À rayons ouverts, no 67 (printemps 2006)

Table des matières

Rubriques


Jeux de mots et de livres pour délivrer des mots

par Sophie Montreuil, agente de recherche
Direction de la recherche et de l'édition

Dans ce numéro en majeure partie consacré aux archives, il convient de s'arrêter brièvement sur la nature parfois étonnante des documents qui sont réunis dans les divers fonds d'archives que possède une institution « nationale » comme Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), et plus particulièrement sur celle des archives dites « privées ». Par opposition aux archives « publiques » (gouvernementales, judiciaires et civiles), qui rassemblent des documents ministériels, des contrats et actes notariés de toutes sortes, des papiers légaux, etc., les archives privées sont constituées de documents personnels, pour ne pas dire très personnels, même, dans certains cas. On y trouve ainsi fréquemment des journaux intimes, des lettres adressées à des proches ou encore des notes et pensées croquées sur le vif et couchées sur le premier bout de papier tombé sous la main. Rien de très « officiel » dans cet ensemble, avouons-le, rien de très « utile » à l'ensemble de la communauté, et rien qui semble par conséquent posséder en soi une grande valeur patrimoniale. Distincts en ceci des fonds de nature familiale, les fonds d'archives privées de créateurs (écrivains, gens de théâtre, musiciens et autres) regorgent en outre de manuscrits laissés en plan et de premiers jets insatisfaisants, là encore des documents pas très officiels, qui auraient pu tout bêtement être détruits par l'auteur ou l'artiste et dont personne n'aurait pu prédire qu'ils feraient un jour partie des collections d'une société d'État. Il faut bien le dire, le document d'archives porte souvent la trace d'une « erreur » – un vers raturé, un paragraphe biffé, un verbe mal accordé –, il raconte une banale anecdote, trahit une confidence, sinon admoneste un proche. Comment de telles manifestations trouvent-elles leur place au sein d'une institution comme BAnQ? Comment semblent-elles devoir jouer un rôle dans la constitution d'une mémoire nationale?

Sans prétendre épuiser les réponses possibles à ces grandes questions, il faut d'emblée reconnaître la plus-value qu'apporte le temps aux documents d'archives. Plus les années, plus les décennies et plus les siècles passent, plus les papiers personnels, les manuscrits et les textes inédits acquièrent une valeur historique inestimable. Avec le passage du temps, que l'on parle des plus ou moins 150 ans qui nous séparent des documents colligés dans les fonds des grandes familles québécoises du XIXe siècle que furent les Papineau, les Dessaulles et les Fabre, par exemple, ou des cinq décennies qui ont eu cours depuis les premières versions de La marche à l'amour de Gaston Miron, avec le passage du temps, donc, l'homme politique, le journaliste et le libraire d'hier deviennent les précieux témoins d'un passé révolu, et le jeune poète, une figure emblématique de la littérature québécoise et de son combat. Au fil des années, des siècles et des décennies, le document d'archives émigre de la sphère privée à la sphère publique et devient une source documentaire capable d'élever l'histoire d'un individu à celle d'une société, de révéler les revers du grand œuvre, de nous dire quelque chose de plus grand que lui-même.

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Trucs pratiques

par Marie-Claude Rioux, restauratrice,
Direction de la sauvegarde des collections

La préservation des journaux

Les journaux constituent une importante source de renseignements sur les événements de notre passé et de notre présent. Cependant, en raison de l'extrême fragilité du papier et du format des journaux, cette précieuse source de renseignements est susceptible de disparaître. En effet, pour des motifs de coût de production, le papier utilisé est composé de pâte mécanique dont la lignine n'a pas été éliminée1. C'est la présence de lignine qui contribue principalement à la dégradation chimique du papier journal ; la lumière et l'humidité accélèrent ce processus. C'est pourquoi ce support requiert des mesures particulières de conservation.

Mesures préventives

Pour se conserver le plus longtemps possible, les journaux doivent être entreposés dans des lieux où la température est fraîche et l'humidité contrôlée, à l'abri de la lumière et de la poussière. Les conditions environnementales appropriées sont une température de 17°C à longueur d'année et une humidité relative comprise entre 40 % et 50 %.

Les journaux ne doivent jamais être conservés pliés, ni ficelés en paquet. La fibre du papier garde en mémoire tout pli ; sur une longue période, comme cela la fragilise, les journaux finiront par se déchirer. La corde, quant à elle, risque d'endommager les journaux et de causer de nombreuses déchirures.

La reliure est généralement considérée comme le meilleur moyen de protection pour les journaux. Pourtant, elle présente de nombreux inconvénients. En effet, la reliure est peu adaptée à la conservation des journaux en raison de la fragilité du papier et de leur grand format. La couture de la reliure mord souvent sur le texte puisque la marge intérieure des journaux est souvent très mince. De plus, fréquemment, la couture est trop serrée, ce qui risque de causer des déchirures lors de la manipulation des journaux. Finalement, elle empêche une ouverture complète du journal, ce qui rend complexe le processus de microreproduction, puisque pour obtenir un microfilm de qualité, on doit disposer les feuillets à plat.

Pour la conservation à long terme, la reliure des journaux doit donc être abandonnée au bénéfice des boîtes de conservation, dans lesquelles les journaux sont rangés à plat.Ce type de protection est efficace, peu coûteux, et les boîtes sont d'un maniement facile en plus de protéger les journaux de la lumière et de la poussière. Compte tenu de la grande vulnérabilité du papier, le remplacement de l'original par une reproduction sur microfilm ou numérique pour fins de consultation permettra également de sauvegarder le plus longtemps possible nos collections de journaux.


1 Lors de la fabrication de pâtes mécaniques, les fibres du bois sont simplement broyées et elles gardent leurs composantes d'origine, dont la lignine. Lors de la fabrication des pâtes chimiques, la lignine est complètement détruite.

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Comptes rendus de lectures

par Maryse Gagnon
bibliothécaire, Direction des services aux milieux documentaires

Jeanneney, Jean-Noël, Quand Google défie l'Europe. Plaidoyer pour un sursaut, Paris, Mille et une nuits, coll. « Essai », 2005, 109 pages. ISBN 2-8420-5912-3

Le président de la Bibliothèque nationale de France se penche dans cet essai sur le défi que représente, pour l'Europe, le projet de Google de numériser 15 millions de livres imprimés. L'annonce de ce projet est pour Jean-Noël Jeanneney à la fois un choc stimulant et source d'une certaine inquiétude. Choc stimulant, car cette entreprise colossale est un magnifique exemple des progrès de la Toile; source d'inquiétude, car « l'homogénéisation forcée des cultures » qu'un tel projet laisse présager invite à la prudence. En réaction à la prédominance de la culture et de la langue anglo-saxonnes qui s'annonce sur Internet, les bibliothèques associées à Google dans cette entreprise étant des États- Unis ou de la Grande-Bretagne, l'auteur souligne l'importance pour l'Europe de réfléchir à l'implantation d'un équivalent qui lui serait propre : la bibliothèque numérique européenne. Non pas pour mener une guerre de cultures, mais bien pour mettre sur pied une « meilleure bibliothèque virtuelle » et, surtout, pour atteindre un équilibre plus harmonieux sur la Toile.

 

Je lis Montréal/I read Montreal, ouvrage collectif photographique sous la direction de Louise Larivière, Montréal, Éditions de l'Homme, 2005, 125 pages. ISBN 2-7619-2177-1

Dans le cadre de Montréal, capitale mondiale du livre, un projet de photoreportage a vu le jour aux Éditions de l'Homme. Huit photographes ont parcouru les rues de Montréal à la recherche du livre… et ils l'ont trouvé. De nombreuses photographies nous présentent la ville sous plusieurs facettes, toujours reliées au livre. C'est l'occasion de rencontrer les créateurs du livre (auteurs, illustrateurs, poètes, conteurs, bédéistes), d'en savoir un peu plus sur ses artisans (éditeurs, graphistes, réviseurs, imprimeurs, typographes, libraires, bibliothécaires), mais aussi de découvrir des lecteurs de tous âges et de toutes cultures. Richement illustré et entièrement bilingue, l'ouvrage est fidèle aux multiples visages de Montréal. Yolande Villemaire, Bruno Roy et Denis Vaugeois prêtent leur plume à ce collage où le livre sous toutes ses formes est à l'honneur.

 

Vaugeois, Denis, L'amour du livre. L'édition au Québec, ses petits secrets et ses mystères, Montréal, Septentrion, 2005, 218 pages. ISBN 2-89448-425-9

L'ancien président de l'Association nationale des éditeurs de livres, ancien homme politique mais encore aujourd'hui éditeur Denis Vaugeois nous instruit dans cet ouvrage de sa passion pour le livre. Celui à qui l'on doit la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre, adoptée en 1980, de même que le plan de développement des bibliothèques publiques, a toujours porté le livre dans son cœur et il se permet ici de partager cet amour avec tous. Il raconte son expérience d'auteur et d'éditeur en faisant découvrir au lecteur la chaîne du livre et ses acteurs. Les travaux des auteurs, bibliothécaires, libraires mais surtout des éditeurs sont ainsi rendus un peu moins obscurs aux yeux du lecteur. Parsemé d'illustrations provenant principalement des fonds et collections d'archives de BAnQ, cet ouvrage propose un voyage dans le monde du livre, monde passionnant s'il en est un, et qu'il n'est pas donné à tous de connaître aussi intimement.

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Acquisitions patrimoniales

L'Amérique en 1783 : acquisition d'une carte ancienne rare

par Daniel Chouinard, coordonnateur, achats, dons et échanges
Direction des acquisitions de la Collection patrimoniale

Les cartes géographiques anciennes font rêver. Elles exercent sur la plupart de ceux qui les consultent un attrait particulier qui tient peut-être à leur simple beauté, mais aussi parfois au témoignage émouvant qu'elles livrent d'une vision du monde révolue. Pour certains s'y mêle sans doute également le charme d'une certaine nostalgie d'un monde qui laissait encore beaucoup de place à l'exploration et à la découverte.

Il y a de cela dans une carte ancienne acquise récemment par Bibliothèque et Archives nationales du Québec : L'Amérique divisée en septentrionale et méridionale subdivisée en ses principales parties, dressée sur les Relations les plus récentes. Publiée à Paris en 1783 par Louis Brion de la Tour (17? -1803), qui portait le titre d'ingénieur géographe du roi, cette carte impressionne par son format (107 x 129 cm) et par sa précision. Elle reprend et met à jour la carte réalisée en 1695 par Alexis-Hubert Jaillot (1632-1712), sculpteur, cartographe et éditeur d'estampes qui, le premier, reçut de Louis XIV le titre de géographe du roi, en 1678. Il semble s'agir d'une pièce particulièrement rare, puisque nos recherches ne nous ont pas permis d'en localiser un autre exemplaire au Canada.

L'édition de Brion de la Tour met en évidence les frontières des États-Unis d'Amérique tout juste sortis de la guerre de l'Indépendance et montre les routes maritimes empruntées par les grands explorateurs de la seconde moitié du XVIIIe siècle, notamment les trois expéditions dans le Pacifique de James Cook (1728-1779), sans conteste l'un des plus remarquables navigateurs de son époque. En suivant le tracé de son dernier voyage, on apprend entre autres que Cook mourut aux îles Sandwich (Hawaï).

Si cette carte permet de constater que la connaissance des contours du continent américain était très avancée – le Français La Pérouse (1741- 1788) et l'Anglais George Vancouver (1757-1798) devaient encore explorer la partie nord-ouest du littoral –, elle nous apprend aussi que la partie nord-ouest de l'intérieur du continent restait à découvrir. En témoigne cette inscription qui couvre, sur la carte, une bonne partie de l'Ouest canadien actuel : « Pays inconnu ». Voilà de quoi satisfaire les amateurs d'exotisme.

Traces fugitives, témoins fragiles

par Danielle Léger, spécialiste de collections,
Direction de la recherche et de l'édition

La collection patrimoniale de programmes de spectacles s'est récemment enrichie d'un lot fort intéressant de 12 documents produits à Montréal dans la seconde moitié du XIXe siècle. Acquis auprès d'un libraire spécialisé, cet ensemble composite couvre divers genres musicaux en vogue à cette époque : opérette, airs d'opéra, musique militaire, comédie musicale, etc. Ces programmes témoignent du répertoire à la mode et des compositeurs emportant alors la faveur du public (tels Haendel, Liszt, Gilbert et Sullivan). Y figurent les noms des propriétaires et gérants de salle, et également ceux des imprimeurs qui les ont produits selon les canons typographiques de l'époque. Les publicités des marchands commanditaires, offrant parfums, pianos, cognac et toboggans, y occupent souvent une place remarquée.

Leur homogénéité sur les plans géographique et chronologique laisse croire que plusieurs de ces documents (sinon tous) ont été recueillis par un Montréalais anglophone, malheureusement anonyme, amateur d'art vocal et de spectacles musicaux. Parmi ces nouvelles acquisitions, on remarque cinq titres du début des années 1880 associés à l'Academy of Music, dont le programme d'un spectacle-bénéfice dont le titre intrigue : A Grand Ethiopian Entertainment by the I. Zingari Minstrels. Rappelons que la salle de 2100 places de l'Academy of Music, inaugurée en 1875 puis démolie en 1910, était située rue Victoria, tout juste au nord de la rue Sainte-Catherine.

Signalons également deux programmes de concert présentés à Queen's Hall, une salle située à l'angle des rues Victoria et Sainte-Catherine, à proximité de l'Academy of Music. L'un de ceux-ci témoigne du premier de trois concerts offerts par Emma Albani en mars 1883 alors que la soprano québécoise – dont la carrière internationale battait son plein – était de passage à Montréal après une quinzaine d'années d'absence. Madame Albani y signait un hommage aux pianos Weber (dont une publicité orne le dos du document) et un spectateur attentif a annoté l'exemplaire afin de signaler un changement au programme de la soirée. Première salle montréalaise conçue pour présenter des concerts, Queen's Hall a été érigé en 1880, puis détruit par un incendie 19 années plus tard.

Le lot comprend également des programmes produits par le Lyceum Theatre, le Montreal Amateur Operatic Club (fondé par Guillaume Couture – le recto de l'exemplaire acquis arbore un petit dessin à la plume représentant des spectateurs regagnant la salle après l'entracte), la First Battalion Rifle Brigade (offrant du théâtre amateur au Canadian Institute) et le Royal Theatre Museum (où l'on fait l'éloge des « danseurs grotesques les plus excentriques »).

Autre curiosité figurant dans ce lot : une photographie issue du studio Laprés & Lavergne, reproduite sur carton et probablement utilisée à des fins promotionnelles lors de la saison 1895-1896. L'image composite représente les membres de la Société d'Opéra français, certains vêtus de leurs costumes de scène. Cette troupe locale, créée en 1893 et constituée d'interprètes venus de la mère patrie, présenta des œuvres lyriques dramatiques dans sa propre salle, le théâtre Français, sis à l'angle des rues Sainte-Catherine et Saint-Dominique. La saison 1895-1896 devait être la dernière de la troupe puisqu'elle prit fin prématurément pour cause d'impasse financière. Le soir du 12 février 1896, après une longue attente, un chanteur vint expliquer au public que des sommes importantes étaient dues aux artistes et que la représentation du Barbier de Séville n'aurait pas lieu. Les spectateurs s'indignèrent, la presse fit état de la détresse des artistes et un mouvement de solidarité permit à ceux-ci de recueillir les fonds nécessaires pour retourner en France1.

Ces 12 traces fugitives d'un spectacle éphémère, fragiles témoins des soirs de représentation, trouveront pour leur part refuge dans les réserves des collections spéciales. La collection patrimoniale de programmes de spectacles compte actuellement quelque 12 000 documents, incluant notamment des corpus substantiels dans les domaines de la musique, du théâtre, de l'opéra et de la danse. On y trouve également des programmes documentant des cérémonies, des spectacles de cirque, de variétés, des lectures de poésie, des événements multidisciplinaires, etc.

Cette collection peut être consultée dans la salle de lecture du Centre de conservation de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), situé au 2275, rue Holt à Montréal. Elle fait actuellement l'objet d'une réorganisation complète. Près de la moitié des documents sont signalés dans le catalogue Iris, accessible sur le portail de BAnQ. Le traitement documentaire de la collection reprendra sous peu selon des règles de description révisées qui optimiseront l'accès à ce corpus fascinant.


1 Pour plus de détails, consultez l'article consacré à l'opéra français dans L'encyclopédie de la musique au Canada (www.thecanadianencyclopedia.com).

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