À rayons ouverts, no 71 (printemps 2007)

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Jeux de mots et de livres pour délivrer des mots

par Sophie Montreuil
directrice de la recherche et de l'édition

« Aucune autre forme littéraire de l'industrie du livre n'est aussi active que la fabrication des livres pour la jeunesse, de tous les grades et classes. Chaque foire d'été et d'hiver à Leipzig lance d'innombrables livres de ce genre, comme une véritable marée montante. » Tant on ne pourrait choisir de mots plus justes pour décrire la place qu'occupe la littérature pour la jeunesse dans le paysage éditorial contemporain, on croirait d'emblée que c'est lors de la Foire du livre de Leipzig de l'année dernière que ce constat a été émis. Comptant son public, ses auteurs, ses illustrateurs et ses éditeurs, en plus de disposer d'espaces de diffusion consacrés dans les librairies et les bibliothèques, mais aussi dans le cyberespace, comme en fait foi le portail Jeunes de BanQ, la littérature pour la jeunesse présente en effet un bilan très reluisant, que d'autres genres lui envient. Or, c'est à la Foire du livre de… 1787 qu'un dénommé Gedike décrivait une telle réalité.

Si on la replace dans l'histoire générale du livre et de l'imprimé, l'histoire de la littérature pour la jeunesse est toute jeune, ce que confirme un rapide survol des grandes étapes qui ont présidé à son développement. Est-ce à dire que les enfants ont été tenus longtemps à l'écart de la lecture? Bien évidemment non, mais l'histoire de la littérature pour la jeunesse a ceci d'intéressant qu'elle comprend des phases intermédiaires qui éclairent l'évolution du genre. Avant de leur offrir des ouvrages conçus spécialement pour eux, on a d'abord présenté aux enfants des « lectures » pour la jeunesse, qui n'étaient autres que des ouvrages pour adultes jugés sans danger pour leur éducation. Sont ensuite apparus les premiers « livres  » pour la jeunesse qui, tout en étant officiellement destinés aux enfants, n'étaient en fait que des adaptations épurées de livres pour adultes. Telle que nous la définissons aujourd'hui, la littérature pour la jeunesse ne prend réellement forme qu'au moment où le champ éditorial commence à se spécialiser, c'est-àdire lorsque des auteurs décident d'écrire expressément pour de jeunes lecteurs, d'une part, et lorsque des éditeurs participent à l'aventure en privilégiant ce secteur de l'activité éditoriale, d'autre part. En somme, il faut attendre la seconde moitié du XVIIIe siècle pour que cette littérature commence à se mettre en place et, plus précisément, le premier tiers du XIXe siècle pour que le secteur de la jeunesse s'organise et représente une portion significative de la production de livres1.

L'histoire de la littérature pour la jeunesse est ainsi à la croisée de plusieurs autres, notamment celle des auteurs et des éditeurs, mais aussi celle des genres et des formats, sans oublier celle, fondamentale, des « publics ». Le genre « jeunesse » n'entrera en effet dans une phase déterminante que dans la seconde moitié du XIXe siècle, alors qu'on reconnaîtra aux enfants la capacité de former un public défini par des besoins précis, distincts de ceux des adultes. Or, pour être des lecteurs, les enfants doivent avoir appris à lire. Aussi banal cet énoncé soit-il, il a le mérite de faire apparaître on ne peut plus clairement le lien étroit qui unit la création d'un public de « jeunes » lecteurs à la mise en place d'un système d'éducation : sans le second, le premier ne peut prendre forme. D'un point de vue plus général, c'est un autre constat qui s'impose : on ne peut étudier l'histoire du livre et de l'imprimé sans faire appel à l'histoire sociale et culturelle, dont elle est partie intégrante.


1 Au Québec, comme le font voir Lucie Guillemette et Myriam Bacon aux pages 5 à 8, l'apparition de cette littérature date de 1920.

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Comptes rendus de lectures

par Maryse Gagnon
bibliothécaire, Direction des services aux milieux documentaires

Embs, Jean-Marie, 100 ans de livres d'enfant et de jeunesse : 1840-1940, Paris, Éd. de Lodi, 2006, 300 p. ISBN 2-8469-0278-X

Véritable hommage aux livres pour enfants, cet ouvrage propose un bel aperçu de la littérature jeunesse à travers le prisme des couvertures de livres qui sont devenus, au fil du temps, de véritables objets de collection.

Un bref historique de l'édition du livre pour enfants permet l'exploration des techniques de production et d'impression qui ont contribué à modifier l'apparence des publications, que ce soit la couverture, la reliure ou la reproduction d'illustrations.

Les auteurs parcourent différents univers, des abécédaires et des livres d'apprentissage jusqu'aux romans pour la jeunesse, en passant par les contes, les romans d'aventure et les livres de science ou encore ceux qui font l'éloge des vertus.

Les nombreuses illustrations, le dictionnaire des illustrateurs ainsi que les éléments biographiques et bibliographiques qui complètent le document en font un ouvrage incontournable pour tous les amateurs de littérature pour la jeunesse et les nostalgiques.

Manguel, Alberto, La Bibliothèque, la nuit, Arles/Montréal, Actes Sud/Leméac, 2006, 335 p. ISBN 2-7609-2614-1

Après son imposante Histoire de la lecture, Alberto Manguel nous offre un essai au propos complémentaire où il est question de bibliothèques.

L'auteur étudie tout d'abord le mythe de la bibliothèque abritant toute la connaissance humaine tel qu'il s'est développé depuis la Bibliothèque d'Alexandrie. S'inspirant de bibliothèques illustres, il aborde ensuite les méthodes d'organisation des collections et les contraintes liées à l'espace. La bibliothèque étant beaucoup plus qu'un lieu, Manguel traite de thèmes aussi variés que la démocratisation de la connaissance et l'importance de la bibliothèque dans le processus d'écriture des écrivains.

En cherchant à comprendre pourquoi l'homme persiste à assembler l'information dans le but de donner du sens et de l'ordre au monde, Alberto Manguel n'a peut-être pas trouvé de réponse, mais il nous offre un bel éloge de la bibliothèque.

Thurnauer, Gérard, Geneviève Patte et Catherine Blain, Espace à lire : la bibliothèque des enfants à Clamart, Paris, Gallimard, 2006, 174 p. ISBN 2-0707-7964-5

Cet ouvrage présente un tour d'horizon complet de la bibliothèque des enfants de Clamart, qui a ouvert ses portes en 1965 dans une cité de HLM en banlieue de Paris.

Fondée par l'association La joie par les livres (JPL), cette bibliothèque phare pour la littérature jeunesse nous est présentée par Geneviève Patte, bibliothécaire ayant dirigé la JPL durant plus de 35 ans. Celle-ci explique comment le personnel a su encourager l'autonomie, la curiosité et l'expérimentation chez les jeunes.

Inscrite à l'inventaire des monuments historiques, la bibliothèque présente une architecture originale dont le processus d'élaboration est relaté par Gérard Thurnauer, impliqué dans le projet dès ses débuts.

Les illustrations qui ponctuent le texte permettent au lecteur de visiter les lieux à travers des plans d'architecture et d'aménagement, mais surtout de s'imprégner de l'ambiance grâce aux photographies d'archives mettant en scène les enfants de Clamart.

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Trucs pratiques

par Marie-Claude Rioux, restauratrice,
Direction de la sauvegarde des collections

La composition du papier

Inventé en Extrême-Orient, le papier est apparu en Occident au tournant des XIIe et XIIIe siècles. Pour mieux comprendre ce matériau, qui transporte depuis déjà longtemps nos pensées, notre travail et nos désirs, voyons plus en détail les principaux constituants du papier, soit la cellulose, les agents de collage et la charge.

Cellulose

La principale composante du papier est la cellulose. C'est un polymère naturel que l'on trouve principalement dans les cellules végétales. La longue chaîne moléculaire de la cellulose est formée par la répétition de deux unités de glucose (C6H12O6 ).

Traditionnellement, les papiers dits « faits main » étaient fabriqués manuellement à partir de plantes telles que le lin, le coton ou le chanvre. D'excellente qualité, le papier fait main a de longues fibres, contient un fort pourcentage de cellulose et résiste au passage du temps.

Avec l'avènement de l'industrialisation vers le milieu du XIXe siècle, la fabrication du papier est désormais obtenue par une mécanisation de l'ensemble des procédés manuels. Les papiers faits à partir de pâtes dites mécaniques sont produits au moyen de la transformation de la pulpe de bois en pâte. Le papier fabriqué mécaniquement est constitué de fibres courtes, fragiles et cassantes. Outre la cellulose, ces papiers contiennent de l'hémicellulose et de la lignine. Extrêmement sensible à l'oxydation, la lignine est la cause principale de l'acidification du papier. L'élimination de la lignine produit une pâte dite chimique. Débarrassé de la lignine, le papier produit est de meilleure qualité et plus résistant.

Agents de collage

L'encollage est l'ajout d'une substance au papier afin d'augmenter sa résistance à la pénétration des encres manuscrites ou d'imprimerie. Sans agent de collage, le papier est absorbant et l'encre bave. L'agent de collage peut être appliqué sur la surface du papier nouvellement fabriqué ou être incorporé à la pâte lors de sa fabrication. Dans les papiers les plus anciens, l'agent de collage est généralement la gélatine. Dans les papiers plus modernes, l'agent de collage est souvent un mélange d'alun et de colophane. Ce mélange, qui est acide, contribue à la détérioration du papier déjà acidifié par la pâte de bois.

Charge

La charge est une matière minérale naturelle ou artificielle incorporée à la pâte de papier. La charge est utilisée pour améliorer la porosité, l'opacité ou la blancheur du papier. Les charges naturelles sont le kaolin, le gypse et la craie. Les charges artificielles sont le carbonate de calcium et de magnésium de synthèse. On trouve les charges naturelles dans les papiers anciens, tandis que les charges artificielles sont utilisées dans les papiers plus modernes. Pour contrer les effets négatifs des papiers acides, Bibliothèque et Archives nationales du Québec procède à la désacidification de masse. Celle-ci permet de prolonger la vie des ouvrages et de partager notre patrimoine avec les générations à venir.

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Acquisitions patrimoniales

par Claude Fournier
directeur général de la conservation

Les poèmes d'Hankéou

Des pirates ou un cyclone? Quelles actions humaines ou quel coup du sort sont à l'origine de la disparition de la quasi-totalité de l'édition de ce qu'il est convenu d'appeler les « poèmes d'Hankéou », premier recueil du grand poète québécois Alain Grandbois? De l'édition originale de 1934, tirée à 150 exemplaires, il ne subsiste que six exemplaires connus. Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), qui possédait déjà un exemplaire, a réussi dernièrement à en acquérir un second d'un collectionneur privé.

Dans une entrevue publiée dans Le Nouveau Journal en mars 1962, Grandbois explique qu'il avait accepté de confier quelques-uns de ses poèmes à un éditeur improvisé, lors d'une escale à Hankéou. Il ajoute : « Trois mois plus tard, je repassais par Hankéou, tout était prêt. Je prends avec moi une douzaine d'exemplaires. L'éditeur improvisé doit m'envoyer les autres à Saigon (ou Tokyo, ou Hong-Kong) par bateau. Celui-ci se perd corps et biens au cours d'un typhon imprévu comme ils le sont tous. » Mais dans une entrevue donnée à Marcel Hamel et publiée dans La Nation en avril 1936, Alain Grandbois avait affirmé : « Le seul intérêt de ces poèmes, c'est qu'ils ont été publiés dans une édition chinoise, à Hankéou. Il ne me reste que deux exemplaires. Tous les autres ont été jetés à la mer par des bandits communistes qui s'étaient emparés de la jonque qui les transportait. » Quoi qu'il en soit, en raison de leur rareté, ces poèmes publiés à Hankéou constituent l'édition originale la plus recherchée de la littérature québécoise.

Mais qu'en est-il de l'intérêt littéraire de ces poèmes, écrits entre 1925 et 1934, que Grandbois qualifie d'« impressions à l'état brut » et de « chocs incohérents d'images », lors de l'entrevue de 1936? Il suffit de mentionner que 10 ans plus tard, ces poèmes seront repris dans un ordre différent mais avec très peu de variantes dans Les Îles de la nuit, œuvre marquante de la poésie québécoise.

Intitulé Poëmes, le recueil d'Hankéou se présente comme un bel objet, envoûtant, qui ne ressemble à rien d'autre. Imprimé sur papier de riz, au format de 28,3 sur 19,7 cm, et constitué de 32 feuillets, l'ouvrage, doté d'une reliure souple cousue à la main, présente une couverture cartonnée recouverte de soie bleue à l'extérieur et d'un papier de riz rouge à l'intérieur. Sur un encadré rouge, dans la partie supérieure droite de la couverture, apparaissent, sous le nom de l'auteur et sous le titre, cinq caractères chinois qui signifient : « Dès l'instant où surgit l'inspiration, le poème est fait. » Le frontispice montre un fumeur d'opium allongé sur une natte. Le nom de l'imprimeur est inscrit en langue chinoise, en marge de chacune des pages. La dédicace livre les mots suivants : « Pour l'autre ».

Ce nouvel exemplaire acquis par BAnQ et dédicacé par l'auteur faisait partie d'un lot comprenant un poème autographe signé de 1961 et deux lettres de Grandbois à l'éditeur Serge Brousseau. L'ouvrage, qui s'ajoute à l'exemplaire intégré au fonds d'archives Alain-Grandbois, sera utilisé pour la consultation et la diffusion, et conservé dans la collection de livres anciens localisée au Centre de conservation.

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Catalogue des bibliothèques du Québec. RFN. RDAQ. Les Amis de BAnQ. Fondation de BAnQ.