À rayons ouverts, no 66 (hiver 2006)

Table des matières

Dossier : Les livres anciens


 

Le baptême de l'Amérique

par Jean-François Palomino, cartothécaire
Direction de la recherche et de l'édition

D'où vient le nom Amérique? Bien peu de Nord-Américains risqueraient une réponse à cette question. Et pourtant, il y a, parmi les collections de la Bibliothèque nationale du Québec, un livre ancien qui fournit la clé de cette énigme1.

L'ouvrage expliquant le baptême de l'Amérique a été publié au début du XVIe siècle, à Saint-Dié, petite cité du duché de Lorraine où l'on se passionnait pour les arts et les sciences. Là-bas, à plusieurs centaines de kilomètres de la mer, une poignée de savants se consacrent à cette époque à la géographie des nouveaux mondes. Ces hommes de science, fiers représentants de la Renaissance, se nomment Gauthier Lud, Mathias Ringmann, Martin Waldseemüller. L'un est éditeur, l'autre, écrivain, et le dernier, cartographe. Les trois prennent l'habitude de nommer leur cénacle Gymnase vosgien et ils compilent, traduisent, impriment les récits de voyages qui leur tombent sous la main.

Entre autres projets, Lud, Ringmann et Waldseemüller souhaitent publier une nouvelle édition de la Géographie de Ptolémée, projet ambitieux s'il en est un. Afin de mettre en appétit un public lettré, avide de connaissances, ils impriment en latin une carte du monde, un globe ainsi qu'un petit livret intitulé Cosmographiæ Introductio. Par cet ouvrage, les auteurs font connaître la cosmographie, mais aussi les récits de voyages d'un navigateur italien du nom d'Amerigo Vespucci. De plus, dans le chapitre IX sur les divisions de la Terre, ils introduisent un concept révolutionnaire pour l'époque: la présence d'un quatrième continent situé entre l'Europe et l'Asie. Ce «monde nouveau», ils en attribuent la découverte à Vespucci. À l'image de l'Europe et de l'Asie, qui ont reçu des noms de femmes, ils baptisent « cette autre partie Amerige, c'est-àdire terre d'Amerigo, ou America, d'après l'homme sagace qui l'a découverte ». On ne pouvait être plus explicite sur les origines étymologiques de notre continent. La carte de Waldseemüller qui accompagne l'ouvrage est tout aussi éloquente, puisqu'elle porte également l'inscription America sur des terres sudaméricaines fraîchement explorées2.

Quelques années plus tard, le cartographe abandonne le nom America. Aura-t-il été pris de scrupules pour avoir préféré Vespucci à Colomb? Il est pourtant trop tard : le nom a déjà été adopté par d'autres cartographes du XVIe siècle, dont Sebastien Münster et Gerard Mercator3.


1 Martin Waldseemüller et Matthias Ringmann, Cosmographiæ introductio: cum quibusdam geometri[a]e ac astronomi[a]e principijs ad eam rem necessarijs: insuper quattuor Americi Vespucij nauigationes…, Argentoracoa, Ioannes Grüniger, 1509. L'ouvrage a paru initialement en 1507 à Saint-Dié-les-Vosges, puis a été réédité à Strasbourg en 1509 par Jean Grüninger. C'est cette édition, issue de la collection de Philéas Gagnon, qui est maintenant conservée dans la collection de livres anciens de la BNQ.

2 En 2001, la Library of Congress déboursait la somme de 10 millions de dollars pour acquérir auprès d'un prince de Bavière le seul exemplaire connu de cette carte. L'an dernier, Sotheby's de Londres vendait aux enchères une autre carte de Waldseemüller pour plus d'un million de dollars.

3 Pour en savoir plus sur le sujet, on lira Albert Ronsin, La fortune d'un nom: America. Le baptême du Nouveau Monde à Saint-Dié-des- Vosges, Grenoble, Jérôme Millon, 1991.

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Acquérir des livres anciens

par Daniel Chouinard, coordonnateur, achats, dons et échanges
Direction des acquisitions de la Collection patrimoniale

Comment entre-t-on en possession d'un livre ancien? Quelles sont les voies qui permettent d'accéder à ce marché particulier, de se familiariser avec son fonctionnement et même d'y prendre une part active?

Les libraires spécialisés

Les libraires spécialisés dans l'achat et la vente des livres anciens, rares, précieux ou tout simplement épuisés sont la première ressource à considérer. Leur expertise dans l'évaluation et la description des ouvrages est irremplaçable. Il faut savoir que l'état matériel d'un exemplaire est une donnée capitale dans l'établissement de sa valeur et que seul un expert est en mesure d'établir avec certitude si l'exemplaire qu'il a sous les yeux est un original, s'il est complet de toutes ses illustrations, cartes, tableaux, etc. et s'il est en bon état compte tenu de son âge. De tels experts se regroupent habituellement au sein d'associations professionnelles que tout bibliophile devrait connaître. Au Québec, il s'agit de la Confrérie de la Librairie Ancienne du Québec (www.bibliopolis.net/claq/), qui organise, à l'occasion, des salons du livre ancien où l'amateur peut trouver sous un même toit un grand nombre de pièces intéressantes.

Les ventes aux enchères

La plupart des maisons de ventes aux enchères offrent des livres anciens lors de ventes publiques. La clientèle est composée de collectionneurs, d'institutions et de libraires. Le résultat d'une vente publique est par définition imprévisible et le collectionneur débutant ne s'y sentira peut-être pas suffisamment à l'aise pour acheter. Il trouvera par contre instructif d'y assister pour prendre le pouls du marché.

La révolution Internet

L'avènement de sites Internet consacrés à la vente de livres a eu un impact indéniable sur le comportement des collectionneurs. Il suffit maintenant de quelques secondes pour localiser un titre particulier offert en vente quelque part dans le monde. On peut comparer les éditions, les descriptions, les prix et acheter en quelques clics. Cette nouvelle façon d'acheter s'applique toutefois mieux aux livres d'occasion qu'aux livres anciens. Il est en effet hasardeux d'acquérir un ouvrage précieux sans avoir l'assurance que le vendeur connaît bien sa marchandise. Le bibliophile aura donc tout intérêt à consulter un site réputé comme celui de la Ligue Internationale de la Librairie Ancienne (www.ilab-lila.com).

Oui, mais combien?

La valeur marchande des livres anciens repose sur une combinaison de facteurs dont les principaux sont l'intérêt du contenu, les qualités esthétiques (format, reliure, illustrations, etc.), la provenance et la rareté. Plus prosaïquement, on doit toutefois dire qu'en définitive c'est le jeu de l'offre et de la demande qui détermine véritablement la valeur marchande de ces ouvrages. Certains s'en désoleront. D'autres y verront un attrait supplémentaire.

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La rencontre des savoirs

par Julie Roy, boursière postdoctorale
Programme de soutien à la recherche de la BNQ, édition 2004-2005

Connaissant mon intérêt pour le livre ancien et profitant de ma présence à la Bibliothèque nationale du Québec (BNQ) en tant que boursière du Programme de soutien à la recherche1, Michel Brisebois, bibliothécaire spécialiste des livres anciens à la BNQ, m'a proposé de collaborer à l'inventaire des provenances de la Collection Saint-Sulpice. Bien plus qu'une sorte de mentorat m'ayant permis de m'initier au travail du bibliothécaire et à l'univers de la bibliographie matérielle, cette collaboration et la mise en commun de nos expertises ont donné une nouvelle dimension à l'étude du livre ancien. Il en a résulté une rencontre fructueuse, qui rappelle non seulement l'importance du bibliothécaire spécialiste pour le domaine de la recherche, mais également la nécessité pour les deux univers de se réserver des espaces de partage et de réflexion, et ce, pour le plus grand bénéfice de la recherche et de la diffusion des collections2.

Les révélations du livre en tant qu'objet La collaboration entre le bibliothécaire spécialiste et le chercheur universitaire se résume le plus souvent à un travail d'orientation bibliographique. Or, en fréquentant le bibliothécaire spécialiste des livres anciens, le chercheur peut découvrir d'autres clés de lecture susceptibles de confirmer ou d'infirmer ses hypothèses, ou encore de lui permettre de mener plus loin son analyse et son interprétation des textes, grâce notamment aux vastes connaissances de ce spécialiste dans le domaine de la bibliographie matérielle. Le type de diffusion attendue d'un exemplaire se révèle souvent, livre en main, grâce à son format. La reliure et son état de conservation renseignent également le chercheur sur le statut social ou les moyens financiers de son propriétaire, de même que sur l'usage que celui-ci en a fait et sur l'endroit où le livre a été entreposé. L'examen des filigranes du papier, de la fonte des caractères et des techniques de gravure permet aussi d'identifier les différentes éditions d'un livre. Il arrive même que l'on découvre des fragments inédits et des variantes qui témoignent d'une édition jusqu'alors inconnue. Le bibliothécaire, qui connaît les techniques d'imprimerie, les habitudes des éditeurs et les méthodes utilisées pour contourner la censure, peut encore s'avérer d'un précieux secours pour comprendre les méandres de la production d'un livre et de la diffusion des idées à une époque donnée. Bien que la bibliographie matérielle apparaisse souvent aux yeux du chercheur comme un savoir purement technique, ce coffre à outils peut s'avérer déterminant pour celui ou celle qui se sent l'étoffe d'un Indiana Jones en quête du Saint Graal. Ces considérations matérielles, qui ont longtemps été l'apanage du bibliothécaire spécialiste, prennent une nouvelle dimension au contact de la recherche universitaire dans divers domaines du savoir.

L'inventaire de la collection des sulpiciens: un cas de figure

Les connaissances respectives du chercheur et du spécialiste du livre peuvent être partagées de manière ponctuelle dans le cadre d'une recherche portant sur un exemplaire particulier. Or, le projet d'inventaire des provenances de la Collection Saint-Sulpice a donné l'occasion d'unir les connaissances de chacun dans le cadre d'un projet portant sur une vaste collection. C'est au contact des livres en tant qu'objets que la première partie du travail a été réalisée. La recherche d'ex-libris manuscrits ou d'indices permettant d'identifier les propriétaires a d'abord nécessité quelques séances de paléographie et de traduction latine. À cette étape, ma connaissance de la littérature des XVIIe et XVIIIe siècles, de son histoire et de l'histoire particulière de la Nouvelle-France, de ses personnages et des réseaux qui l'ont construite allait permettre de mettre en forme nos découvertes. Si le projet avait pour but d'identifier les exemplaires présents en Nouvelle-France, les recherches réalisées et la mise en commun des savoirs nous ont permis de mettre en contexte l'existence de certains exemplaires pris individuellement et d'approfondir nos connaissances sur la circulation des idées et du livre en Nouvelle-France.

Une collaboration d'avenir

Pour assurer la diffusion et l'exploitation de ces collections par des utilisateurs de plus en plus diversifiés, il ne suffit plus d'inscrire des adresses bibliographiques dans un catalogue ou d'offrir une version numérisée des livres, accessibles via Internet. L'intérêt d'une telle collaboration entre le chercheur et le bibliothécaire réside dans la rencontre des savoirs et dans la mise en contexte du livre comme objet culturel. Le rapprochement entre le monde de la recherche et celui des spécialistes de l'imprimé peut être bénéfique autant pour les chercheurs, qui ont tout intérêt à profiter de l'expérience particulière du bibliothécaire, que pour les professionnels du livre, invités à démocratiser l'accès aux collections et à assurer leur mise en valeur. Je souhaite que cette collaboration puisse servir d'exemple à d'autres projets portant sur les collections spéciales de la BNQ, une institution qui regorge de richesses et de bibliothécaires passionnés.


1 La bourse postdoctorale décernée à Julie Roy pour son projet de recherche intitulé « La mémoire de Laure » lui a permis de constituer un corpus inédit d'œuvres féminines parues dans les périodiques québécois de la seconde moitié du XIXe siècle et d'étudier ce corpus en termes de filiation.

2 Les premiers résultats de nos travaux seront dévoilés lors d'une exposition que la BNQ présentera en 2006.

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Les collections patrimoniales québécoises : travaux en cours sur le patrimoine religieux et sur les livres anciens

par Claudine Jomphe, directrice de la recherche et de l'édition

La Bibliothèque nationale du Québec (BNQ) s'est récemment associée aux Archives nationales du Québec (ANQ) et à deux universités québécoises afin de démarrer trois projets de recherche portant sur le patrimoine documentaire québécois.

Tout au long de l'automne dernier, un nombre impressionnant d'intervenants religieux ou laïques, simples citoyens ou porte-parole d'institutions et d'organismes, ont répondu à l'appel de la Commission de la culture dans le cadre de la Consultation générale sur le patrimoine religieux du Québec. Ces intervenants ont présenté, sous forme de mémoires, leur contribution à une réflexion commune. La conception même de ce qu'est le patrimoine religieux, aux yeux de la société québécoise, s'est élargie à l'occasion de ces travaux. Elle inclut désormais, à l'égal des patrimoines mobilier et immobilier, funéraire et immatériel, le patrimoine documentaire imprimé et archivistique.

En quoi ce patrimoine documentaire religieux consistet-il? En quoi intéresse-t-il notre société, sa culture, son histoire et son avenir? Comment les divers intervenants concernés par ce dossier peuvent-ils collaborer afin que ce patrimoine soit préservé matériellement, que son importance soit reconnue et qu'il soit mis en valeur? Afin de contribuer à cette réflexion, la BNQ met en œuvre un projet d'État des fonds et collections documentaires des communautés religieuses, en collaboration avec les ANQ. Dans le cadre de ce projet, les communautés religieuses sont invitées à recevoir un représentant de la BNQ. Celui-ci recueillera des renseignements concernant la nature des collections documentaires (constituées notamment d'ouvrages et de périodiques, de documents cartographiques, de photographies et d'archives), l'histoire de ces collections, leurs conditions d'entreposage et d'accessibilité. Les résultats de cette cueillette d'information, qui constituera un pas important vers un inventaire complet du patrimoine documentaire religieux au Québec, seront consignés dans un rapport et rendus publics.

Mus par le même désir de contribuer à la protection et à la mise en valeur du patrimoine documentaire québécois, deux universitaires ont obtenu l'appui de la BNQ pour développer des projets de recherche, orientés précisément, dans l'un et l'autre cas, vers le livre ancien. Plusieurs collections québécoises de livres anciens, en effet, n'ont jamais fait l'objet d'un catalogage, voire d'un inventaire sommaire mais exact, tant et si bien que leurs propriétaires eux-mêmes en ignorent parfois le contenu. Ces propriétaires sont souvent des communautés religieuses qui se sont consacrées à l'enseignement, mais également des établissements d'enseignement laïques ou d'autres institutions à vocation culturelle qui ont acquis de telles collections au fil du temps. Ils manquent généralement de temps et de ressources pour mieux documenter leurs collections anciennes et pour leur assurer ainsi le rayonnement qu'elles méritent. De leur côté, les chercheurs québécois désireux de consulter un ouvrage ancien pour faire progresser leurs travaux doivent souvent se rendre dans une prestigieuse bibliothèque étrangère pour consulter cet ouvrage, alors qu'un exemplaire se trouve peut-être à proximité!

Le professeur Marc André Bernier, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en rhétorique octroyée à l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) en février 2005, et le professeur Claude La Charité, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire littéraire octroyée à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR) en juin de la même année, travailleront tous deux à faire progresser un inventaire des imprimés des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles présents sur le territoire québécois. L'équipe du professeur Bernier ainsi que d'autres groupes de recherche associés (notamment à l'Université Laval) verseront l'information recueillie sur un serveur afin de constituer progressivement un catalogue collectif des ouvrages anciens au Québec. La formation des chercheurs-étudiants rattachés à ce projet s'est amorcée à l'été 2005, à l'UQTR, avec l'aide du spécialiste des livres anciens de la BNQ. À quoi distingue-t-on les différentes éditions d'un même ouvrage, comment reconnaître un livre qui en cache d'autres, comment identifier les individus et les institutions qui ont possédé tel livre au fil des siècles et qui participent ainsi de son histoire? Le contact avec les livres anciens est une extraordinaire école de formation pour ces jeunes chercheurs, car il fait surgir des questions fondamentales dont la réponse est inscrite, le plus souvent, dans la matérialité de l'ouvrage, et s'offre ainsi à qui sait la décoder.

En plus de mener de tels travaux de catalogage dans les collections documentaires patrimoniales du Bas-Saint- Laurent, travaux dont les résultats seront progressivement versés, eux aussi, dans le catalogue collectif des livres anciens, le professeur La Charité et son équipe de recherche collaborent avec divers partenaires, dont la BNQ, afin d'implanter une infrastructure de recherche et de conservation, le Laboratoire Taché, consacrée au patrimoine documentaire ancien de cette région. Sis sur le campus de l'UQAR, le Laboratoire Taché accueillera entre autres, grâce au généreux mécénat du Grand Séminaire de Rimouski, une riche collection d'ouvrages d'auteurs gréco-latins, de classiques de l'humanisme et de patrologie antérieurs à 1850.

Maître d'œuvre du projet d'État des fonds et collections documentaires des communautés religieuses et partenaire des projets d'inventaire du livre ancien présent sur le territoire québécois développés par l'UQTR et l'UQAR, la BNQ met son expertise bibliothéconomique au service d'une réflexion approfondie et d'actions concrètes touchant le patrimoine documentaire québécois, afin que les projets d'avenir de la société québécoise plongent solidement leurs racines dans son héritage culturel.

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Nos partenaires

Catalogue des bibliothèques du Québec. RFN. RDAQ. Les Amis de BAnQ. Fondation de BAnQ.