À rayons ouverts, no 68 (été 2006)

Table des matières

Rubriques


Jeux de mots et de livres pour délivrer des mots

par Sophie Montreuil, agente de recherche
Direction de la recherche et de l'édition

Comme plusieurs de nos collaborateurs le soulignent dans ce dossier thématique, la facilité avec laquelle on peut aujourd'hui reproduire et diffuser des documents sur support numérique risque par moments de nous faire oublier le principe fondamental qui doit présider à de telles manipulations des documents, soit le respect de la propriété intellectuelle. C'est évidemment à l'auteur que l'on reconnaît ce droit de propriété sur les documents qu'il a produits, c'est-à-dire à « celui ou celle qui a créé une œuvre de l'esprit (et notamment une œuvre littéraire, artistique ou musicale), ou qui est réputé l'avoir créée » (Dictionnaire encyclopédique du livre). Aussi incontournable soit-il de nos jours, le droit d'auteur, rappelons-le, est une notion relativement récente dans l'histoire de la création artistique. Dans la tradition occidentale, et plus particulièrement en ce qui concerne la littérature, c'est en effet seulement à partir de la fin du XVIIIe siècle que l'on reconnaît légalement que le « propriétaire » d'une œuvre est celui qui l'a conçue – par opposition à celui qui en assure la distribution, par exemple – et qu'à cette « propriété » sont associés des redevances ainsi qu'un pouvoir de décision sur l'utilisation de l'œuvre.

Le nouveau statut de l'auteur est étroitement lié à l'apparition d'une nouvelle conception de l'œuvre d'art, qui prend forme au XVIIe siècle et qui finira par battre en brèche, d'une façon profonde et irréversible, la tradition séculaire, voire millénaire de l'imitation. On ne peut en effet reconnaître à l'auteur un « droit » sur son œuvre qu'à partir du moment où l'on attribue à cette œuvre la capacité d'être l'expression, en quelque sorte fidèle, de qui la crée. Fruit de l'invention, l'œuvre est dorénavant le lieu où s'exprime une voix singulière, reconnaissable à des marques spécifiques. Son auteur ne cherche plus à mettre ses prédécesseurs en valeur en s'effaçant lui-même, mais travaille plutôt à se distinguer de ceux-ci en créant une œuvre unique. La transition entre ces deux définitions de l'auteur et du produit de son labeur ne se fait évidemment pas sans heurts. Elle entraîne entre autres une réflexion sur l'originalité, en voie de devenir le nouveau critère d'appréciation des œuvres artistiques : comment déterminer qu'une œuvre est plus originale qu'une autre et que sa valeur est plus grande? « Les idées appartiennent à tous », disent ceux qui récusent le principe d'originalité, et il est conséquemment impossible de créer des œuvres uniques. Faux, répondent les défenseurs de l'originalité, qui réfutent l'argument de leurs opposants en en déplaçant les fondements : l'œuvre sera originale non pas par les thèmes, idées et sentiments qui la traverseront, lesquels ne peuvent effectivement se renouveler à l'infini, mais bien par sa forme, c'est-à-dire par le travail qui caractérisera l'expression de ces thèmes, idées et sentiments.

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Acquisitions patrimoniales
Grasset de Saint-Sauveur, vous connaissez?

par Michel Brisebois, bibliothécaire, spécialiste des livres anciens
Direction de la recherche et de l'édition

« Quels sont les critères qui guident votre décision dans l'acquisition de tel ouvrage ancien plutôt que de tel autre? » nous demande-t-on parfois, à nous les spécialistes des livres anciens. L'achat récent des Costumes civils actuels de tous les peuples connus de Sylvain Maréchal est un bon exemple de la démarche associée à cette décision1.

Même si le texte est de l'écrivain et journaliste français Sylvain Maréchal (1750-1803), c'est un Montréalais de naissance qui est à l'origine de ce recueil de costumes et qui en dessina la plupart des illustrations. Jacques Grasset de Saint-Sauveur (1757-1810), fils du secrétaire du gouverneur de la Nouvelle-France, n'a que sept ans lorsque ses parents retournent en France, après la Conquête, avec leurs deux fils. André, le frère de Jacques, deviendra chanoine de Sens et sera guillotiné en 1792 pour avoir refusé de prêter serment à la constitution civile. Il fut béatifié en 1926 ; le collège André-Grasset honore sa mémoire.

Voyageur, diplomate, romancier, « aventurier du livre et de l'estampe », selon l'expression de Bernard Andrès, Jacques Grasset est un toucheà- tout surtout connu pour ce recueil de costumes qu'il augmente et transforme au fil des éditions entre 1784 et 1806. La version récemment acquise par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) contient 148 notices historiques de la plume du journaliste libertaire Sylvain Maréchal et 290 gravures en couleurs, dont plusieurs furent dessinées par Grasset, représentant les costumes des peuples d'Europe, d'Asie, d'Afrique et d'Amérique. Le fait que Grasset soit né en Nouvelle-France et son interprétation des costumes amérindiens jouèrent en faveur de cette acquisition.

Les ouvrages de Grasset sont rares2. La Collection patrimoniale québécoise de BAnQ en compte toutefois quelques-uns3, et l'occasion d'ajouter à un corpus déjà riche plaida également en faveur de cette acquisition. L'étude des différentes illustrations ou même des différents tirages des illustrations est facilitée ici par la réunion sous un même toit de trois éditions de ce recueil de costumes : les Costumes civils récemment acquis et deux éditions de l'Encyclopédie des voyages, une de 1792 et l'autre de 1796.

La plupart des bibliographes identifient l'édition de 1784 des Costumes civils comme étant la première de ce recueil. Cette édition fut-elle vraiment publiée ou demeura-t-elle sous forme de projet? L'ouvrage publié en 1787-1788 acquis par BAnQ renferme un prospectus avec une page de titre datée de 1784 sur laquelle figure le nom de Grasset. Ce prospectus reproduit non seulement le privilège du Roi accordé à Grasset pour cette édition, mais également la cession, dès l'automne 1784, de ce privilège par Grasset à l'éditeur Pavard, pour la somme de 8000 livres. Ce dernier a-t-il attendu en 1787-1788 pour finalement publier l'ouvrage? En fait, l'histoire des éditions de ce recueil de costumes est rendue complexe par le fait que certains constats établis jusqu'ici s'appuyaient sur des notices de catalogues plutôt que sur un examen bibliographique des objets. La diffusion d'un ouvrage rare et utile à la recherche universitaire constitue certes un des critères d'acquisition les plus convaincants. Longtemps ignoré, Grasset de Saint-Sauveur a attiré depuis quelques années l'attention de certains chercheurs québécois qui pourront profiter de cette nouvelle acquisition pour poursuivre leurs travaux4. Une comparaison minutieuse entre exemplaires pourra désormais se faire, ouvrages en main, au Centre de conservation de BAnQ.


1 Paris, Pavard, 1787-1788, 5 volumes.

2 Seul un autre exemplaire de cette édition des Costumes civils est répertorié au Canada.

3 L'Antique Rome, Paris, Deroy, 1796 ; L'Antica Roma, Bergamo, Mazzoleni, 1825 ; Encyclopédie des voyages, Bordeaux, vers 1792-1793, 3 volumes; Encyclopédie des voyages, Paris, Deroy, 1796, 5 volumes.

4 Julie Alix, Bernard Andrès et Chantal Turbide, entre autres, ont fait part de leurs travaux sur Grasset de Saint-Sauveur par des articles ou des communications.

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Comptes rendus de lectures

par Maryse Gagnon
bibliothécaire, Direction des services aux milieux documentaires

Quentin, Jacques T., Les fleurons de la Bodmeriana : chronique d'une histoire du livre, Paris, Éditions du Panama, 2006, 164 p. ISBN 2-7557-0073-4

Au cours de sa vie, Martin Bodmer a réuni près de 150 000 livres, manuscrits et pièces d'intérêt archéologiques. En 2005, la Fondation Bodmer, qu'il avait créée quelques semaines avant son décès, a organisé une exposition afin d'accueillir le XXIVe congrès de l'Association internationale de bibliophilie à Genève. Ce catalogue propose 73 pièces tirées de cette exposition. Du papyrus égyptien aux publications des grands auteurs du XXe siècle, c'est toute l'histoire du livre qui défile sous nos yeux. La sélection offre une variété d'objets : des manuscrits enluminés, des atlas, des lettres autographes, des livres d'images et des manuscrits autographes. Chacune des pièces fait l'objet d'une description rédigée par Jacques T. Quentin, libraire-éditeur expert en livres précieux et en manuscrits enluminés.

Melot, Michel, Livre, Paris, L'oeil neuf, 2006, 197 p. ISBN 2-9155-4310-0

Selon Michel Melot, le livre est ce qui réside entre deux couvertures. C'est pourquoi il se propose de réhabiliter l'objet qu'est le livre. Il étudie donc le pouvoir de cet objet à travers sa topographie et son architecture. Grâce à une mise en perspective historique qui ne relève toutefois pas de l'histoire, l'auteur étudie les rapports du livre avec le profane, le commerce et le politique. Ce traité de l'évolution de la forme du livre s'accompagne d'une réflexion sur la liberté de penser, de rêver et de désirer. Le texte est ponctué des magnifiques photographies de Nicolas Taffin où le livre apparaît tantôt comme un paysage, tantôt comme un corps. C'est cet intérêt pour le livre comme objet qui inspire la démarche de tout bibliophile. Parce que l'amour de la lecture n'est pas la seule façon d'aimer les livres1.

Polastron, Lucien X., La grande numérisation, Paris, Denoël, 2006, 198 p. ISBN 2-2072-5669-3

La numérisation de l'écrit présente certes un avantage de taille pour l'accès au savoir, mais elle alimente également les convoitises commerciales et semble multiplier les barrières juridiques. Le pouvoir que représentent l'information et le savoir se trouve au cœur du débat entourant la numérisation du patrimoine. Lucien Polastron craint que quelques-uns s'arrogent le contrôle de ce qui appartient à tous. Les limites imposées par le droit d'auteur dans la démarche de numérisation des textes occupent d'ailleurs une large part de sa réflexion. Il y est entre autres question des difficultés posées par l'application de ce principe dans les bibliothèques. Bien que fortement teinté par les jugements catégoriques de Polastron, cet essai a le mérite de présenter un panorama des différents projets et chantiers en cours dans le domaine de la numérisation, que ce soit Gallica à la BnF, Yahoo, Amazon ou encore le très controversé Google Library.


1 Ce livre n'est pas offert en librairie au Québec. On peut le commander en écrivant à jc.behard@oeil.com.

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Trucs pratiques

par Marie-Claude Rioux, restauratrice,
Direction de la sauvegarde des collections

Pourquoi la pellicule de polyester est-elle un matériau indispensable pour la conservation des documents patrimoniaux?

La pellicule de polyester est composée de polyéthylène téréphtalate biaxial. Transparent, ce matériau est recommandé en conservation en raison de sa neutralité et de sa stabilité1. À l'épreuve de l'eau, des déchirures et des craquelures, il est aussi capable de résister à de hautes températures, donc idéal pour la conservation de vieilles cartes postales ou de photos. Ce matériau permet une visualisation rapide, protège de la saleté, de la poussière et facilite la manipulation du document. À l'instar du Mylar (qui n'est plus commercialisé), le Melinex constitue l'un des produits couramment utilisés à cette fin et existe en différentes épaisseurs, selon la dimension du document à conserver2.

Fabrication de chemises et de jaquettes protectrices

À l'aide d'un plioir et d'une règle, il est facile de plier la pellicule pour réaliser chemises et jaquettes protectrices. En raison de la charge électrostatique que ce produit peut créer, il est contreindiqué de l'utiliser pour les œuvres dont la surface est écaillée ou poudreuse, par exemple celles à base de fusain, de craie, de graphite ou de pastel.

Encapsulation de documents de deux dimensions

L'encapsulation consiste à placer le document entre deux pellicules qui sont ensuite scellées sur un côté vertical et un côté horizontal (qui se rejoignent) à l'aide d'un ruban double face ou d'un appareil scellant par ultrasons3. C'est pour empêcher les vapeurs acides du document de le dégrader davantage qu'on ne scelle que deux côtés plutôt que quatre, car elles peuvent ainsi s'échapper hors de l'encapsulation. L'utilisation de la membrane de polyester rend l'opération rapide et facilement réversible.

Encadrement de documents

La pellicule de polyester peut être utilisée pour la fabrication de fenêtres de protection de passe-partout ou de coins de montage. La pellicule posée derrière l'ouverture du carton à l'aide de ruban double face sert à protéger le document mis en réserve ou exposé, mais ne le préserve pas des effets nocifs des rayons ultraviolets4. L'utilisation de coins de montage faits de film de polyester permet d'assurer un soutien sans application d'adhésif sur le document, contrairement aux charnières de papier japonais collées avec de la colle d'amidon. On peut se les procurer auprès de fournisseurs de matériel d'archives ou les réaliser soi-même.

Conclusion

La membrane de polyester est un matériau polyvalent pour la conservation des documents patrimoniaux, chez soi ou en institution. Par ses propriétés, elle contribue à la préservation à long terme de notre patrimoine.


1 Neutralité : aucune interférence avec les biens culturels sur le plan chimique. Stabilité : maintien des propriétés physico-chimiques d'origine dans le temps.

2 Voir le site gouvernemental Préserv'Art (preservart.ccq.mcc.gouv.qc.ca).

3 Il faut éviter que le document ne glisse et ne se colle à l'adhésif (en laissant un espace de 1 cm entre le ruban et le document).

4 Pour une exposition à moyen ou long terme, on doit plutôt favoriser un encadrement avec verre ou acrylique anti UV.

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Nos partenaires

Catalogue des bibliothèques du Québec. RFN. RDAQ. Les Amis de BAnQ. Fondation de BAnQ.