À rayons ouverts, no 70 (hiver 2007)

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Comptes rendus de lectures

par Maryse Gagnon
bibliothécaire, Direction des services aux milieux documentaires

Knuth, Rebecca, Burning books and leveling libraries, Westport (Connecticut), Praeger, 2006, 233 p. ISBN 0-2759-9007-9

Professeure à l'University of Hawaï, Rebecca Knuth a déjà publié un ouvrage sur la destruction des livres par les régimes totalitaires. Dans le présent essai, elle s'attache à évaluer le rôle des extrémistes de tous les horizons dans l'élimination de biens culturels.

Knuth analyse la destruction de livres et de bibliothèques et cherche à comprendre comment celle-ci est utilisée comme tactique de protestation ethnique ou culturelle dans les luttes de pouvoir locales. Elle explore également les séquelles des conflits qui ont eu lieu en Allemagne, en Afghanistan et au Cambodge, pays où les vainqueurs ont purgé les bibliothèques afin de conserver le pouvoir.

Knuth conclut son essai en traitant du pillage de biens culturels survenu en Irak en 2003, à la suite de la chute du régime de Saddam Hussein, et en s'interrogeant sur la responsabilité des forces armées américaines à cet égard.

Steiner, George, Le silence des livres, Paris, Arléa, 2006, 69 p. ISBN 978-2-8695-9720-4

Dans cet essai, Georges Steiner souligne la fragilité de l'écrit et se penche plus particulièrement sur ceux qui ont menacé ou qui menacent encore le livre.

Le parcours tracé par Steiner commence dans l'Antiquité des philosophes et se transporte ensuite à l'époque des Saintes Écritures, puis à celle de Gutenberg et, enfin, au moment où apparaît la bourgeoisie, dont le développement élargit les bases du lectorat. L'auteur identifie en outre deux courants qui ont contesté l'érudition par les livres, soit le pastoralisme radical et l'ascétisme iconoclaste, et aborde la question de la censure. Il termine sa réflexion en analysant comment le savoir peut être mis au service de la propagande.

L'essai de Steiner est suivi d'un court texte de Michel Crépu, intitulé « Ce vice impuni », qui aborde l'activité de lecture comme un péché qui ne peut être condamné.

Gousset, Marie-Thérèse, Enluminures médiévales, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2005, 175 p. ISBN 2-7177-2344-7

Ce magnifique ouvrage présente l'illustration des manuscrits comme un véritable musée de la peinture médiévale. La sélection d'enluminures tirées des riches collections de la Bibliothèque nationale de France (BnF) qu'il renferme offre le trop rare plaisir d'admirer de précieux documents anciens.

L'enluminure permettait aux artistes du Moyen Âge de transposer les événements du monde antique à leur propre époque. Au fil des chapitres, on découvre ainsi des oeuvres traitant de thèmes aussi différents que la conception du monde, les divertissements, la famille, l'éducation, la vie agricole et la santé.

Les reproductions sont accompagnées de textes de Marie-Thérèse Gousset, médiéviste et historienne de l'art rattachée au Département des Manuscrits de la BnF.

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Trucs pratiques

par Marie-Claude Rioux, restauratrice,
Direction de la sauvegarde des collections

Pour que les écrits restent

Si les paroles s'envolent, nous aimerions que nos écrits restent. Comment nous en assurer?

L'encre est une substance liquide résultant de la mise en solution de colorants d'origine organique, végétale, minérale ou chimique. Depuis le début du XXe siècle, le développement d'une vaste gamme de teintures et de pigments ainsi que l'introduction de colorants synthétiques ont fait de la production d'encre une industrie très complexe.

Les encres des stylos à plume

À la fin du XIXe siècle, la plume d'oie est remplacée par la plume métallique. La plume faite d'acier ou d'or est accompagnée d'un encrier dans lequel on la plonge.

La majorité des encres utilisées sont constituées de solutions aqueuses à base de teinture1. Malheureusement, cette encre a plusieurs défauts : elle change de tonalité et perd son éclat rapidement sous l'effet nocif de la lumière et s'avère vulnérable aux fuites d'eau et aux inondations.

Les encres des stylos à bille

Peu chers, les stylos à bille ont éclipsé la plume métallique autour des années 1950. Ces stylos possèdent une réserve interne d'encre étalée par l'intermédiaire d'une petite bille en rotation. Les premières encres développées à cet effet étaient composées de teintures dissoutes dans des huiles : ainsi, elles présentent souvent sur le papier des auréoles huileuses légèrement jaunies.

Avec les années, la permanence de ces encres a été améliorée par l'utilisation de teintures organiques synthétiques plus stables2. Néanmoins, les teintures organiques sont très sensibles aux solvants dégagés par les plastiques. C'est ce qui explique le transfert d'encre sur les couvertures des reliures à anneaux lorsqu'on utilise un stylo à bille.

Les encres des stylos-feutres

Le stylo-feutre a conquis les marchés dans les années 1960. Il renferme lui aussi une provision d'encre, dont sa mine est imbibée. En général, la mine est fabriquée avec des matières poreuses et occupe l'espace à l'intérieur du stylo. Les premières encres utilisées étaient à base de colorant dans une solution d'eau et d'alcool. Aujourd'hui, il existe des feutres dits « permanents », à base de solvant. Beaucoup de recherche demeure toutefois nécessaire pour en déterminer la réelle « permanence » et la stabilité.

À des degrés divers, les encres manuscrites des stylos à plume, à bille ou feutres sont toutes sensibles à la lumière et aux conditions de température et d'humidité. À titre préventif, il importe donc de favoriser l'utilisation de papier sans acide pour l'écriture de nos documents de façon que les dommages affectant la lisibilité de l'encre ne s'ajoutent pas à ceux causés au papier.


1 L'utilisation de pigments tel le charbon (encre de Chine) aurait risqué de bloquer la plume. L'encre de Chine a été plutôt utilisée pour le dessin.

2 Teinture organique : teinture dont les propriétés organiques sont créées en laboratoire

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Acquisitions patrimoniales

par François David, archiviste
Centre d'archives de Montréal

Un document témoinde l'invasion du Québec par les Américains entre dans les collections d'archives de BAnQ

Les archives d'origine judiciaire sont généralement méconnues du grand public et peuvent sembler rébarbatives au commun des mortels. Cependant, malgré les procédures complexes et le vocabulaire hermétique, la patience des plus persévérants est souvent récompensée par la découverte de documents qui surprennent par la richesse de leur contenu mais aussi par leur écriture vibrante d'authenticité. De grands procès ont ainsi été exhumés pour le plus grand plaisir des historiens et du grand public. À titre d'exemples, signalons le fameux procès de Marie-Josèphe-Angélique, esclave noire accusée de l'incendie de Montréal en 1734, ainsi que le procès qui a fait suite à l'incendie du théâtre Laurier à Montréal en 1927.

La déclaration de Pierre Besson devant la Cour des plaidoyers communs du district judiciaire de Montréal1, si elle n'a pas l'envergure des deux procès cités plus haut, n'est pas dénuée d'intérêt. Elle nous révèle en effet le point de vue personnel d'un curé, témoin privilégié des événements survenus dans la paroisse Sainte-Geneviève de la région de Berthier, les 2 mars et 13 juin 1776, alors que le Québec, colonie britannique, est envahi par les troupes américaines.

Acquise récemment par voie d'achat auprès d'un libraire de la Colombie-Britannique, cette déclaration complète un dossier judiciaire jusqu'alors fragmentaire. Cet achat témoigne de la volonté de BAnQ d'assurer une présence active sur le marché et de considérer toutes les occasions susceptibles d'accroître notre patrimoine archivistique.

Dans ce document, Pierre Besson décrit les menaces qu'il subit de la part des troupes américaines ainsi que de Robert Aubert dit La Caille et d'André Poutret dit Lavigne, deux Canadiens français gagnés à la cause révolutionnaire. Ces derniers lui reprochent en effet sa conduite sévère envers « ceux de ses paroissiens qui servirent les ennemis du Roi et de l'État ; de ce qu'il refusait de leur administrer les sacrements ».

Ces accusations ne sont pourtant que le juste reflet de la position du clergé qui fit preuve, à l'occasion de l'invasion de la colonie par les Américains, d'un loyalisme et d'un dévouement indéfectibles envers la Couronne britannique. Les autorités religieuses multiplièrent en effet les mandements, les circulaires, les sermons et les menaces d'excommunication auprès de la population susceptible de s'intéresser de trop près aux valeurs libérales véhiculées par les rebelles américains. Le prêtre Besson poursuit son témoignage :

Le treize juin de la même année 1776 […] vers les trois heures du matin […] environ cent hommes des troupes rebelles conduits par le dit Robert dit La Caille, compagnon et même agent dudit Lavigne, investissent la maison du suppliant […] et portèrent même leurs mains sacrilèges jusque dans le Temple du Seigneur. L'église, la sacristie, rien ne fut respecté.

Ce témoignage confirme les propos des historiens selon lesquels les idées révolutionnaires ont reçu un certain écho auprès d'une minorité de la population canadienne. Cependant, d'autres documents d'archives révèlent que la majorité de la population fit plutôt preuve d'une « neutralité bienveillante envers les envahisseurs2 » et que seule une faible minorité prit effectivement les armes pour la défense de la cause rebelle.

Les mésaventures de Besson s'inscrivent naturellement dans une trame historique plus large. En filigrane de ce texte, nous pouvons discerner les enjeux et les forces politiques qui s'opposent alors en Amérique du Nord, alors que le Québec est déchiré entre la loyauté toute récente qu'il doit à l'Empire britannique et l'attrait de l'aventure américaine. Le clergé, qui prend officiellement position pour l'ordre établi, provoque la colère des pro-rebelles qui s'en prennent aux symboles de l'autorité religieuse.

Il faut souhaiter que l'acquisition de ce « fragment » de notre histoire, si humble soit-il, contribuera à une meilleure compréhension de notre passé.

 


1 Ce document, localisé au Centre d'archives de Montréal, est classé dans le fonds Cour des plaidoyers communs du district judiciaire de Montréal (TL16,S2).

2 L'invasion du Canada par les Bastonnois : journal de M. Sanguinet, suivi du Siège de Québec, présenté par Richard Ouellet et Jean-Pierre Therrien, [Québec], Éditeur officiel du Québec, 1975, p. 182.

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Jeux de mots et de livres pour délivrer des mots

par Sophie Montreuil, agente de recherche
Direction de la recherche et de l'édition

Alors que notre institution souligne, depuis décembre dernier, le 10e anniversaire du décès de Gaston Miron, je voudrais reprendre pour la développer une notion que j'ai abordée précédemment. Plutôt qu'un auteur, c'est en fait un grand écrivain que Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) honore en présentant l'exposition Gaston Miron, l'œuvre-vie. Intuitivement, il semble impossible de parler de Miron comme d'un simple « auteur », sa contribution à la littérature québécoise incitant à lui accorder d'emblée plus que cette étiquette générique.

La distinction que nous pressentons entre les deux termes existe bel et bien. Elle remonte même aussi loin qu'au XVIIe siècle, alors que Pierre Richelet, dans son Dictionnaire français (1680), précise que, par rapport au terme auteur, qui désigne « celui qui a composé quelque livre imprimé », le terme écrivain désigne «l'auteur qui a fait imprimer quelque livre considérable » (je souligne). Au moment même où la figure de l'auteur commence à prendre forme apparaît donc une nuance qui isole, dans la grande catégorie des créateurs, ceux qui produisent des écrits ayant une plus grande valeur que d'autres. Sur la foi d'un critère difficile à décrire objectivement, on reconnaissait alors et on reconnaît encore aujourd'hui que tous les textes littéraires ne sont pas équivalents. Pour des raisons qu'on associe généralement à la qualité esthétique de leur oeuvre, certains auteurs sont davantage célébrés que d'autres, leurs écrits ayant réussi à leur conférer, de leur vivant ou après coup, un statut et une renommée qui les élèvent au-dessus de la mêlée.

Sans nul doute, l'œuvre de Miron compte au nombre des œuvres majeures de la littérature québécoise. En allant visiter l'exposition L'Œuvre-vie, on comprendra pourquoi et surtout comment Miron, l'auteur, est devenu Miron, l'écrivain, un écrivain reconnu, lu, enseigné et apprécié à l'échelle nationale et internationale. On y verra, en comparant ses premiers poèmes et les épreuves de La marche à l'amour, comment Miron a « appris » à écrire et comment il s'est exercé à l'écriture. On sera témoin du moment clé où, avec la parution de L'homme rapaillé (1970), l'œuvre éparse se cristallise en une œuvre maîtresse, encensée par la critique. En voyant l'ensemble impressionnant formé par les différentes éditions du recueil et par ses très nombreuses traductions, on mesurera le rôle majeur joué par les pairs de l'écrivain dans l'entreprise de valorisation et de légitimation de son oeuvre, eux qui l'éditent et la rééditent, qui l'analysent et en repoussent les frontières à l'infini, qui la traduisent et y donnent accès de par le monde. Évidemment, le seul « vrai » juge de l'oeuvre littéraire est le passage du temps, qui en a déjà fait tomber plus d'une dans l'oubli. En s'offrant le plaisir d'une exposition sur Gaston Miron, BAnQ espère apporter une pierre de plus à l'édifice de sa mémoire.

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Catalogue des bibliothèques du Québec. RFN. RDAQ. Les Amis de BAnQ. Fondation de BAnQ.