À rayons ouverts, no 68 (été 2006)

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Quel avenir pour la bibliothèque numérique?
Entretien avec Jean-Noël Jeanneney,
président de la Bibliothèque nationale de France

par Carole Payen
conseillère de la présidente-directrice générale

Jean-Noël Jeanneney est normalien, agrégé d'histoire et professeur d'histoire contemporaine à l'Institut d'études politiques de Paris. Il a été président de Radio France et de RFI et deux fois secrétaire d'État. Il a présidé la mission du Bicentenaire de la Révolution française. Depuis mars 2000, il est président de la Bibliothèque nationale de France. Il a publié notamment : François de Wendel en République : l'argent et le pouvoir, nouvelle éd., Perrin, 2004 ; L'Argent caché : milieux d'affaires et pouvoirs politiques dans la France du XXe siècle, Seuil, 1981; Concordance des temps : chroniques sur l'actualité du passé, Seuil, 1987 et 1991 ; Une histoire des médias : des origines à nos jours, Seuil, 1996 (3e éd., 2000) ; L'Écho du siècle : dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, Hachette Littératures, 1999 et 2001 ; L'Histoire va-t-elle plus vite? Variations sur un vertige, Gallimard, 2001 ; Le Duel, une passion française, Seuil, 2004 ; Clemenceau : portrait d'un homme libre, Mengès, 2005; Quand Google défie l'Europe : plaidoyer pour un sursaut, Mille et une nuits, 2005.

ARO – Vous avez été le premier à réagir publiquement à l'annonce par Google, en décembre 2004, du lancement d'un projet de bibliothèque numérique de 15 millions de livres sur une durée de six ans. Pouvez-vous rappoler, pour les lecteurs de À rayons ouverts, quelles étaient alors vos inquiétudes?

J.-N. J. – Ma première réaction à l'annonce de Google, en décembre 2004, a été de saluer ce signe d'un beau progrès : mettre à la portée du public des internautes 15 millions d'ouvrages, n'était-ce par exaltant? Oui, mais... Mes inquiétudes – telles que je les ai exprimées dans un article du journal Le Monde en janvier 2005, puis dans un petit livre de combat en avril de la même année1 –sont de deux ordres. Elles portent sur le caractère commercial de l'entreprise et sur le fait que ce projet risque de renforcer la domination anglo-saxonne au détriment de la diversité culturelle souhaitée par de très nombreux pays. L'opération envisagée par Google pose en outre une question importante sur l'accès au savoir : leur moteur de recherche fournit des informations « en vrac », sans validation véritable ni hiérarchisation raisonnée des savoirs. À l'inverse, une bibliothèque numérique digne de ce nom doit donner accès à des corpus organisés, représentatifs des domaines de la connaissance. C'est ce que la Bibliothèque nationale de France s'est efforcée de faire, depuis 10 ans, avec sa bibliothèque numérique Gallica, l'une des premières du monde avec 80 000 documents accessibles gratuitement en ligne.

ARO – Depuis un an, l'univers de la bibliothèque numérique a grandement évolué, avec notamment l'apparition de nouveaux acteurs commerciaux de poids et le ralliement de quelques institutions prestigieuses à leurs initiatives. Ce pluralisme constitue-t-il un premier élément de réponse aux risques que vous évoquiez?

J.-N. J. – En effet, à la suite de l'annonce de Google et du débat très vif qui a suivi ma prise de position, plusieurs initiatives ont vu le jour. Je pense notamment à l'Open Content Alliance et à l'accord entre Microsoft et la British Library. Je trouve ce pluralisme très sain : il montre que la mise en ligne d'ouvrages numérisés est devenue un enjeu dans une compétition économique acharnée. Mais cette réponse n'est pas complètement satisfaisante : l'intervention, en collaboration avec le privé, de l'État, seul garant de la pérennité de notre patrimoine culturel, l'organisation de savoirs validés restent absents de ces initiatives. C'est pourquoi j'ai continué à plaider pour une véritable bibliothèque numérique, construite à l'échelle européenne, tout en restant convaincu que d'autres initiatives verront le jour, sur d'autres continents.

ARO – À la suite de votre plaidoyer, le projet de bibliothèque numérique européenne a rapidement obtenu le soutien des autorités politiques françaises et a connu des développements significatifs, recueillant l'adhésion de 23 des 25 pays de l'Union européenne. Où en est-il aujourd'hui et quelles en seront les prochaines étapes?

J.-N. J. – Les réactions à ma proposition de bibliothèque numérique européenne, la BNuE, m'ont surpris par leur rapidité et leur ampleur : ce fut un véritable feu de brousse! Du point de vue institutionnel, le projet a reçu très rapidement l'adhésion de mes collègues des autres bibliothèques nationales d'Europe : 23 sur 25 ont en effet signé en avril 2005 une motion demandant aux autorités européennes de lancer ce projet. Les responsables de six États membres de l'Union européenne ont signé une lettre allant également dans ce sens. Dès le mois de mai 2005, le président de la Commission de Bruxelles et le président en exercice de l'Union ont fait part de leur adhésion enthousiaste. Le Parlement de Strasbourg s'est également saisi de cette question. En principe, le Conseil des ministres devrait se prononcer, en novembre 2006, sur une recommandation de la Commission.

Nous sommes au pied du mur : il nous faut maintenant présenter des réalisations concrètes. La Bibliothèque nationale de France, qui a officiellement été chargée par le gouvernement de piloter la contribution française au projet de BNuE, est en train de pousser les feux. Elle réalise un test de numérisation de masse dont elle mettra les résultats à la disposition de l'ensemble des partenaires; elle accélère le rythme de la numérisation de ses collections. Elle multiplie les contacts de toutes natures, avec les autres bibliothèques nationales, avec les instances professionnelles européennes – dont la Conference of European National Librarians et The European Library –, avec les représentants des éditeurs, des auteurs, des libraires, avec les entreprises privées susceptibles d'apporter des financements au projet ou de réfléchir avec elle à un modèle économique viable à moyen terme.

ARO – Comment les intérêts des mondes industriel et culturel peuvent-ils trouver un terrain d'entente dans le cadre de ce projet?

J.-N. J. – « Par ailleurs, le cinéma est une industrie », disait André Malraux. Si la BNuE est avant tout un projet culturel qui a pour ambition de mettre le patrimoine écrit européen à la disposition d'un large public d'internautes, elle comporte également une forte dimension industrielle, à la fois dans le domaine de la numérisation proprement dite des documents – mise au point de techniques d'accès et de navigation, d'automatisation des processus, de promotion du multilinguisme, d'organisation du travail – et dans le domaine de la préservation à long terme des données numériques, enjeu essentiel pour les générations futures!

ARO – À l'initiative des dirigeants de six grandes bibliothèques nationales francophones réunis à la Bibliothèque nationale de France, un projet de bibliothèque numérique francophone a vu le jour en février dernier. Quelles en sont les grandes orientations?

J.-N. J. – Les bibliothèques nationales de la Belgique, du Canada, de la France, du Luxembourg, du Québec et de la Suisse se sont réunies, à mon initiative, le 28 février 2006 à Paris. Elles ont décidé de constituer un Réseau francophone des bibliothèques nationales numériques qui se réunira deux fois par an. J'ai lancé ce Réseau, avec la complicité de Lise Bissonnette et de Ian E. Wilson2, parce que je crois à l'importance cruciale des programmes, présents ou futurs, de numérisation pour le rayonnement des cultures francophones et de la langue française et au rôle central des bibliothèques nationales, dépositaires de ce patrimoine unique.

ARO – Gallica, créée il y a bientôt 10 ans, demeure un modèle de bibliothèque numérique à vocation encyclopédique. Quels seront ses principaux axes de développement pour les années à venir?

J.-N. J. – Nous sommes très fiers de notre bibliothèque numérique Gallica qui connaît un succès croissant. Si les principes documentaires qui la régissent sont toujours valides – documents axés sur la recherche, corpus organisés, principalement en langue française –, certains aspects du dispositif ont toutefois un peu vieilli. En particulier, nous voulons améliorer le confort de recherche du lecteur : nos documents ont été numérisés en mode image et nous allons appliquer à la majorité d'entre eux un traitement de reconnaissance optique des caractères, de manière que les lecteurs puissent également bénéficier des avantages du mode texte.

ARO – Comme vous l'avez souvent rappelé, plus de 100 millions d'ouvrages différents ont été produits dans le monde depuis l'invention de l'imprimerie par Gutenberg. Selon quels critères devrait-on sélectionner les œuvres d'une bibliothèque virtuelle idéale?

J.-N. J. – Il y a peut-être autant de bibliothèques virtuelles idéales que d'individus! En ce qui concerne la BNuE, je suis convaincu qu'il doit être possible de se mettre d'accord avec nos partenaires européens pour déterminer quelques critères simples permettant de choisir les œuvres à numériser en priorité. Nous voudrions dresser une sorte de « charte documentaire » permettant à chaque bibliothèque nationale d'établir ses priorités tout en respectant une cohérence scientifique définie dans un cadre européen. Un exemple : l'œuvre d'un auteur qui a fait l'objet de traductions dans plusieurs langues européennes pourrait être numérisée de préférence à d'autres jamais traduites.

ARO – Certains prédisent que la numérisation sera le fossoyeur du livre. Que pensez-vous de leur analyse?

J.-N. J. – Je ne suis pas du tout d'accord avec cette idée. Les supports électroniques sont loin, très loin d'être en passe de supplanter le livre. Le e-book, caractérisé par la lecture des textes sur écran, n'a pas vraiment convaincu de sa pertinence. Je reste convaincu que, malgré les évolutions remarquables de la technologie, le livre papier restera un vecteur indispensable de transmission du savoir, mais aussi de détente et de loisir. Les deux supports sont complémentaires, et le resteront encore longtemps. J'en veux pour exemple Gallica : une part importante des lecteurs qui fréquentent notre bibliothèque numérique se rendent également dans nos salles. Il n'y a pas concurrence, mais complémentarité!


1 Quand Google défie l'Europe : plaidoyer pour un sursaut, Paris, Mille et une nuits, 2005.

2 Monsieur Ian E. Wilson remplit la fonction officielle de bibliothécaire et archiviste du Canada à Bibliothèque et Archives Canada.

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