À rayons ouverts, no 66 (hiver 2006)

Table des matières

Rubriques


Jeux de mots et de livres pour délivrer des mots

par Sophie Montreuil, agente de recherche
Direction de la recherche et de l'édition

Je vous invite aujourd'hui à me suivre dans un troisième et dernier parcours ludique autour du mot « livre » pour explorer, après l'objet matériel et l'objet numérique, l'objet que je qualifierais de virtuel. Autant le livre matériel et le livre numérique diffèrent l'un de l'autre, notamment par leur support et par leur mode de lecture, autant ils ont en commun de désigner une réalité concrète, que l'on peut voir et faire voir à d'autres telle qu'elle existe réellement. Le livre virtuel convie le lecteur à une tout autre relation. D'une expérience de lecture en particulier, on conserve une trace, parfois floue, parfois précise, qui sommeille en nous et qui refait surface souvent à des moments inattendus, pour des raisons qui nous échappent et en empruntant des chemins variés. Le livre virtuel apparaît au moment où cette trace, qu'on voudra garder pour soi ou qu'on partagera avec d'autres, se manifeste. En faisant sortir du lot de nos souvenirs une expérience de lecture précise, cette trace (re)donne vie à la rencontre qui, quelques jours, quelques mois, voire quelques années auparavant, nous plaça face à un livre et nous y fit plonger. Le souvenir ramène le livre dans notre esprit, certes de manière incomplète et subjective, mais au profit d'une intensité ou d'une urgence qui font fi des trous, des incohérences et des défaillances. Le livre virtuel n'existe ainsi que dans notre mémoire, que par la parole et qu'à travers l'émotion dont sa lecture et la trace qui en reste sont imprégnées.

Le livre virtuel est celui qui apparaît au moment où un passage particulièrement drôle d'un livre nous revient à l'esprit et nous fait esquisser un sourire. Il est celui dont la fin nous a tant bouleversé ou dont un personnage nous a tellement déplu qu'il nous faut à tout prix en parler à un proche. Il est celui dont nous nous prenons à réciter la première phrase par cœur et celui dont nous avons honteusement sauté des chapitres. Il est celui dont nous recommandons chaudement la lecture à quelqu'un, avec force détails sur ses qualités, et celui dont, au contraire, la moue désapprobatrice de notre meilleur conseiller suffit à nous convaincre que sa lecture n'en vaut pas la peine. Il est celui dont nous pourrions parler pendant des heures avec qui l'a aimé autant que nous. Celui dont nous entendons raconter l'histoire à la radio ou dont nous lisons un extrait dans le journal. Celui dont nous attendons impatiemment la sortie et dont nous espérons qu'il sera à la hauteur de nos espoirs. Celui que nous voudrions tant avoir lu, mais que nous ne souhaitons pas vraiment lire. Et celui que nous voudrions lire de nouveau comme si nous ne l'avions jamais lu.

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Trucs pratiques

Autopsie de la restauration d'un livre ancien

par Marie-Claude Rioux, restauratrice
Direction de la sauvegarde des collections

La restauration d'un objet d'art a pour objectif de le rapprocher le plus possible de son aspect originel. Toutefois, certaines marques du temps ajoutées au cours des âges par les utilisateurs et les propriétaires ne peuvent pas toutes être effacées. Ces marques peuvent témoigner de la pensée, du goût, de l'art et de l'époque; elles font partie de l'histoire de l'objet. Le restaurateur doit donc effectuer un tri parmi les actions à réaliser et établir un traitement de restauration qui respecte l'intégrité de l'objet. Les traitements de restauration choisis sont de préférence réversibles, ce qui permet de revenir en arrière s'il y a un progrès dans la science ou un changement de traitement.

La restauration des livres et des documents anciens nécessite cette attitude réservée et prudente dans ces traitements. La Bibliothèque nationale du Québec (BNQ) possède une belle collection de livres anciens. Véritable autopsie de la restauration d'un des livres anciens1 de la BNQ, cet article permettra de mieux comprendre les limites et les possibilités d'une restauration.

Avant de commencer tout traitement, il faut procéder à un examen visuel et, à l'aide de rapports et de photos, documenter les matériaux utilisés. Voici donc un rapport d'état sommaire du livre à traiter :

• Titre : Sancti Patris Ioannis Seholastici…: opera omni • Auteur : Jean Climaque, saint • Éditeur : Lutetiae Parisiorum • Année: 1633 • Dimensions : H 36 cm x L 24 cm x 6 cm • Type de reliure : La couture du livre est solide • Matériau de couvrure : Cuir • Type de dommages : La reliure du livre est très endommagée. Il y a de nombreuses pertes du cuir. Le plat supérieur du livre est complètement détaché. Les coiffes supérieure et inférieure sont absentes. Le dos du livre est endommagé, il y a des pertes de cuir. Les quatre coins des plats sont endommagés et ont des pertes de cuir. Le corps du texte est en bon état.

Après avoir examiné le livre, on détermine le traitement de restauration à faire2.

1. Décollage du dos et du plat supérieur

Le problème majeur du livre de Jean Climaque est l'assemblage de la reliure qui, vu son plat supérieur détaché, ne permet pas de consulter le livre sans risquer de l'abîmer. Pour rattacher le plat à son dos, il faut, dans un premier temps, à l'aide d'un scalpel ou d'une spatule, décoller une partie du cuir du dos et du plat supérieur.

Cette opération délicate doit être faite à sec. Généralement, le dos du livre est très fragile, car c'est la partie du livre la plus exposée.

2. Insertion d'un papier japonais

Après avoir détaché une partie du dos et du plat supérieur, on insère une bande de papier japonais entre le carton du plat et le cuir. Le papier japonais est préconisé dans les traitements de restauration en raison de sa stabilité chimique et de sa ressemblance à la plupart des papiers anciens. Dans le cas du livre de Jean Climaque, le papier japonais a été préalablement teint avec de l'acrylique, pour permettre une meilleure harmonie entre le papier japonais et la reliure en cuir.

La bande de papier japonais est collée à l'aide de colle d'amidon de blé; des analyses et des tests ont démontré que cette colle se conserve très bien et que son application est réversible. Une fois la bande de papier japonais collée entre le carton du plat et le cuir, on laisse sécher sous poids.

Lorsque le séchage est terminé, on insère l'autre extrémité de la bande de papier japonais entre le cuir du dos et son carton. Cette opération peut être faite à l'aide d'une spatule pour s'assurer de bien insérer le papier japonais. La colle d'amidon de blé est également utilisée pour coller la bande de papier japonais.

Le fait d'insérer le papier japonais entre le cuir du dos et son carton plutôt que de l'appliquer directement sur le cuir permet d'obtenir une restauration moins apparente et de ne pas cacher le cuir d'origine et les dommages causés par le temps.

3. Réparation des coins

Pour bien intégrer la réparation des coins, on a détaché le cuir à l'aide d'un scalpel et d'une spatule, tout comme on l'a fait pour le dos et les plats.

Le papier japonais préalablement teint à l'acrylique a été inséré sous le cuir et collé avec la colle d'amidon de blé. La colle a été appliquée à l'aide d'une seringue pour assurer une application uniforme et le renforcement des coins fragiles.

4. Fabrication d'une boîte de conservation

La fabrication d'une boîte ou d'une chemise de conservation est le complément indispensable de tous les livres, qu'ils soient en bon ou en mauvais état, restaurés ou non. La boîte ou la chemise faite de carton sans acide protège le livre de la poussière, de la lumière et de la pollution et assure une protection supplémentaire advenant un sinistre. Une boîte protectrice sera donc confectionnée pour protéger le livre contre ces agents de détérioration.

En conclusion

Bien que la restauration du livre de Jean Climaque ne concerne que la reliure du document, cette analyse de cas met en lumière la complexité des traitements et les choix que le restaurateur doit faire. Chaque traitement de restauration est différent selon les dommages, les matériaux utilisés, le type d'objet et son histoire. Cependant, les buts recherchés dans toutes ces interventions restent les mêmes, soit de retarder la détérioration, de faciliter la lecture du document et d'établir un traitement de restauration qui respecte l'intégrité de l'objet.


1 Il ne faudrait pas tirer de cette lecture l'idée qu'on peut aisément mettre en œuvre certaines des procédures qui sont ici décrites. Outre le matériel et les techniques, il faut une longue pratique, une habileté que souvent, seul un restaurateur ou un relieur spécialisé en restauration possède.

2 Il est bien de préciser que, dans certains cas, même si le livre est endommagé, on choisira de ne pas toucher au document. Cette décision peut être prise lorsque la reliure est rare ou d'un intérêt historique. Pour protéger le livre, on confectionnera alors une boîte ou une chemise.

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Comptes rendus de lectures

par Maryse Gagnon
bibliothécaire, Direction des services aux milieux documentaires

Boud'hors, Anne. Pages chrétiennes d'Égypte : les manuscrits des Coptes. Paris : Bibliothèque nationale de France, 2004. 84 p. ISBN 2-7177-2295-5

Ce catalogue d'une exposition présentée par la Bibliothèque nationale de France en 2004 met en valeur une collection de manuscrits égyptiens.

Les textes de l'ouvrage retracent l'histoire des manuscrits coptes, de la fin du IIIe siècle à la fin du XIXe siècle. Les premiers manuscrits sont nés de la nécessité de traduire les livres saints du christianisme dans la langue égyptienne autochtone afin de les diffuser dans la vallée du Nil. Cette tradition s'est terminée avec la généralisation des éditions imprimées.

Le livre propose une soixantaine de notices illustrées en couleurs. S'y côtoient des fragments de manuscrits très anciens, des trésors d'enluminure et des ornementations naïves. De beaux vestiges d'une littérature monastique haute en couleurs.

 

Mandel, Ladislas. Du pouvoir de l'écriture. Méolans-Revel: Atelier Perrousseaux, 2004. 227 p. ISBN 2-9112-2010-2

L'auteur de cet essai aborde l'écriture comme un langage à part entière, une création de l'esprit au service de la diffusion de la pensée. D'abord l'apanage du pouvoir et instrument de gouvernement, l'écriture, en se répandant, est devenue un support servant au partage des connaissances et du savoir. Aux époques classiques, chaque culture avait son écriture qui reflétait son image. Les progrès de l'informatique ont mené à une prolifération des caractères typographiques où les écritures proposées n'ont plus de lien avec les cultures qui les ont créées. Les caractères sont devenus de simples marchandises. Ladislas Mandel pose le problème du processus de création d'une écriture dans le contexte du XXIe siècle. Afin de dégager les grandes lignes de cette problématique, il appréhende le problème dans sa globalité, philosophique, historique, sociale et technique. Un questionnement fascinant quant au rôle et à l'intelligence des formes scripturales.

 

Battles, Matthew. Library: an unquiet history. New York: W.W. Norton & Company, 2003. 245 p. ISBN 0-3933-2564-4

Dans cet essai, Matthew Battles, spécialiste des livres rares, propose une histoire des bibliothèques depuis la Bibliothèque d'Alexandrie jusqu'à l'ère d'Internet.

L'auteur explore comment, au fil des époques, la bibliothèque a été amenée à servir deux intérêts diamétralement opposés. D'une part, la protection et la conservation du patrimoine dans le but de le diffuser au plus grand nombre. Et d'autre part, la tentation de contenir et de contrôler la connaissance humaine que ce soit par la censure ou par la destruction pure et simple des livres et des bibliothèques. Un parcours intéressant de différentes tentatives de destruction de l'information et du rôle des bibliothèques dans la survivance du savoir.

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Acquisitions patrimoniales

par Sylvie Fournier, directrice des acquisitions de la Collection patrimoniale

Afin de faire découvrir aux lecteurs quelques-unes des plus intéressantes acquisitions de la Collection patrimoniale de la Bibliothèque nationale du Québec, À rayons ouverts leur propose une nouvelle rubrique, « Acquisitions patrimoniales », dont voici le tout premier article.

Cap sur Québec! L'arrivée de Champlain sur grand format

Les collections iconographiques de la Bibliothèque nationale du Québec (BNQ) recèlent de véritables trésors. Parmi ceux-ci, une affiche exceptionnelle, que la Direction des acquisitions de la Collection patrimoniale a récemment acquise, réalisée à l'occasion du tricentenaire de la ville de Québec, en 1908. Cette affiche de très grand format est composée de huit lithographies polychromes qui, une fois assemblées, forment une image de 2,8 mètres par 2,1 mètres. Publiée par le Canadian Pacific Railway, sans doute à des fins de promotion touristique, et imprimée par The Mortimer Co. Ltd., l'affiche montre Samuel de Champlain, entouré de compatriotes français et d'autochtones, qui débarque d'un canot d'écorce et pose le pied sur la rive de Stadaconé, qui deviendra la ville de Québec. On distingue, en arrière-plan, le bateau Don de Dieu sur lequel Champlain traversa l'océan pour ensuite fonder la ville de Québec en 1608.

Outre son format, l'affiche a ceci d'exceptionnel qu'elle a été conçue pour l'extérieur, ce qui en fait un document rarissime puisque le tirage de ce type d'affiche était limité et que la majorité des exemplaires ont été détruits à la suite de leur exposition aux intempéries.

Le document constitue également un objet d'étude fort intéressant en ce qu'il vient s'ajouter à ceux que la BNQ possède déjà sur le tricentenaire de la ville de Québec. En effet, la Bibliothèque compte dans ses collections quelques cartes postales numérisées, qui peuvent être consultées sur le portail Internet de l'institution (www.bnquebec.ca), des brochures et de multiples éditions relatant les voyages de Samuel de Champlain en Nouvelle-France, depuis la première édition de 1613 jusqu'au superbe ouvrage intitulé Champlain: la naissance de l'Amérique française paru en 20041.

Avec la venue du 400e anniversaire de la ville de Québec en 2008, la BNQ enrichira assurément ses collections d'affiches, de brochures, de cartes postales et de monographies, pour le bonheur des historiens, des chercheurs et d'autres clientèles qui s'intéressent à l'histoire.

Le développement de la Collection patrimoniale constitue un des mandats fondamentaux de la Bibliothèque nationale du Québec. Celle-ci acquiert et conserve, dans des conditions optimales et pour les générations futures, tous les documents du patrimoine national québécois. C'est grâce à l'intérêt et à l'attention concertés de plusieurs personnes que l'acquisition et la conservation de tels trésors patrimoniaux sont possibles. Aussi, la Direction des acquisitions de la Collection patrimoniale de la Bibliothèque nationale du Québec invite-t-elle les propriétaires et les collectionneurs à l'informer de l'existence de tels trésors.


1 Sous la direction de Raymonde Litalien et Denis Vaugeois. Paris : Nouveau Monde éditions; Sillery: Septentrion, 2004, 397 p.

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