À rayons ouverts, no 65 (automne 2005)

Table des matières

Dossier : Don Quichotte


Pour souligner le 400e anniversaire de la publication de la première partie de Don Quichotte, la Bibliothèque nationale du Québec, à l'instar de plusieurs institutions culturelles partout à travers le monde, se fait le théâtre de diverses manifestations évoquant le valeureux chevalier de la Manche. Ce dossier rend hommage à ce monument de la littérature et à son auteur, Miguel de Cervantès Saavedra.

Don Quichotte à Montréal

par Carole Payer, conseillère de la présidente-directrice générale

Cet automne, et pour la première fois depuis l'inauguration de la Grande Bibliothèque en avril dernier, la Bibliothèque nationale du Québec (BNQ) a souhaité s'associer à plusieurs partenaires pour présenter au public un grand événement culturel collectif inspiré par l'une des figures romanesque les plus célèbres au monde. Intitulé « Don Quichotte à Montréal », ce programme d'activités salue le 400e anniversaire de la publication de la première partie de l'œuvre de Miguel de Cervantès, aujourd'hui traduite dans plus de 70 langues et considérée comme le premier roman moderne de l'histoire littéraire.

D'une initiative amicale du Consulat général d'Espagne à Montréal est ainsi née une collaboration des plus réjouissantes entre la BNQ, la Cinémathèque québécoise, la Maison de la Culture Côte-des-Neiges et le Théâtre du Nouveau Monde. Dans le cadre des activités proposées à la Grande Bibliothèque d'octobre à décembre 2005, l'exposition « Don Quichotte sans frontières » et le cycle de conférences qui y était associé ont également été l'occasion d'une coopération exemplaire avec l'Université de Montréal, l'Université Laval, l'Université d'Ottawa et le prestigieux Institut Cerventès de New-York.

Au fil des semaines, cet enthousiasme partagé s'est révélé contagieux et de nouveaux partenaires de grande qualité, artistes ou collectionneurs privés, ont adhéré au projet : les visiteurs de la Grande Bibliothèque ont ainsi pu admirer, en plus d'une centaire d'éditions différentes du roman publiées depuis le XVIIe siècle, des estampes, des photographies, des affiches, des sculptures et esquisses, dont les remarquables créatons d'Oleg Dergachov.

Les plus jeunes usagers de la BNQ n'ont pas été en reste puisqu'ils ont pu assister, au Théâtre Inimagimô, è un spectacle de marionnettes donné en espagnol, en français et en anglais par de jeunes étudiantes talentueuses de l'Université du Manitoba.

À l'évidence, 400 ans après son apparition sur la scène littéraire, le « Chevalier à la triste figure » continue d'inspirer fortement la création artistique et demeure un thème de réflexion d'une grande actualité.

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L'actualité de Don Quichotte

par Javier Rubiera, professeur
Département de littératures et de langues modernes, Université de Montréal
Traduit de l'espagnol par Line Valois

Simple livre comique, rempli de situations hilarantes; symbole du caractère espagnol; emblème de la condition humaine… les pages de Don Quichotte ont donné lieu à toutes sortes d'interprétations tout au long des quatre siècles de son existence. L'extraordinaire capacité que possède Don Quichotte d'accumuler différents niveaux de signification et de résister aux diverses interprétations provient de l'attitude ironique de son créateur. L'ironie de Cervantès repose sur l'équivoque et sur le fait de reconnaître que la réalité et la vérité peuvent être perçues de points de vue très différents qui sont parfois contradictoires, parfois complémentaires. Cependant, Don Quichotte n'est pas un traité moral ni un essai philosophique, mais bien un roman. Cervantès ne formule pas un abrégé de propositions argumentatives, il crée des personnages vivant des aventures dans une réalité conflictuelle, qui est à la fois déformation, stylisation, et reflet d'une Espagne impliquée dans une grave crise.

Don Quichotte est une véritable œuvre ouverte qui donne au lecteur cette sensation qu'elle contient un sens profond allant bien au-delà des folles aventures de l'ingénieux hidalgo1 de la Manche. Comme Cervantès, de par sa distanciation critique et ironique, s'éloigne ou se cache (par exemple, par le biais de plusieurs narrateurs interposés) sans fournir une interprétation explicite et unique des faits narrés, le lecteur s'interroge sur le sens du Quichotte, et ce, à partir de son propre horizon historique. Voilà pourquoi différentes générations proposent différentes interprétations, répondant ainsi à l'invitation que lance Cervantès dès le prologue : « tellement que tu peux dire de l'histoire ce que bon te semblera ».

Le pouvoir de la lecture

Dans la vie vulgaire d'un vieil hidalgo de la Manche s'insinue quelque chose d'insolite, d'extraordinaire, de surprenant : le projet de convertir la littérature à la vie. Aujourd'hui encore, en traitant du pouvoir de l'imagination et de la fiction en tant que formes nécessaires à l'enrichissement et à la prolongation de l'expérience quotidienne, Don Quichotte nous interpelle. Il n'est pas difficile de s'identifier à ce besoin si humain de vouloir s'échapper de la routine et de l'ennui de tous les jours et, dans une claire manifestation de mécontentement envers soi-même, de chercher à se métamorphoser. Don Quichotte nous parle de cette vertu magique qu'a le livre d'élargir nos horizons limités, nous permettant ainsi d'être différent ou à tout le moins d'y rêver. Cette perspective de sortir de soi et de pouvoir vivre d'autres vies peut se réaliser à travers la littérature. On peut le faire tel l'écrivain en inventant histoires et personnages sur papier ou dans le rôle du lecteur qui se laisse porter par la magie de la fiction et participe à une action imaginaire. Avec Don Quichotte nous allons plus loin : distinct et transgresseur, cet individu, insatisfait de son sort, se croit capable de modifier la réalité à partir de la fiction littéraire, s'inventant lui-même comme personnage, jouant à devenir autre dans un monde transformé en littérature.

Mais Don Quichotte nous parle aussi des risques de confondre la vérité littéraire avec la réalité tout comme de ceux de vouloir imposer de façon dogmatique, avec fanatisme, nos désirs et nos idéaux, même si ces derniers se fondent, pour la majorité, sur des principes impeccables ou irrécusables. Je pense, par exemple, à la fameuse aventure des galériens où, au nom de la Liberté et du Pardon (avec une majuscule), un groupe de dangereux délinquants est libéré, et où au nom de la Justice, ayant recours à la violence, on défie la Loi. C'est un risque, et une tentation, ressentis par chacun, parfois tragiquement, dans n'importe quelle société, et ce, depuis l'Antigone grecque, qui s'emploie à enterrer le cadavre de son frère, contrevenant ainsi aux lois de la cité, jusqu'à celui qui actuellement, convaincu des bénéfices de l'euthanasie, facilite le passage à la mort d'un être cher, agissant aussi contre la Loi. Cette façon de se situer au-dessus de la loi, afin d'imposer à la justice un sens individuel que l'on croit légitime, est un des conflits apparaissant dans Don Quichotte, protagoniste pour qui le résultat final de ses actions, le bénéfice qu'il peut en tirer, n'importe pas autant que la noble volonté et la claire intention de faire le bien.

En incarnant cet idéal avec un farfelu dont tous se moquent et qui peu à peu provoque chez le lecteur un sentiment de compassion, Cervantès nous enveloppe d'une ambiance inquiétante et énigmatique où, comme l'affirme H. Bloom, nous faisons face à un miroir qui nous décoiffe même dans les moments les plus réjouissants.

Lorsque, à la fin du roman, le Chevalier de la Blanche Lune vainc Don Quichotte et lui met la lance à deux doigts du visage en le menaçant de mort s'il ne se rétracte, « Don Quichotte, tout moulu et tout étourdi, sans lever sa visière, comme s'il eût parlé du fond d'un tombeau, d'une voix faible et cassée, dit : ‘Dulcinée du Toboso est la plus belle femme du monde, et moi le plus malheureux chevalier de la terre ; il ne faut pas que, par ma faiblesse, cette vérité soit altérée. Chevalier, pousse ta lance, et m'ôte la vie, puis tu m'as ôté l'honneur' ».

Que reconnaissons-nous dans cette attitude de Don Quichotte : la courageuse intégrité d'un héros qui ne veut pas renoncer à sa vérité ou la téméraire obstination d'un lunatique prêt à mourir pour une idée? Est-ce un martyr ou un fanatique? L'interprétation de la vie humaine ne cesse d'être une énigme. Le héros tragique est à un pas de se convertir en fou ridicule. « Lecteur, puisque tu es un homme sage, tu en feras le jugement que tu voudras. »


1 Petit noble.

 

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Où l'on examine quelques traces laissées par l'ingénieux hidalgo dans la culture québécoise

par Daniel Chouinard, coordonnateur, achats, dons et échanges
Direction des acquisitions de la collection patrimoniale

En janvier 1605, au moment où Don Quichotte entreprend ses déambulations dans les déserts de Castille avec son écuyer Sancho Pança, Samuel de Champlain est en Acadie avec Pierre du Gua de Monts et quelque 80 hommes. Il tente pour la première fois de passer l'hiver en Nouvelle-France. Plus de 35 hommes mourront du scorbut au cours de l'hiver. Il est tentant de se demander quel effet les perspectives de découvertes offertes par le Nouveau Monde auraient eu sur le héros de Cervantès. Plus concrètement, on tentera plutôt ici de relever quelques-unes des apparitions du personnage dans les œuvres conservées dans la collection patrimoniale de la Bibliothèque nationale du Québec, sans pour autant prétendre obtenir ainsi une mesure précise de son importance dans la culture québécoise.

Le débuts

Les débuts C'est dans le titre d'un pamphlet publié à Montréal en 1873 par un certain Luigi, pseudonyme de l'abbé Alexis Pelletier (1837-1910), qu'apparaît pour la première fois le nom de notre héros&bsp;: Le Don Quichotte montréalais sur sa rossinante ou M. Dessaulles et la Grande Guerre ecclésiastique. L'auteur y répond à un texte publié la même année par Louis-Antoine Dessaulles (1818-1895), intellectuel libéral membre de l'Institut canadien de Montréal et neveu de Louis-Joseph Papineau (1786- 1871). Dans cet ouvrage, Dessaulles s'en prenait à ce qu'il considérait être une influence indue de l'Église sur l'État. Sous la plume de Luigi, le nom de Don Quichotte n'a donc rien d'un compliment… Un bond de 75 ans dans le temps nous permet ensuite de découvrir une édition québécoise du texte de Cervantès. Les éditions Fides, installées à Montréal, font en effet paraître en 1948 une édition abrégée de Don Quichotte, dans une adaptation due à l'écrivain Réginald Boisvert, qui devait par la suite signer la série pour enfants Pépinot et Capucine pour Radio-Canada. Il s'agit d'une édition bon marché qui se vendait 1,50 $ en version brochée et 2,50 $ en version reliée (respectivement 13,50 $ et 22,50 $ aujourd'hui). C'est d'ailleurs la seule édition québécoise que nous ayons répertoriée, ce qui s'explique sans doute par la prédominance de l'édition française dans ce domaine. L'initiative exceptionnelle de Fides est peut-être attribuable aux difficultés d'exportation vécues par les éditeurs français au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Musique

On sera peut-être moins étonné d'apprendre que Don Quichotte fait plusieurs apparitions dans des enregistrements de musique classique parus au Québec. En 1965 paraît un disque soulignant le 25e anniversaire du McGill Chamber Orchestra. Il s'agit de l'enregistrement d'un concert donné en novembre 1963, qui comprenait entre autres la suite pour orchestre Don Quichotte de Georg Philipp Telemann (1681-1767). Cette même œuvre se trouve également sur un disque paru en 1999 sous l'étiquette montréalaise Analekta, interprétée cette fois par l'ensemble torontois Tafelmusik.

Le baryton Bernard Turgeon fait paraître en 1970 l'enregistrement d'un concert où il interprète une suite de mélodies intitulée Don Quichotte à Dulcinée, qui est la dernière œuvre composée par Maurice Ravel (1875-1937). Ces pièces séduiront également le baryton québécois Olivier Laquerre, qui les inclut sur un disque paru en 2000, lequel comprend également Quatre chansons de Don Quichotte du compositeur français Jacques Ibert (1890-1962).

En 1986, l'Orchestre symphonique de Québec, dirigé par Simon Streatfield, fait paraître un disque en hommage à la danseuse russe Anna Pavlova (1881-1931). Parmi ces musiques de ballet, on trouve une pièce intitulée Don Quichotte de Ludwig Minkus (1826-1917), un compositeur d'origine autrichienne qui a longtemps été associé au Bolchoï de Moscou. L'ensembre I Musici de Montréal, dirigé par Yuli Turovski, a fait en 2002 un disque comprenant une pièce du compositeur finlandais Aulis Sallinen au titre insolite : The Nocturnal Dances of Don Juanquixote. Enfin, la soprano québécoise Karina Gauvin et l'ensemble Les Boréades ont fait paraître en 2005 un disque où l'on trouve un extrait de Don Quichotte chez la Duchesse, du compositeur français Joseph Bodin de Boismortier (1689-175).

Par ailleurs, on trouve également plusieurs exemples d'utilisation de Don Quichotte dans les diverses formes que peut prendre la musique populaire. En 1979, Michel Rivard enregistre la chansons Le Retour de Don Quichotte, que nombre de ses admirateurs considèrent comme l'une de ses plus réussies. Elle sera d'ailleurs reprise sur disque par Isabelle Boulay en 2000. Toujours en 1979, le pianiste Ian Baird fair paraître le disque Gaspésien, sur lequel on trouve une pièce instrumentale intitulée Don Quixote of the Mountain. En 1981, le quitariste Tony Romandini publie Enfanthèmes, un disque pour enfants qui comprend une pièce de Céline Prévost intitulée Don Quichotte. C'est également le titre d'une pièce que l'on trouve sur un disque de musique instrumentale de Donald Charles paru en 1994. Marie-Martine Michaud publie pour sa part en 1998 un disque joliment intitulé Dame Quichotte. Du côté du jazz, le disque Charlie Haden, Egberto Gismonti in Montreal, qui reproduit un concert donné au Festival de jazz de Montréal en 1989, comprend une pièce intitulée Don Quixote. Enfin, dans le registre techno, on trouve la pièce Quixotism sur l'album Battle of the DJ's de Yves de Ruyter et Ghost, paru à Montréal en 2001.

Théâtre

Au cours de sa longue et fructueuse carrière, l'homme de théâtre Jean-Pierre Ronfard (1919-2003) a abordé le thème de Don Quichotte à au moins deux reprises. En 1972, il écrit la pièce Quichotte, qui est présentée à Montréal au Théâtre du Nouveau Monde, puis en tournée à travers le Canada. Ronfard reprend le thème en 1984 dans une pièce qu'il intitule Don Quichotte, créée par le Théâtre du Trident à Québec. L'année suivante, Louison Danis écrit et met en scène Notr'Quichotte, une œuvre de cabaret-théâtre présentée à Katimavik en Outaouais et qui met en vedette Yoland Guérard dans le rôle du chevalier. En 1996, le Théâtre du gros mécano présente à Québec un spectacle pour enfants intitulé Les aventures mirobolantes de Don Quichotte, une adaptation de Cervantès par André Lachance. Enfin, lors de sa saison 1997-1998, le Théâtre du Nouveau Monde présente une adaptation de Don Quichotte par Wajdi Mouawad et Dominic Champagne, qui connaît un très grand succès.

Littérature

Il faut attendre 1974 pour qu'un écrivain de renom entreprenne de se mesurer à Don Quichotte dans un ouvrage de fiction. Ce sera Victor-Lévy Beaulieu, auteur de Don Quichotte de la démanche. Bien accueilli par la critique, ce roman reçoit le Prix du Gouverneur général en 1975 et est traduit en anglais en 1978. Parmi les autres manifestations littéraires de Don Quichotte au Québec, on peut citer l'essai de Marc Chabot paru en 1996, Don Quichotte et l'enfance de l'art, et celui de Rachel Schmidt, Critical Images: The Canonization of Don Quixote through Illustrated Editions of the Eighteenth Century, publié en 1999. Des adaptations pour la jeunesse ont également été faites par Jacqueline Vandycke (Don Quichotte, 1983) et Julie Rémillard Bélanger (Les aventures du chevalier errant, 1999).

Estampes

Le personnage de Don Quichotte a également inspiré des artistes visuels, comme en témoignent plusieurs œuvres conservées dans la collection d'estampes de la BNQ. L'artiste Marie-Anastasie (1909-1989) a réalisé Don Quichotte à la pêche à la toute fin de sa carrière, en 1988. Christine Royer (née en 1949) a créé Don Quichotte et Sancho Pansa en 2001 et Louise Lippé (née en 1933) a produit Don Quichotte, hommage à Richard Desjardins en 2003.

Danse

Dans le domaine de la danse, le Ballet national du Canada a présenté à Montréal en 1983 le ballet Don Quichotte, sur la musique déjà citée de Ludwig Minkus et dans une chorégraphie de Nicolas Beriozoff, d'après Marius Petipa et Alexandre Gorski. Ce spectacle a été repris au début des années 1990.

Que retenir de ce survol? Peut-être ceci : que malgré une présence étonnamment discrète dans les œuvres québécoises, le personnage de Don Quichotte a su emprunter de multiples chemins pour nous proposer la plus exaltante aventure qui soit : la lecture du texte de Cervantès.

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