À rayons ouverts, no 71 (printemps 2007)

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Éditorial

Une partie de nos secrets

par Lise Bissonnette
Présidente-directrice générale

Il est courant que l'évolution d'une littérature nationale serve d'analyseur pour l'étude d'un peuple. Pour éclairer les mutations de valeurs ou d'idées, philosophes, sociologues, politologues scrutent généralement la littérature pour adultes. S'ils s'alimentaient à la Grande Bibliothèque, les experts et auteurs de thèse se rendraient directement aux étages, aux rayons des romans et essais. Le charmant va-et-vient de l'Espace Jeunes semblerait à la plupart sans rapport avec les choses sérieuses.

Pourtant, s'il est une production littéraire où le Québec s'est révélé sans détour, c'est bien celle du livre pour la jeunesse. En moins d'un siècle depuis ses premières apparitions, et sous ses apparences gentilles, ce livre a fait ressortir clairement les trames principales de nos changements parfois radicaux. D'ouvrages censurés, pieux, contraints, les romans pour enfants sont devenus les lieux de toutes les audaces et ont souvent devancé la révolution des moeurs familiales et sexuelles. Les approches éditoriales initiales, cadrées et solennelles comme les anciens cartonnages rouge et or, ont laissé place au culte du livre-objet qui cultive beauté ou supports ludiques en empruntant aux pédagogies libertaires dont le Québec est l'un des plus friands de la planète, à ses risques et périls. L'immensité de la production ellemême, qui domine les statistiques québécoises de l'édition, parle d'une société qui a totalement modifié son regard sur l'enfance, désormais objet d'un investissement psychologique et matériel sans précédent. Même la reprise en main de notre économie autrefois si aliénée est ici au rendez-vous : non seulement le livre jeunesse s'est affranchi largement de la production issue de France, mais encore il a donné naissance à une industrie québécoise qui s'est installée dans les marchés mondiaux avec une efficacité que le livre « adulte » québécois lui enviera encore longtemps.

Et parce qu'il est lu, fortement, par des enfants avides, le livre jeunesse pose l'une des questions culturelles les plus lancinantes. Pourquoi, cette révolution ayant eu lieu, les taux de lecture décrochent-ils par la suite, au seuil de l'adolescence et à l'âge adulte? Mieux comprendre comment ce passage, qui devrait être naturel, rétrécit ainsi et se bloque, permettrait peutêtre d'éclairer la crise réelle ou imaginée de la culture québécoise, qui fait aujourd'hui l'objet d'une attention aussi justifiée que confuse. De même pourrait-on se demander si la mièvrerie d'une certaine littérature enfantine sinon infantile, si persistante en parallèle aux écritures plus exigeantes, ne fait pas le lit des démagogies d'une culture populiste qui aime se faire passer pour culture populaire.

En proposant des collections anciennes et contemporaines, québécoises et étrangères, en satisfaisant des modes de lecture qui vont des plus traditionnels aux plus virtuels, en abritant un centre de recherche, en offrant un terrain d'observation de milliers de jeunes lecteurs de tous horizons, Bibliothèque et Archives nationales du Québec est ici aussi un lieu de convergence, dans un domaine habituellement moins étudié par les institutions analogues à la nôtre. Le dossier que nous proposons ressemble à notre plus récente exploration de la légende du Petit Chaperon rouge. Sous la surface, bouge un ensemble infini d'hypothèses et de thèses, qui disent une partie de nos secrets.

Nos partenaires

Catalogue des bibliothèques du Québec. RFN. RDAQ. Les Amis de BAnQ. Fondation de BAnQ.