À rayons ouverts, no 67 (printemps 2006)

Table des matières

Dossier : Estampes


 

La collection patrimoniale d'estampes de Bibliothèque et Archives nationales du Québec

par Sylvie Alix, bibliothécaire responsable de la collection d'estampes
Direction de la recherche et de l'édition

 La collection d'estampes de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) est la plus grande et la plus exhaustive collection d'estampes québécoises contemporaines du Canada. Rassemblée depuis l'élargissement du dépôt légal aux estampes, en 1992, elle réunit plus de 30 000 épreuves, subdivisées en deux corpus. Le premier, appelé « collection de conservation », comporte 21 697 estampes, acquises principalement par l'entremise du dépôt légal, mais aussi par achat et par don. Le second, qui représente un peu plus de 10 000 estampes, est nommé « collection de diffusion » et regroupe les secondes épreuves, acquises par achat et grâce à des dons en provenance d'ateliers et de collectionneurs privés1.

Une collection riche et variée

L'estampe originale peut être définie comme « une œuvre d'art imprimée à l'aide d'un ou plusieurs éléments d'impression conçus et réalisés par l'artiste lui-même ou selon ses directives2 ». Les éléments d'impression sont le plus souvent une plaque de métal, une planche de bois, du linoléum, du carton, une pierre ou encore un cadre monté de soie. Les principales techniques de l'estampe sont les impressions en creux ou intaglio – l'eau-forte, la pointe sèche, le burin, l'aquatinte et la manière noire –, les impressions en relief – la gravure sur bois, la linogravure –, les impressions à plat – la sérigraphie, la lithographie – et la collagraphie. L'estampe habituellement imprimée sur papier vient quelquefois sur d'autres supports tels le textile, le plexiglas et le verre.

La collection de BAnQ est surtout riche d'estampes produites entre les années 1970 et 2000 (voir le Tableau chronologique des estampes, p. 24), qui représentent à elles seules 80 % de la collection. La décennie 1970 est particulièrement fascinante en ce qu'elle témoigne de l'essor remarquable de la discipline, lequel s'explique en grande partie par l'apparition, au même moment, de plusieurs ateliers de gravure publics. Cette période importante de l'estampe québécoise est fort bien représentée par des estampiers chevronnés tels que Bonnie Baxter, Léon Bellefleur, Monique Charbonneau, Gaston Petit, Gérard Tremblay, Michel Fortier, John C. Heywood, Michel Leclair, Marc-Antoine Nadeau, Roland Pichet, Jean-Paul Riopelle, Robert Savoie, Francine Simonin et Irene F. Whittome (voir l'Échantillonnage chronologique des artistes, p. 24). Plus récemment, la force exceptionnelle des œuvres de la nouvelle génération d'estampiers, comme Jean-Benoît Pouliot, Lauren Nurse et David Lafrance, démontre par ailleurs la vitalité de l'estampe comme mode d'expression artistique en constant renouvellement.

Grâce à plusieurs acquisitions remarquables, la collection d'estampes comprend aussi des fonds d'importance historique, qui permettent de retracer l'évolution de la discipline au fil des décennies. Des œuvres d'artistes comme Pierre Ayot, Louis-Pierre Bougie, Kittie Bruneau, Paul Cloutier, René Derouin, Yves Gaucher, Sarah Valerie Gersovitz, Janine Leroux-Guilllaume, Richard Lacroix, Alfred Pellan, Louis Pelletier, Frederick Bourchier Taylor et Robert Wolfe comptent ainsi au nombre des estampes conservées par BAnQ. Grâce à un programme favorisant l'acquisition rétrospective d'estampes, l'institution veille à combler certains trous dans sa collection. À titre d'exemples, nous prévoyons compléter, cette année, les fonds d'atelier d'Albert Dumouchel et de Roland Giguère, de même qu'augmenter le nombre d'estampes anciennes, telles celles de Clarence Gagnon et de Rodolphe Duguay, pour ne nommer que ces deux artistes.

La collection d'estampes de BAnQ s'est aussi développée par l'acquisition de nombreux fonds d'ateliers de gravure. Elle compte entre autres les fonds de l'atelier Presse Papier (1324 estampes), de la Guilde Graphique (1991 estampes), de l'Atelier Circulaire (2 125 estampes), de l'atelier Engramme (1 964 estampes) et de l'atelier Graff (1 320 estampes).

L'innovation, au cœur de la production des estampiers québécois, démontre l'intensité de ce mode d'expression artistique. Chaque artiste élabore un langage pictural selon sa propre démarche, dans le respect des techniques traditionnelles ou en rupture des traditions. Depuis le début des années 1990, les artistes intègrent graduellement le traitement numérique de l'image à leur travail en estampe. Il n'est ainsi plus rare de voir sur une même planche le métissage de techniques traditionnelles à des éléments imprimés au jet d'encre.

La collection d'iconographie ancienne, par son intérêt documentaire, complète admirablement la collection d'estampes. Dans les années 1970 et 1980, BAnQ a réussi à développer une collection importante de photolithographies et de photogravures anciennes d'intérêt documentaire. Cette collection comporte actuellement 770 images publiées aux XVIIIe et XIXe siècles. Ce corpus est énormément consulté et fait la joie de nombreux historiens.

Pour établir les assises québécoises de l'estampe, il est nécessaire de revenir aux mouvements artistiques internationaux qui ont nourri cette pratique ainsi qu'à la particularité du contexte québécois. À cet égard, les chercheurs, les historiens et les amateurs qui s'intéressent au domaine de l'estampe peuvent consulter la collection de livres d'artistes et d'ouvrages de bibliophilie de BAnQ, qui comporte un imposant corpus de plus de 600 albums d'estampes et livres de graveurs.

Diffusion et recherche

Les estampes acquises par l'institution font l'objet d'un traitement documentaire par lequel elles sont décrites, analysées, indexées et inscrites dans la base de données Iris. Elles peuvent être consultées à la salle de lecture du Centre de conservation de BAnQ. Les estampes ont été les premiers documents à être numérisés par BAnQ dans le cadre de l'imposant projet de numérisation de ses collections qu'elle a mis sur pied en 1997, ce qui démontre l'importance que l'institution porte à cette collection particulière. Pour faciliter la recherche dans la collection d'estampes, un instrument de recherche offrant un accès visuel rapide à plus de 6 400 estampes produites par plus de 200 artistes différents a ainsi été créé. BAnQ peut dorénavant rendre cette collection accessible en tout temps et assurer sa diffusion à distance.

L'institution reproduit aussi sur demande, par procédé photographique, les documents à des fins d'exposition, de publication, de recherche ou d'enseignement dans le respect de la loi sur le droit d'auteur, et met également sa collection à la disposition des institutions muséales.

La Bibliothèque nationale du Québec (ancien nom de l'institution) a publié en 1991, conjointement avec le Conseil québécois de l'estampe, un livre intitulé L'estampe originale au Québec, 1980-19903. Cet ouvrage de référence souligne le travail de 175 estampiers québécois, chacun y étant représenté par la reproduction d'une de ses œuvres et par une brève note biographique. Douze auteurs y posent un regard historique et analytique sur le développement de cette discipline au Québec. En coédition avec le Conseil québécois de l'estampe, l'institution a aussi publié en 1998 Viva ! Les 20 ans du Conseil québécois de l'estampe4. Ce catalogue souligne le 20e anniversaire du Conseil et présente le travail de 45 artistes par une soixantaine de planches couleur. Viva ! relate l'histoire de la vie associative des graveurs du Québec au cours des 20 dernières années.

BAnQ présente régulièrement des expositions d'estampes, entre autres pour faire connaître au public la production soumise au programme du dépôt légal. À titre d'exemple, l'exposition Estampes québécoises de l'an 2000, présentée à l'été 2001, regroupait 69 estampes sélectionnées parmi les quelque 884 œuvres déposées en 2000. La collection d'estampes de BAnQ constitue un véritable spicilège qui, augmenté de la collection des dossiers d'artistes, donne aux chercheurs les outils nécessaires pour tracer l'histoire de l'estampe au Québec, et ce, autant sur le plan des préoccupations formelles et thématiques des artistes que sur celui de l'évolution des techniques de réalisation et d'impression. L'exhaustivité de la collection favorise la recherche et encourage la publication d'ouvrages scientifiques. Les fonds complets des artistes Frederick B. Taylor5 et Janine Leroux-Guillaume6 ont à cet égard fait l'objet de catalogues raisonnés. La collection d'estampes de BAnQ contribue à la connaissance et à la reconnaissance de la production des estampiers québécois, laquelle enrichit de manière significative le patrimoine artistique québécois. Du respect méticuleux des techniques à leur métissage, de la figuration à l'abstraction, les œuvres qu'elle réunit proposent un parcours qui expose la diversité des approches et des esthétiques des artistes qui la pratiquent au Québec depuis le début du XIXe siècle.

Tableaux

Tableau chronologique des estampes

Date d'édition Nombre d'estampes
1850-1900 23
1901-1910 1
1911-1920 2
1921-1930 8
1931-1940 122
1941-1950 116
1951-1960 340
1961-1970 1693
1971-1980 5054
1981-1990 6769
1991-2000 5575
2001-2006 1994
Total 21 697 titres

 

Échantillonage chronologique des artistes

 

1850-1940
Prénom NomDates
Clarence A. Gagnon (1881-1942)
Edwin Holgate (1892-1977)
Simone Hudon-Beaulac (1905-2006)
Maurice Lebel (1898-1963)
Ernst Neumann (1907-1956)
Frederick Bouchier Taylor (1906-1987)

 

1941-1960
Prénom NomDates
Paul-Vanier Beaulieu (1910-1996)
Ghitta Caiserman-Roth (1923-2005)
Albert Dumouchel (1916-1971)
Roland Giguère (1929-2003)
Léon Bellefleur (1910- )
Monique Charbonneau (1928- )
Peter Daglish (1930- )
Marcelle Ferron (1924-2001)
Johnny Friedlaender (1912-1992)
Yves Gaucher (1934-2000)
Sindon Gécin (1907- )
Sarah Valerie Gersovitz (1920- )
Louis Hébert (1925- )
Richard Lacroix (1939- )
Norman Laliberté (1925- )
Janine Leroux-Guillaume (1927- )
  Marie-Anastasie (1909-1989)
Gilbert Marion (1933- )
Guido Molinari (1933-2004)
Guy Montpetit (1938- )
Gaston Petit (1930- )
Moe Reinblatt (1917-1979)
George Thiéry (1920- )
Gérard Tremblay (1928-1992)
Robert Wolfe (1935-2003)

 

1961-1970
Prénom NomDates
Pierre Ayot (1943-1995)
Lorraine Bénic (1937- )
Fernand Bergeron (1942- )
Gilles Boisvert (1940- )
Kittie Bruneau (1929- )
Carl Daoust (1944- )
René Derouin (1936- )
Benoît Desjardins (1955- )
Michel Fortier (1943- )
John-Carl Heywood (1941- )
Stanley Lewis (1930- )
Jean McEwen (1923-1999)
Marc-Antoine Nadeau (1943- )
Alfred Pellan (1906-1988)
Louis Pelletier (1945- )
Roland Pichet (1936- )
Jean-Paul Riopelle (1923-2002)
Robert Savoie (1939- )
Christian Tisari (1941- )
Claude Tousignant (1932- )
Serge Tousignant (1942- )
Irene F. Whittome (1942- )

 

1971-1980
Prénom NomDates
Jocelyne Aird-Bélanger (1941- )
Paul Béliveau (1954- )
Nicole Brunet (1943- )
Denis Charland (1949- )
Carmen Coulombe (1946- )
Alain Fleurent (1964- )
Claude Fortaich (1958- )
Nelson Gagné (1953- )
Maria Jankovics (1949- )
Julianna Joos (1954- )
Guy Langevin (1954- )
Jo Ann Lanneville (1955- )
Michel Leclair (1948- )
Nicole Malenfant (1949- )
Claude Montoya (1950- )
Wendy Simon (1946-2002)
Karen Trask (1954- )
Josette Trépanier (1946- )
Bill Vincent (1953- )



1981-2000
Prénom NomDates
Lyne Bastien (1957- )
Bonnie Baxter (1946- )
Francine Beauvais (1940- )
Louis-Pierre
Bougie (1946- )
Deborah Chapman (1951- )
Paul Cloutier (1946- )
René
Donais (1958- )
Talleen Hacikyan (1959- )
Michel
Lancelot (1945- )
Claire Lemay
(1949- )
Carmelle Martineau (1952- )
Élisabeth Mathieu (1958- )
Sean Rudman (1951- )
Jean-Pierre Sauvé (1945- )
Francine Simonin (1936- )
Jacinthe Tétrault (1960- )
Lisa
Tognon (1959- )
Michel-Thomas Tremblay
(1947- )
Henriette Valium (pseud.) (1959- )
François Vincent (1951- )



2001-2006
Prénom NomDates
Nadine
Bariteau (1970- )
Jean Beausoleil (1953- )
Elmyna
Bouchard (1965- )
Sylvain Bouthillette (1963- )
Danielle
Cadieux (1954- )
Thomas Corriveau (1957- )
Frédéric Desaulniers (1979- )
Nelson Gagné (1953- )
Suzanne Harnois (1954- )
Ingeborg Jürgensen Hiscox (1938- )
David Lafrance (1976- )
Louise Lippé (1933- )
Todd Munro (1969- )
Lauren Nurse (1976- )
Melinda Pap (1956- )
Francine Potvin (1961- )
Jean-Benoît Pouliot (1975- )
Marc Séguin (1970- )
Francine Turcotte (1959- )

 


1 La collection de diffusion est moins vaste que la collection de conservation pour deux raisons. D'une part, une seule estampe est soumise à BAnQ par l'entremise du dépôt légal, grâce à la générosité des artistes qui offrent ainsi gratuitement une épreuve à l'institution. D'autre part, les achats et les dons d'œuvres datant d'avant l'entrée en vigueur du dépôt légal sur les estampes, en 1992, ne portent généralement que sur une seule épreuve, qui s'ajoute, par définition, à la collection de conservation.

2 Nicole Malenfant et Richard Ste-Marie, Code d'éthique de l'estampe originale, 2e éd., Montréal, Conseil québécois de l'estampe, 2000, p. 32.

3 L'estampe originale au Québec, 1980-1990, Montréal, Bibliothèque nationale du Québec/Conseil québécois de l'estampe, 1991, 281 pages. BAnQ prévoit publier le second volet de cet ouvrage, couvrant l'histoire de l'estampe au Québec de 1991 à aujourd'hui.

4 Viva ! Les 20 ans du Conseil québécois de l'estampe, Montréal, Bibliothèque nationale du Québec/Conseil québécois de l'estampe, 1998, 95 pages.

5 Sophie Gironnay, Frederick B. Taylor, graveur réaliste radical : monographie et catalogue raisonné, Sainte-Foy/[Montréal], Institut québécois de recherche sur la culture/Bibliothèque nationale du Québec, 1996, 163 pages.

6 Maryse Dugas, Catalogue raisonné de l'œuvre gravé de Janine Leroux- Guillaume : mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en études des arts, Montréal, Université du Québec à Montréal, 1993, 302 feuillets.

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Les méthodes d'acquisition des estampes

par Guylaine Milot, bibliothécaire
direction des acquisitions de la collection patrimoniale

Les méthodes d'acquisition des estampes par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) sont régies par la Politique de développement de la collection patrimoniale de l'institution. Celle-ci découle de la mise en œuvre de la Loi sur la Bibliothèque nationale du Québec, remplacée récemment par la Loi sur Bibliothèque et Archives nationales du Québec, et elle vise principalement à identifier et à acquérir de façon exhaustive les estampes produites au Québec ou relatives au Québec. C'est aussi dans cette Politique qu'on retrouve les modalités entourant le dépôt légal, l'achat ou le don d'estampes. Le mandat, les responsabilités et le mode de fonctionnement du comité d'acquisition des estampes y sont aussi définis. Enfin, la Politique confie à la Direction générale de la conservation, et plus particulièrement à la Direction des acquisitions de la collection patrimoniale, le mandat de préparer un plan triennal des priorités de développement de la Collection patrimoniale, dont les estampes font partie.

Le dépôt légal des estampes

Comme c'est le cas pour la majorité des bibliothèques nationales, le dépôt légal est le principal mode d'acquisition retenu par BAnQ pour rassembler la collection nationale des œuvres publiées au Québec. Le dépôt légal est obligatoire et il a été implanté en 1968 avec la mise en vigueur de la Loi sur la Bibliothèque nationale du Québec. On stipule dans le Règlement sur le dépôt légal des documents publiés que les éditeurs doivent faire le dépôt gratuit, généralement en deux exemplaires, de tout document publié au Québec.

Depuis 1992, ce Règlement est aussi appliqué aux estampes imprimées au Québec et produites par des artistes québécois. Dès lors, un exemplaire d'une estampe produite au Québec est déposé gratuitement à BAnQ par dépôt légal et il est entreposé au sein de la Collection patrimoniale dans des conditions idéales de conservation. Grâce à la constitution d'un comité d'acquisition qui se réunit au moins deux fois l'an, BAnQ peut aussi acquérir, par achat, un second exemplaire de chaque œuvre déposée en dépôt légal. Ce comité d'acquisition est composé d'un minimum de cinq membres externes qui sont reconnus dans leur domaine pour leur compétence et leur expérience. Les membres du comité ont pour mandat d'examiner les dossiers d'acquisition d'estampes soumis en dépôt légal puis, après analyse et selon des critères d'acquisition précis, ils doivent formuler des recommandations à l'intention de la haute direction pour l'achat d'un deuxième exemplaire. Le comité doit aussi évaluer le coût d'acquisition de chacune des œuvres à la lumière du prix demandé par les artistes et de la valeur relative du marché. Les recommandations sont ensuite approuvées par la haute direction de BAnQ. Les seconds exemplaires acquis par ce comité seront ultérieurement remisés pour des fins de diffusion et seront mis à la disposition du public, pour consultation.

Les estampes dont le tirage ne comporte qu'un seul exemplaire et les œuvres dites « relatives au Québec » ne sont pas soumises au dépôt légal. Toutefois, elles peuvent faire partie d'un projet de don ou d'achat. On dit d'une estampe qu'elle est « relative au Québec » si elle a été publiée à l'extérieur mais que son sujet ou son créateur a un lien avec le Québec.

L'achat ou le don d'estampes

Les estampes publiées au Québec avant 1992 peuvent être acquises par achat ou par don. Les estampes dites « relatives au Québec » sont également acceptées dans ce processus d'acquisition.

Toutes les propositions d'achats, de dons gratuits ou de dons contre reçus pour fins d'impôt sont présentées à un comité interne d'acquisition, distinct du précédent, qui formule des recommandations auprès de la haute direction. Ce comité est composé du directeur général de la conservation, de la directrice des acquisitions de la collection patrimoniale, d'une spécialiste de collection et d'une coordonnatrice de la Section des achats, dons et échanges. Au besoin, le comité interne peut également faire appel à l'expertise de spécialistes externes. De plus, toutes les évaluations servant à déterminer la juste valeur marchande des œuvres sont réalisées par un ou plusieurs évaluateurs externes.

Enfin, certaines œuvres présentent parfois un intérêt exceptionnel et ont une importance nationale au sens de la Loi sur l'exportation et l'importation de biens culturels. BAnQ peut alors produire une demande d'attestation relative à un bien culturel aux fins de l'impôt à la Commission canadienne d'examen des exportations de biens culturels. Cette attestation permet au donateur de bénéficier de certains avantages fiscaux supplémentaires.

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Dans l'Espace-couleur de Robert Wolfe

par Laurier Lacroix*, commissaire

L'estampe a connu un développement exceptionnel au Québec au cours des années 1960 et 1970. Robert Wolfe (Montréal, 1935 – Saint-Jacques-le-Mineur, 2003) a joué un rôle de premier plan parmi les figures qui ont participé à l'essor de cette forme d'art perçue comme un moyen plus démocratique d'accès à la création. Il fut membre fondateur de Graff, centre de production graphique, qui fête ses 40 ans d'existence cette année, et de Média gravures et multiples. Wolfe se trouve également au centre d'autres initiatives liées au monde de la gravure; pensons à la création du Conseil québécois de l'estampe, ou encore aux Éditions de la Maison, spécialisées dans le livre d'artiste, dont il est le cofondateur (1978).

Tout en exploitant et promouvant la linogravure et la sérigraphie, techniques qui étaient peu connues, Wolfe a développé et affirmé une pratique originale. Son vocabulaire non figuratif est fait, d'une part, de la réinvention de la couleur basée sur la création de tonalités nouvelles et sur leur juxtaposition inédite et, d'autre part, de l'exploitation de la surface au moyen d'une vibration qui affirme le geste. « Il faut faire parler la couleur, déclarait Wolfe en 1974, qui peut être tour à tour un murmure, un sifflement, ou bruyante1».

Diplômé de l'École des beaux-arts de Montréal en 1958, Wolfe se spécialise dans les techniques de l'eau-forte auprès du professeur Albert Dumouchel. En 1959-1960, il étudie la lithographie à Paris dans les Ateliers Desjobert. De retour à Montréal, il mène une carrière de professeur à l'École des beaux-arts, puis à l'Université du Québec à Montréal, tout en poursuivant activement sa production en estampe, en peinture et en dessin.

Son installation à Saint-Jacques-le-Mineur, au début des années 1970, et un voyage en Asie et en Afrique équatoriale en 1975-1976 modifient sa façon d'aborder son art. En même temps que les surfaces deviennent plus épurées, les empreintes qu'on y retrouve ont un pouvoir plus marqué. En 1981, Wolfe affirmait : « [La sérigraphie] m'a mis en contact direct avec le travail que je faisais en peinture, où je travaille directement sur la toile. […] Moi j'aime beaucoup le signe que la main laisse avec l'outil; ça je crois beaucoup à ça. Et le fait que j'ai une écriture directe, en peinture et en sérigraphie, même si ces deux approches sont différentes, je peux quand même explorer les deux techniques et, des fois, l'une enrichit l'autre2…»

On a utilisé les expressions de mouchetage, de balayage ou encore de brossage pour décrire certains des effets des surfaces des œuvres de Wolfe. Ce sont de subtils croisements de hachures tressées et entremêlées ou de vastes mouvements du pinceau, dont il résulte, par la combinaison de deux ou trois couleurs, une vibration de la surface, une suspension touffue et veloutée. Des formes géométriques simples : le triangle, l'arche, la diagonale rythment les plans de couleurs denses et luxuriantes qui célèbrent le mouvement de la main sur la surface.

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) possède la quasi-totalité de la production imprimée de l'artiste Robert Wolfe, soit plus de 180 estampes. C'est à partir de cet important corpus, qui s'échelonne dans le temps sur plus de 40 ans (1959-2003), qu'a été élaborée l'exposition à caractère rétrospectif L'Espace-couleur de Robert Wolfe, présentée à la Grande Bibliothèque du 28 mars au 17 septembre 2006. L'ajout de tableaux, de dessins, de quelques œuvres des contemporains de l'artiste, de documents à caractère personnel et archivistique permet de présenter d'une manière plus globale la démarche de cet artiste qui fut très présent sur la scène des galeries et des musées, mais dont l'œuvre demeure, malgré tout, méconnu.

La présentation, qui regroupe près de 100 œuvres et une trentaine d'artefacts (dont le monumental mur de l'atelier), permet d'observer comment les partis pris de l'artiste se sont développés au fil du temps et comment ceux-ci ont été fécondés par un dialogue incessant avec les différentes techniques de la gravure dont Wolfe s'est révélé un maître incontestable. Des regroupements d'œuvres, des comparaisons, des temps forts jalonnent le parcours. Le travail d'exploration de la couleur sert de fil conducteur à cette exposition. C'est en effet autour des différents traitements de la couleur que le corpus a été structuré. Tour à tour, le visiteur découvrira l'œuvre de Wolfe à travers la couleur « explorée » (avant 1975), « célébrée » (1975-1984) et «habitée » (1985-2003).

Un film, produit par BAnQ, est présenté dans le cadre de l'exposition. Réalisé par Miryam Bouchard et François Bégin, il nous fait découvrir l'artiste dans son atelier de Saint-Jacques-le-Mineur. D'une facture à la fois alerte et sensible, il nous introduit dans un univers plastique alors que Wolfe traite des questions qui l'ont stimulé dans les étapes de création de son art.

Une publication accompagne l'exposition. En collaboration avec les Presses de l'Université Laval, BAnQ a produit un catalogue de 142 pages, magnifiquement illustré des œuvres exposées et de 28 figures. L'occasion se prêtait en effet de fournir par le support du livre un tour d'horizon le plus complet possible du travail de l'artiste. Peu de publications de cette envergure ont été consacrées à des artistes québécois de cette génération et, en choisissant Robert Wolfe, BAnQ a voulu en quelque sorte montrer son intérêt envers des artistes de cette génération, qui ont marqué le paysage culturel d'une époque et qui l'ont fait, comme lui, en s'appuyant sur une compréhension renouvelée de l'art et de la pratique de l'estampe.

L'exposition a été rendue possible grâce à la générosité de nombreux prêteurs, au nombre desquels figurent Jocelyne Lupien, Louise Maheux-Forcier et Madeleine Forcier, Louis Perrier, la succession de Lucie Laporte, le Musée national des beaux-arts du Québec, le Musée d'art contemporain de Montréal, la Galerie de l'UQAM et la Galerie Graff. Tous nous ont apporté un concours dont nous leur sommes très reconnaissants. Sans eux, cette ambitieuse exposition et ce premier projet à contenu proprement artistique à prendre place dans la salle d'exposition de la Grande Bibliothèque n'auraient jamais vu le jour.


*Laurier Lacroix est professeur d'histoire de l'art à l'Université du Québec à Montréal.

1 Robert Wolfe cité par Gilbert Coulombe, « Robert Wolfe : la fascination de la couleur », Le Canada français, 27 novembre 1974, p. 42-43.

2 Entrevue radiophonique avec Hélène Ouvrard, émission L'Atelier, réalisée par Fernand Ouellette, 3 mars 1981. Service des transcriptions et des dérivés de la radio, Maison Radio-Canada.

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Les livres d'une histoire

par Madeleine Forcier*, commissaire

Graff : 40 ans et pas de poussière est le premier d'une série d'événements qui vont souligner, au cours de l'année 2006, l'anniversaire du centre d'artistes de la rue Rachel à Montréal. Cette exposition s'associe à l'un des grands objectifs de Graff, celui de faire découvrir et connaître au grand public l'art contemporain et en particulier l'art de l'estampe.

Le livre d'artiste est sans doute un des rares spécimens de la famille du livre à nécessiter encore aujourd'hui autant de manipulation artisanale pour sa réalisation. Bien que la sérigraphie ait souvent remplacé les caractères typographiques en plomb pour l'impression des textes et que l'image numérisée s'intègre harmonieusement à l'eau-forte ou à la lithographie, le livre d'artiste demeure un objet rare dont l'élaboration et la facture mêmes évoquent encore des images d'atelier et des odeurs d'encre et de colle.

L'histoire de Graff commence en 1966 alors que quelques artistes réunis autour de Pierre Ayot décident de mettre en commun idées, services et équipements. Ce premier noyau se constitue au 848 de la rue Marie-Anne, à Montréal, dans le quartier même où vivent ces artistes, un quartier où le coût de la vie est encore très abordable. Avec le temps, cette intention de partage, qui a jalonné tout le parcours de Graff, s'est concrétisée par un accès illimité à des ateliers, par des rencontres entre artistes en résidence et artistes étrangers, par des stages spécialisés, par des projets collectifs et par un échange constant avec le public grâce à des expositions, à des publications, à des cours d'initiation aux techniques de l'estampe et à un programme d'animation et d'éducation. Ce contexte particulier de production a très vite incité certains artistes à se regrouper autour de problématiques fortes et rassembleuses afin de réaliser des projets communs d'édition définis successivement comme « éditions de luxe », « albums d'estampes », « coffrets » et « livres d'artistes ».

Les sept livres réunis pour l'exposition Graff : 40 ans et pas de poussière ont été réalisés entre 1968 et 2004, et témoignent de cet esprit de coopération qui anima et anime toujours Graff. Ils retracent aussi une partie de l'histoire et des activités des ateliers et sont des indices de la transformation du livre d'artiste. Alors que sa forme était dans les années 1960 davantage celle d'un coffret réunissant des estampes de moyenne et grande dimension, il devient au cours des ans de plus en plus manipulable et apte à s'insérer dans une bibliothèque pour être regardé plus facilement et donc, plus fréquemment. Ce choix d'œuvres permet aussi de constater la teneur des changements survenus dans le monde de l'estampe au cours de ces quatre décennies tant sur le plan des préoccupations formelle et thématique que sur celui de l'évolution des techniques d'impression.

À travers Pilulorum qui constitue le coup d'envoi de cette expérimentation, Graff Dinner, indice d'échanges et de convivialité, Corridart 1976 – Pour la liberté d'expression, un livre qui inscrit Graff comme partenaire de l'engagement idéologique, Esquisses – Graff, 1966-1986, signe de l'appartenance à un milieu, Teknologia et Crash, des multiples démontrant l'ouverture sur de nouveaux modes d'expression et le Livre d'heures dans lequel les artistes s'expriment sur le temps, l'une des grandes préoccupations de notre époque, c'est toute une tradition de création collective élaborée chez Graff qui se dessine. Graff : 40 ans et pas de poussière, c'est une façon de relire l'histoire de ce centre de recherche et de production tout en identifiant certaines des préoccupations sociales et esthétiques qui ont marqué les 40 dernières années.


*Madeleine Forcier a fondé la galerie Graff, en collaboration avec Pierre Ayot, et elle en est actuellement la directrice générale.

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