partir d'un groupe important d'individus, de manière à établir un modèle d'émergence propre au Québec. La Ligue d'action nationale m'apparaissait comme un observatoire privilégié du milieu intellectuel canadienfrançais du tournant du XXe siècle. La biographie collective des individus qui la composaient, combinée au dépouillement des archives, me semblait propre à dégager les figures de l'intellectuel qui se démarquent à partir de ce moment, ainsi que leurs modes d'émergence successifs et leurs stratégies d'intervention. C'est cette démarche qui a donné lieu à ma thèse de doctorat, puis à mon livre.

Dans cet ouvrage, vous centrez votre propos davantage sur le parcours des hommes que sur les idées qu'ils défendent, déjà commentées dans de nombreuses publications. Vous soulignez, à cet égard, qu'il existe peu de traces écrites dans ce champ biographique. Comment expliquez-vous cet état de fait ?

Certaines grandes figures, comme celle de Lionel Groulx, ont laissé des fonds d'archives importants. Il est également possible de retrouver la trace de littéraires comme Rex Desmarchais dans des dictionnaires ou des répertoires littéraires. Mais, dans son ensemble, le milieu intellectuel canadien-français est essentiellement composé, avant la Révolution tranquille, d'avocats, de notaires, de médecins et de journalistes qui n'ont pas laissé d'archives. Même si certains d'entre eux ont pu atteindre une certaine notoriété à l'époque, la mémoire collective les a oubliés. C'est ce qui a compliqué le travail de recherche et de collecte de données.

Au cours de vos recherches, quelles ont été vos principales sources d'information ?

J'ai surtout consulté des fonds d'archives, dont ceux des principaux acteurs de la Ligue d'action nationale, les Lionel Groulx, André Laurendeau, Esdras Minville ou Roger Duhamel notamment, qui comprennent leur correspondance complète. J'ai également lu les Mémoires des principaux intéressés, leurs œuvres, ainsi que les collections complètes de L'Action française et de L'Action nationale. Finalement, j'ai eu la chance de pouvoir interviewer plusieurs témoins de l'époque, comme Gérard Filion, membre de la Ligue et ancien directeur du Devoir, Claude Ryan, également ancien directeur du Devoir, le journaliste Jean-Marc Léger et Robert Laplante, directeur actuel de L'Action nationale. Ces entrevues ont permis d'éclairer les aspects les plus nébuleux de l'histoire de la Ligue.

Vous qui évoluez quotidiennement dans l'environnement de Bibliothèque et Archives nationales du Québec pour des raisons professionnelles*, comment y avez-vous travaillé en tant que chercheur ? Comment avez-vous exploité la richesse des collections de l'institution ?

En tant que chercheur, j'ai fréquenté notre institution à des moments bien différents de son évolution, sans bien sûr me douter que j'aurais la chance un jour d'y travailler. J'ai commencé mes recherches dans les années 1990, alors qu'on commençait à peine à parler d'une Grande Bibliothèque pour le Québec ! C'est donc presque de l'histoire ancienne. J'ai alors fréquenté assidûment l'édifice Saint- Sulpice, et toujours avec le même plaisir, afin de consulter les livres de la Collection patrimoniale québécoise. J'ai également travaillé sur certains fonds d'archives de l'ancienne Bibliothèque nationale, par exemple celui de la Société des écrivains canadiens, et des anciennes Archives nationales, avant qu'elles ne déménagent à l'édifice Hocquart, par exemple le fonds de la Société Saint-Jean-Baptiste. Mais je n'ai pas eu accès, à l'époque, aux collections numériques qui existent aujourd'hui, et qui se développent constamment. J'aurais bien aimé consulter L'Action française ou L'Action nationale sur Internet, comme ce sera possible bientôt de le faire. Je dois dire que j'envie les jeunes chercheurs d'aujourd'hui qui commencent leurs travaux avec des ressources dont il aurait été impensable de bénéficier il y a une dizaine d'années.

Le fait d'avoir trouvé si peu de documents écrits et d'avoir fondé votre étude sur de nombreux témoignages et entrevues vous inspire-t-il des réflexions quant à la conservation de la mémoire au Québec ?

Il est clair que, dans le cas de la Ligue d'action nationale, un mouvement nationaliste qui publie une revue depuis 90 ans et qui a déjà eu une maison d'édition, il n'y a eu, du moins jusqu'aux années 1960, aucun souci de préserver les archives. Il faut comprendre que ce genre de mouvements – et c'est également le cas de bien des petites maisons d'édition par exemple – repose généralement sur le travail d'une ou deux personnes dévouées à la cause. Les archives se trouvent le plus souvent dans leur bureau à la maison, et elles se perdent au cours de déménagements successifs. Souvent, ces individus n'ont pas conscience que leurs documents pourraient intéresser des chercheurs. Lorsque documents et témoins disparaissent, c'est tout un aspect de la mémoire collective qui disparaît également, à jamais. Il reste encore certainement un grand travail de conscientisation à faire.


* Pascale Ryan est agente culturelle à la Direction de la programmation culturelle de BAnQ.

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