À rayons ouverts, no 71 (printemps 2007)

Table des matières

Dossier : Littérature pour la jeunesse


 

Prochaine station... : un livre fait par des enfants pour des enfants

par Linda Clermont, bibliothécaire
Direction des services aux milieux documentaires

Imaginez un peu…

Vous avez huit ans, presque toutes vos dents, des yeux pétillants et un sourire renversant. Cette année, grâce à la Fondation de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), vous écrirez, illustrerez et publierez un « vrai de vrai » livre que vous présenterez avec fierté… au monde entier! Tout cela avec la complicité d'une auteure et d'un illustrateur chevronnés qui mettront leur talent à votre service tout au long de l'année. Cette belle histoire, 28 élèves d'une classe de l'école Garneau, située dans le quartier Centre-Sud de Montréal, l'ont vécue au cours des derniers mois.

J'écris, tu dessines, nous publions… notre livre!

Au printemps 2006, la Fondation de BAnQ lance avec succès sa première campagne interne de collecte de fonds destinée à financer le projet J'écris, tu dessines, nous publions… notre livre! En septembre, l'Espace Jeunes de la Grande Bibliothèque reçoit la visite d'une classe très spéciale : celle de Mathieu Coursol, enseignant de la classe de 3e et 4e année de l'école Garneau qui va réaliser le tout premier projet soutenu par la Fondation. Le coup d'envoi officiel est donné. Les enfants, ravis, sont prêts à se lancer dans la grande aventure de l'écriture.

« Faire un livre, c'est vraiment beaucoup de travail! »

Le premier contact entre l'écrivaine Annie Langlois et les jeunes de la classe de Mathieu se déroule lors d'un vendredi pluvieux et c'est tant mieux car, selon Annie, « le soleil, lui, est apparu dans les 28 sourires qui m'attendaient ». Annie aidera les enfants à affronter le plus grand défi auquel les auteurs sont confrontés : trouver l'idée géniale qui donne vie au processus d'écriture, puis coucher cette histoire sur papier avec des mots, beaucoup de mots... Travail passionnant, mais ô combien difficile!

L'illustrateur Steve Beshwaty, lui, révélera aux enfants les mille et une ficelles de son métier. Ils mettront en pratique ces nouvelles connaissances en travaillant sur les esquisses de leurs dessins, qu'ils compléteront et mettront en couleur lors d'un deuxième atelier. Steve illustrera ensuite l'introduction et la conclusion du livre, qui ont été écrites collectivement par les enfants.

Prochaine station…

Le travail des enfants terminé, le graphiste Jean-François Lejeune relève avec brio le défi de mettre tout ça en forme pour en faire un livre « beau, joyeux et coloré » qui a pour titre Prochaine station… Vous y découvrirez une mosaïque de mots d'enfants où chacun trouve sa place et peut s'exprimer librement. Certains ont inventé des histoires, d'autres se sont découvert des talents de poète, quelques-uns partagent leur passion sous forme d'un petit texte documentaire. Des enfants ont écrit 50 mots et d'autres plus de 500, selon l'inspiration et les capacités de chacun. Chose certaine, chacun de ces enfants est allé au bout de lui-même.

Tous les enfants ont appris que la confection d'un livre nécessite plusieurs mois et réalisé combien le livre est un objet issu des passions créatrices de plusieurs collaborateurs. Un objet précieux… Il reste à le présenter « au monde entier », ce qui sera fait ce printemps à la Grande Bibliothèque devant parents, amis et invités spéciaux. La boucle sera alors bouclée, ou presque, puisque le livre fera aussi l'objet d'une exposition dans le cadre de la Journée mondiale du livre et du droit d'auteur, et qu'une capsule vidéo sera tournée pour en illustrer la petite histoire.

Une histoire de cœur

Cette histoire, c'est une histoire de cœur. Mathieu Coursol, véritable clef de voûte du projet, a fait preuve envers ses élèves d'une implication et d'un dévouement remarquables. Annie Langlois a multiplié conseils et encouragements, Steve Beshwaty mis ses pinceaux au service des enfants avec enthousiasme et générosité. Quant aux employés de BAnQ, en contribuant à la première collecte de fonds de la Fondation, ils ont marqué leur engagement envers leur institution et leur environnement communautaire en permettant à des enfants de réaliser un véritable projet collectif, porteur de solidarité et d'estime de soi.

Laissons d'ailleurs le mot de la fin à ces enfants :

« Ce livre, nous l'avons fait avec beaucoup de plaisir. Nous avons surmonté les difficultés que nous avons rencontrées et nous en sommes très fiers. Nous espérons que notre livre plaira à tout le monde. C'est un livre incroyable ! »

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Il était une fois un loup et une fillette cannibale.
Le Petit Chaperon rouge dans la tradition orale

par Annie Langlois
co-commissaire de l'exposition Le Petit Chaperon rouge à pas de loup1

Le Petit Chaperon rouge est à la fois l'un des plus grands contes classiques et l'un des plus méconnus, car ses adaptations écrites ont occulté plusieurs passages de la version traditionnelle orale dont il est issu. Au fil des ans et des générations, ce conte a été dénaturé, délavé, départi de sa symbolique pour être adapté à un public jeunesse. Peu de gens savent qu'à l'origine, l'histoire que nous connaissons comme celle du Petit Chaperon rouge était un conte initiatique principalement destiné aux adultes. Bernadette Bricout, maître de conférence en littérature orale à l'Université Paris VII, souligne que « les censures de Charles Perrault, les adjonctions des frères Grimm et les dérives des adaptations pour la jeunesse qui se réclament abusivement de ces deux noms expliquent largement notre méconnaissance [de ce conte]1 ». Qu'en est-il donc de ces versions de la tradition orale?

Il faut savoir que dans les versions d'origine, la jeune héroïne reste très peu développée. Aucune d'entre elles ne fait référence à un habit rouge, encore moins au surnom de «Petit Chaperon rouge», qui lui a été attribué bien plus tard par Charles Perrault. Certaines versions mettent de l'avant une fillette qui vit avec sa mère, tandis que d'autres nous la présentent comme une fillette qui travaille ou qui « fait son temps », pour reprendre les termes des conteurs. Dans un conte du Velay, on mentionne que les vêtements de la fillette sont de fer. On lui promet qu'elle pourra rejoindre sa mère qu'elle n'a pas vue depuis sept ans le jour où elle aura usé ses habits. Pour se libérer de ses liens envers son employeur, l'enfant se met alors à frotter ses habits contre les murs pour les user rapidement. On observe ici la symbolique du passage à l'âge adulte, car à l'époque on louait les enfants à sept ans, et [le] temps de leur emploi de berger — le temps de l'enfance — se terminait en général à l'âge de quatorze ans, âge où commençait un autre temps, celui de la jeunesse, marqué par la prise d'un nouveau costume plus léger et seyant : les souliers remplacent les sabots, mais les cheveux des filles doivent désormais être emprisonnés sous une coiffe truffée d'épingles, et elles vont passer un hiver chez la couturière, première brèche à leur « innocence »2.

Il faut donc voir ici un récit de transformation, une quête identitaire, l'histoire du passage à l'âge adulte chez les jeunes filles.

Les raisons du voyage qui transportera la fillette à travers les bois sont diverses, mais elles mènent toutes au point culminant : la rencontre entre l'enfant et le loup. Quant à ce loup, il revêt plusieurs masques : il est parfois animal, parfois mi-homme mi-animal comme le bzou (loup-garou) de la version nivernaise, ou simplement homme, comme le truand chevauchant une truie présenté dans le conte de Touraine. Peu importe l'apparence qu'on lui donne, ce personnage est assurément manipulateur.

Le chemin des aiguilles ou le chemin des épingles?

L'un des motifs récurrents de ce conte consiste en une croisée des chemins pour se rendre à destination. Chaque fois, le loup demande à l'enfant de choisir entre celui des épingles et celui des aiguilles. L'ethnologue Yvonne Verdier perçoit ces détails comme « un langage couturier de l'épingle et de l'aiguille qui peut se comprendre quand on le replace dans le contexte ethnographique de la société paysanne de la fin du XIXe siècle, d'où nous viennent ces versions3 ». En effet, les jeunes filles qui atteignaient 15 ans étaient placées chez la couturière non pas tant pour apprendre à coudre que pour apprendre à se parer afin de plaire aux garçons : « c'est en leur offrant des douzaines d'épingles que les garçons faisaient autrefois leur cour auprès des filles; c'est en lançant des épingles dans les fontaines que les filles s'assuraient un amoureux4 ». En ce qui concerne l'aiguille qui est percée d'un chas, elle serait la représentation de la femme mariée, mère et couturière.

Cette première rencontre avec le loup offre un choix à l'enfant et, comme le souligne Pierre-Yves Jacobin, «la possibilité pour les filles de choisir leur “chemin” représente une donnée fondamentale du système social lui-même5 ». La fillette pourra alors prendre le temps de vivre l'étape de jeune fille (épingles) ou alors elle optera plus rapidement pour « la vie matrimoniale6 » (aiguilles). On peut facilement relier ce motif narratif, la croisée des chemins, à l'avènement des règles dans la vie d'une jeune fille. Encore selon Pierre-Yves Jacobin, la rencontre avec le loup exprime « les conséquences sociales des premières menstruations7 », car le loup est « le facteur provocateur des changements évoqués dans le conte8 ». Voilà pourquoi cette rencontre permet à la jeune fille de choisir entre son statut de jeune fille et celui d'épouse. Jacobin pousse la réflexion plus loin en adoptant un angle d'analyse basé sur l'idée que le loup existe moins en tant qu'homme ou animal que par « son statut par rapport à la triade mère/fille/grand-mère9 ». Le loup serait, selon cette vision, présent à toutes les étapes de la vie d'une femme : de la puberté à la maternité à la ménopause (jeune fille, mère, grand-mère), « il conduit la petite fille vers chaque étape de son destin féminin10 ». À propos du loup, Yvonne Verdier souligne qu'il « est ce personnage à éclipse qui ne montre pas son vrai visage, mais joue à cache-cache, se travestit, porte masque, change sa voix au point de se rendre invisible, [mais] n'en est pas moins toujours là, bien présent sous son masque, à chaque transformation de la petite fille11 ». Véritables bases de la symbolique de ces versions orales, ces transformations feraient du conte le porteur d'un message initiatique.

Le repas cannibale

Le motif complètement délaissé par Perrault réside dans la scène du repas cannibale. La fillette est invitée par le loup (déguisé en grand-mère) à goûter le repas qu'il lui a préparé. C'est ainsi que l'enfant s'apprête à commettre l'irréparable : pire que le meurtre, pire que tout, elle mangera sa propre grand-mère. Ici, l'enfant est plus monstrueuse que le loup qui, lui, agit en suivant son instinct animal. Elle n'est rien d'autre qu'un monstre cannibale. Jacobin constate dans cette séquence « que la jeune fille aura à comprendre et à assimiler tout ce que son aïeule lui a transmis en tant que “grand-mère”12 ». Cette vision l'amène à croire en une morale très différente de la version de Perrault, puisque selon lui, ce n'est pas aux petites filles de se méfier du loup, mais plutôt aux grands-mères de craindre leurs petites filles qui doivent les « tuer » afin de permettre à la nouvelle génération de prendre sa place.

Par la suite, lorsque le loup invite la fillette à le rejoindre au lit, il lui demande d'enlever ses vêtements. On retrouve parfois une véritable scène de strip-tease où la fillette enlève un à un ses vêtements qu'elle jette au feu à la demande du loup. Ce passage coquin nous pousse à nous interroger une fois de plus sur la véritable innocence de l'enfant. Jacobin croit que le fait que la fillette quitte ses vêtements signifie qu'elle choisit de quitter son habit d'enfant. Elle doit désormais « assumer les conséquences de sa rencontre avec le Loup, c'est-à-dire les conséquences sociales de l'apparition de ses menstrues13 ». Les vêtements ne sont pas seulement rejetés, ils sont brûlés, ils disparaissent à jamais, tout comme l'étape de l'enfance que la jeune fille s'apprête à laisser derrière elle.

Le jeu de questions-réponses est aussi un motif récurrent dans la plupart des versions traditionnelles orales. Il apparaît dans la scène où la fillette, après s'être dévêtue, découvre à son tour le corps du loup. Cette suite de questions sur le corps de l'autre permet une montée dramatique dans le sentiment d'insécurité vécu par la fillette, mais démontre aussi l'excitation de la fillette devant l'interdit. Elle cherche en quelque sorte à découvrir ses propres limites.

Tout comme les versions littéraires, les versions traditionnelles montrent aussi deux types de dénouement. La fillette est parfois dévorée par le loup, comme dans la version de Perrault, mais souvent, elle ruse pour fuir les lieux. Feignant une envie, elle demande à sortir et en profite pour défaire le lien qui la rattache au loup et s'enfuir loin du danger. La fillette n'est donc pas si naïve que l'imaginait Perrault. Au contraire, plusieurs versions nous la présentent comme une enfant rusée qui prend en main son destin et qui se montre encore plus manipulatrice que le loup.

En conclusion, ces versions issues de la tradition orale sont formées d'un message sémantique dont les principaux motifs seraient sans doute perçus comme dérangeants par les adultes d'aujourd'hui. En fait, cette histoire archi-connue et qui, selon Claude de la Genardière, « soulève intérêt, complaisance, mépris, rejet, mais dont les figures sont désormais réduites à leur plus simple expression, à peine identifiables, en raison de multiples changements dont ce conte a été l'objet14 », laisse un souvenir doucereux à la plupart des gens qui se le remémorent. Parvenue au titre de conte moralisateur, cette histoire est désormais bien loin de sa version d'origine, le conte initiatique… comme si elle avait dû, à l'image de la fillette cannibale, tuer sa version d'origine pour faire sa place parmi les classiques de la littérature.


1 Bernadette Bricout, «Heurs et malheurs d'un chaperon rouge», Dire, no 8, hiver 1989, p. 31.

2 Ibid., p. 39.

3 Ibid.

4 Ibid., p. 38.

5 Pierre-Yves Jacobin, « Qui a peur du loup? », Autrement, no 135, février 1993, p. 74.

6 Ibid.

7 Ibid.

8 Ibid., p. 75.

9 Ibid., p. 75.

10 Ibid., p. 47.

11 Yvonne Verdier, « Le Petit Chaperon rouge dans la tradition orale », Coutume et destin, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », p. 36.

12 Pierre-Yves Jacobin, op.cit., p. 76.

13 Ibid., p. 77.

14 Claude de la Genardière, Encore un conte? Le Petit Chaperon rouge à l'usage des adultes, Paris, L'Harmattan, 1996, p. 8.

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