À rayons ouverts, no 71 (printemps 2007)

Table des matières

Dossier : Littérature pour la jeunesse


 

La littérature québécoise pour la jeunesse à vol d'oiseau

par Lucie Guillemette, professeure agrégée
et Myriam Bacon, assistante de recherche
Laboratoire L'Oiseau bleu1, Université du Québec à Trois-Rivières

Les 11 premiers tomes de la série Amos Daragon ont été vendus à un million d'exemplaires au Québec et on compte 18 traductions à travers le monde, si bien que les aventures du jeune héros médiéval ont conquis des lecteurs jusqu'en Russie et au Japon2. Peut-être oublie-t-on, à la lumière de ces chiffres, que Bryan Perro, auteur de la populaire série, s'inscrit dans une tradition encore jeune, celle de la littérature pour la jeunesse au Québec.

La majorité des chercheurs s'entendent en effet pour situer les débuts officiels de la littérature destinée spécifiquement à la jeunesse en 1920, date de la fondation de L'Oiseau bleu, la première revue pour enfants publiée en français au Canada. L'année 1923 constitue à son tour une date marquante avec la publication des Aventures de Perrine et de Charlot, premier roman écrit à l'intention des enfants.

Est-ce à dire qu'avant cette date les rayons des bibliothèques enfantines étaient vides? Certainement pas. On ne peut en effet soutenir que les enfants canadiens-français ont été privés de lectures pendant quelque 300 ans.

Lectures d'enfance avant 1920

Si, sous le Régime français, les jeunes lecteurs devaient se contenter de livres à visée éducative tels les vies de saints, les catéchismes et autres livres pieux, les enquêtes sur la lecture révèlent qu'au XIXe siècle, les jeunes Canadiens issus de la classe favorisée lisaient les mêmes livres que les jeunes Français de rang social analogue. Aussi note-t-on au catalogue des librairies canadiennes-françaises nombre de titres importés d'Europe, par exemple les œuvres de Berquin, de madame de Beaumont ou encore les Fables de La Fontaine3.

Mais qu'en est-il des livres écrits par des auteurs d'ici? Au XIXe siècle et jusqu'au début du XXe, les jeunes Canadiens français lisent certes les œuvres de leurs compatriotes. Toutefois, les textes qu'on leur propose ne sont pas destinés à la jeunesse, mais relèvent d'une littérature spontanée. Autrement dit, les jeunes lecteurs ont dû se contenter longtemps de livres écrits d'abord pour les adultes, mais jugés appropriés à un jeune public.

L'Oiseau bleu : un premier envol

C'est au tournant du XXe siècle que penseurs et pédagogues commencent à envisager l'enfant et ses besoins en matière de lecture sous un nouvel angle. L'enfant est différent de l'adulte et il importe de lui fournir des lectures propres à le satisfaire. Celles-ci, pense-t-on alors, doivent être instructives tout en étant amusantes4.

En novembre 1920, la Société Saint-Jean-Baptiste fonde L'Oiseau bleu, une première revue destinée à un lectorat jeunesse, dont le rôle est « de développer chez nos enfants le sens patriotique et l'attachement aux traditions5 ». La revue, qui se veut attrayante, entretient également un objectif didactique. Selon les chercheurs qui retiennent l'an 1920 comme jalon essentiel de l'évolution de notre littérature jeunesse, la fondation de L'Oiseau bleu est à marquer d'une pierre blanche, puisque la revue deviendra un terreau fertile pour une première génération d'écrivains orientés vers la jeunesse. Tout bien considéré, la presse enfantine de ces premières années agira en « catalyseur6 » dans le développement de la littérature pour la jeunesse.

Parues d'abord sous forme de feuilleton dans L'Oiseau bleu, Les aventures de Perrine et de Charlot de Marie-Claire Daveluy sont par la suite publiées en six volumes, de 1923 à 1940. Daveluy transporte le lecteur au XVIIe siècle où il est invité à suivre les péripéties de la vie de deux orphelins français s'étant embarqués clandestinement à destination de la Nouvelle-France. Selon Édith Madore, « le roman historique, destiné à former de bons patriotes, paraît […] tout ce qu'il y a de plus inoffensif7 ». Véhicule de légitimation de la fiction, le roman historique participerait ainsi d'une volonté d'édification.

Conservatisme et volonté moderniste

Avec la fin de la parution de L'Oiseau bleu en 1940 se termine aussi « la période des pionniers entièrement dominée par l'idéologie nationaliste8 ». L'étape suivante, indique Lepage, sera marquée par la coexistence de deux tendances, l'une relevant d'inspirations conservatrices et l'autre fondée sur l'affranchissement du credo didactique et moralisateur9. Dans cette foulée, on offre aux jeunes lecteurs à la fois des biographies religieuses à visée édifiante et des romans où l'aventure ne sert plus une intention moralisatrice, mais n'a pour fin que le seul divertissement. Les aventures de l'agent IXE-13 (1947-1967) de Pierre Saurel, pseudonyme de Pierre Daigneault, en sont une illustration opportune.

Durant cette période, la littérature pour adolescentes, alors fermement attachée aux valeurs traditionnelles, s'enrichit d'un texte faisant fi des préceptes moraux habituellement mis de l'avant. L'été enchanté (1958) de Paule Daveluy prête la voix à une adolescente de 16 ans découvrant l'amour, voulant obtenir une profession. En marge des romans conventionnels pour adolescentes, L'été enchanté « est un livre phare, unique en son genre, qui n'aura cependant pas de descendant avant les années 198010 ».

Marasme et reprise dans l'industrie du livre

Au début des années 1970, l'industrie du livre est en difficulté. La fin de la distribution des livres en prix dans les écoles (1965), la sécularisation de l'enseignement et les nouvelles orientations prises par des éditeurs qui se tournent vers la production à grand tirage de manuels scolaires, l'abandon du secteur jeunesse par certains éditeurs et la fermeture de maisons d'édition, l'importation de livres étrangers qui bat son plein et une « crise de la lecture » attribuée par certains à l'entrée en scène de la télévision bouleversent ce domaine d'activité. Pour remédier à la situation, Communication- Jeunesse, un organisme regroupant des professionnels de l'édition et visant à revigorer le champ de la littérature jeunesse, est fondé en janvier 1971. Depuis lors, l'organisme mène de multiples actions dans le but de promouvoir la lecture.

Tandis que l'industrie du livre jeunesse semblait moribonde quelques années auparavant, les années 1980 sont le théâtre d'un boom de l'édition. Cette renaissance s'explique notamment par une mobilisation du milieu, par l'application de nouvelles politiques littéraires et par une meilleure structuration de l'aide à l'édition et à la promotion11. Plus de 60 maisons d'édition arborent des titres jeunesse inscrits à leur catalogue12, dont une dizaine de maisons plus connues comme Paulines, Fides, Héritage, Pierre Tisseyre, Boréal, Québec Amérique, Toundra, Hurtubise HMH, Leméac et VLB13.

Le roman en mutation

Si l'industrie du livre se restructure, le roman aussi est en voie de subir une révolution. La société se transforme ainsi que les configurations de la famille traditionnelle. Dans ce contexte, la jeunesse apparaît comme un groupe social particulier ayant des besoins qui lui sont propres. Selon Lepage, les livres proposés aux jeunes ne répondent plus à leurs exigences et plusieurs se tournent par dépit vers des romans écrits à l'intention des adultes. C'est le roman socioréaliste, texte s'attachant à mettre en mots la réalité vécue, qui obtient la cote auprès des jeunes lecteurs.

Si Das doppelte Lottchen (1949) — roman traduit sous le titre Deux pour une—, de l'auteur allemand Erich Keastner, fait office d'œuvre phare dans la représentation des nouvelles réalités familiales, ici le divorce, ce n'est que vers le milieu des années 1980 qu'apparaît au Québec le roman socioréaliste avec des titres tels Le dernier des raisins (1986) de Raymond Plante et Cassiopée ou l'été polonais (1988) de Michèle Marineau14.

Les premiers romans destinés à la jeunesse présentaient de sages personnages dont le comportement semblait déterminé à l'avance. Les romans à saveur réaliste, destinés aux jeunes lecteurs et publiés depuis les années 1980, procèdent plutôt d'une série de renversements, notamment celui des stéréotypes sexuels et des rôles parent-enfant. Dans La rose et le diable (2000), Cécile Gagnon met en scène un jeune garçon dont les comportements apparaissent plus judicieux que ceux de sa mère jugée parfois superficielle. Alors qu'en général les romans antérieurs valorisaient les héroïnes féminines dans l'accomplissement de tâches domestiques, les jeunes héros masculins peuvent aussi mettre la main à la pâte, comme le fait Dominic qui se porte volontaire pour garder sa petite sœur dans Un gardien averti en vaut… trois (2004) d'Alain M. Bergeron. Dans ce même ordre d'idées, on trouve dorénavant des personnages féminins au caractère revendicateur, si bien que leurs équivalents masculins peuvent se révéler d'une plus grande sensibilité, comme c'est le cas dans Du sang sur le lac (2006) de Laurent Chabin, qui met en scène un garçon de 13 ans au caractère solitaire et introspectif.

L'humour ponctuant le discours et les actions des jeunes narrateurs est une composante privilégiée des courts romans destinés à un lectorat de 7 à 12 ans. Songeons aux aventures de Somerset au cœur de l'œuvre d'Hélène Vachon (1998, 1999), à l'intrépide Sophie de la série de Louise Leblanc (1990-2005), aux idées agitatrices d'Annette dans la trilogie d'Élise Turcotte (1998, 1999, 2000) ou encore à la turbulente Rosalie animant l'œuvre de Ginette Anfousse (1987-2005). L'aspect humoristique se fait plus rare dans les romans pour adolescents qui abordent à la manière d'un miroir les enjeux importants de cet âge. Orientés à divers degrés vers des intentions didactiques, les «romans-miroirs» proposent « au lecteur des solutions aux problèmes qu'il affronte ou qu'il peut avoir à affronter15». Si Marie-Francine Hébert explore l'éveil de la sexualité (Le cœur en bataille, 1990; Je t'aime, je te hais…, 1991; Sauve qui peut l'amour, 1992), Dominique Demers témoigne des difficultés liées à une grossesse inattendue et au suicide (Un hiver de tourmente, 1992; Les grands sapins ne meurent pas, 1993; Ils dansent dans la tempête, 1994), tandis que Sonia Sarfati s'attarde au problème de l'anorexie (Comme une peau de chagrin, 1995). Quant aux textes d'Anique Poitras (La lumière blanche, 1993; La deuxième vie, 1994), ils thématisent plus particulièrement la mort d'êtres chers. Des romanciers vont cependant opter pour des problématiques à caractère plus social ; que l'on songe à Marie Décary, qui observe l'itinérance dans un contexte où naissent des amitiés féminines (Nuisance Publik, 1995), puis à Charlotte Gingras, qui mesure les conséquences du progrès urbain sur l'environnement (La fille de la forêt, 2002). Mentionnons que les éditions Michel Quintin accordent une importance de premier plan aux thématiques environnementales et à la protection de la nature non humaine (Claude Arbour, Sur la piste, 1996; Nicole M. Boisvert, La dérive, 1993; Les chevaux de Neptune, 1996). Depuis quelques années, nous observons aussi dans le roman jeunesse un désir de témoigner de la diversité culturelle. C'est ce que font par exemple Tiziana Beccarelli-Saad avec Portraits de famille (1993), Stanley Péan dans Quand la bête est humaine (1997) et Claudine Vézina dans Comme une cage grande ouverte (2004), pour ne nommer que ces derniers.

Nous constatons que la littérature québécoise pour la jeunesse est le fruit d'une histoire déjà riche et il nous faudrait encore parler du développement de l'album, de l'essor du genre fantastique, aborder le documentaire jeunesse, procéder à l'histoire de l'illustration et de ses artisans, etc., pour offrir un panorama plus complet. Chaque saison littéraire déploie de nouveaux genres au même titre que d'autres se renouvellent. Si nous manquons encore de recul pour parler de ce dont est constituée la période actuelle, nul doute qu'une telle étude ne pourrait occulter l'impact des technologies de la communication à l'heure où les jeunes lecteurs disposent d'une fenêtre ouverte sur le monde à l'aide de leur écran d'ordinateur.


1 L'Oiseau bleu est un laboratoire de recherche qui se consacre à l'étude des littératures francophones pour la jeunesse.

2 Mathieu-Robert Sauvé, «Les contes de Perro», L'actualité, vol. 31, no 19, 1er décembre 2006, p. 111.

3 Titres au catalogue de la librairie Bossange de Montréal au début du XIXe siècle, cités dans Françoise Lepage, Histoire de la littérature pour la jeunesse (Québec et francophonies du Canada). Suivi d'un Dictionnaire des auteurs et des illustrateurs, Orléans (Ont.), Éditions David, 2000, p. 43.

4 Françoise Lepage, op. cit., p. 52.

5 Marie-Louise D'Auteuil, «À l'origine de L'Oiseau bleu », L'Oiseau bleu : revue mensuelle illustrée pour la jeunesse, vol. 16, no 6, janvier 1936, p. 131, cité dans Louise Lemieux, Pleins feux sur la littérature de jeunesse au Canada français, Montréal, Leméac, 1972, p. 64.

6 Édith Madore, La littérature pour la jeunesse au Québec, Montréal, Boréal, 1994, p. 18.

7 Ibid., p. 20.

8 Françoise Lepage, op. cit., p. 201.

9 Ibid., p. 202.

10 Ibid., p. 217.

11 Édith Madore, op. cit., p. 42.

12 Notons cependant que moins du quart de celles-ci publient régulièrement.

13 Édith Madore, op. cit., p. 41.

14 Françoise Lepage, op. cit., p. 288.

15 Denise Escarpit, La littérature d'enfance et de jeunesse en Europe : panorama historique, Paris, Presses universitaires de France, 1981, p. 122 et 124, cité dans Françoise Lepage, op. cit., p. 303.

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