À rayons ouverts, no 64 (été 2005)

Table des matières

Dossier : Enrichissement des collections de la BNQ


 

De nouvelles reliures d'art intègrent la collection patrimoniale

par Maureen Clapperton, directrice des acquisitions de la collection patrimoniale

La Bibliothèque nationale du Québec offre à la communauté des relieurs un programme annuel d'acquisition de reliures d'art. C'est dans ce contexte que ces nouvelles reliures intègrent la collection patrimoniale.

L'histoire du livre et celle des bibliothèques témoignent du double héritage qui a traversé le temps : celui du savoir, par le cumul de l'information et des connaissances de l'esprit, et celui du savoir-faire des artisans et des artistes, souvent associés à la conservation des manuscrits et des imprimés à long terme. La Bibliothèque nationale du Québec recèle dans ses collections non seulement des trésors de bibliophilie (livres rares et anciens), mais également des œuvres contemporaines qui associent la création littéraire et artistique. Les œuvres produites par les artistes relieurs atteignent dans leur accomplissement le statut d'œuvre d'art.

De l'artiste Ghislaine Bureau, l'œuvre intitulée Carnets (Antoine de Saint-Exupéry, Gallimard, 1953) reflète les intérêts et les curiosités de Saint-Exupéry et présente plusieurs de ses réflexions et aphorismes. Nous pouvons voir ces Carnets comme autant de pensées de l'auteur au cours de ses longues traversées de l'Atlantique au rythme des vents et des intempéries. Le décor de la reliure est particulier et unique ; le choix du plein cuir chagrin, la couleur, les empreintes et les appliques sont d'autant d'éléments qui tentent de s'approcher de l'état d'esprit présumé de l'auteur au moment de l'écriture de ses Carnets. Même le papier décoré de Montse Buxo, qui permet les contrastes entre les surfaces et les profondeurs, reflète cette atmosphère.

De la même artiste, la Bibliothèque a acquis Marie Uguay. La vie, la poésie, entretiens par Jean Royer (Éditions du Silence, 1982, LXX, signé par l'auteur) et Lettre de Californie, Jovette Marchessault (Éditions du Silence, 1982, signé par l'auteur).

S'intègrent également à la collection patrimoniale de la BNQ trois œuvres de l'artiste Lise Dubois. La première s'intitule Je n'ai pas tout entendu, Henri Meschonnic (éditeur Bernard Dumerchez, France, 2000, dédicacé par Julius Balthazar). L'approche et la démarche de l'artiste consistent à permettre une endossure facile malgré l'épaisseur des cahiers. Aussi a-t-elle opté pour une technique à la japonaise, sans utilisation de colle. Le décor est réalisé en deux temps : doublure du cuir blanc et découpe des formes. Les mosaïques jaunes multiformes sont déposées dans un sens et sont contrebalancées par des pastilles.

De cette même artiste ont aussi été acquises les œuvres Le soleil du lac qui se couche, J.R. Léveillé (éditions Du Blé, Saint-Boniface, 2001, illustration de Lorraine Pritchard) et Olivier Debré, texte de Lydia Harambourg (Ides & Calendes, Neuchâtel, Suisse, 1997).

De l'artiste Louise Mauger, la reliure Chéri, de Colette (À l'emblème du secrétaire, Paris, 1949) a été réalisée dans le cadre d'un projet de recherche et de création portant sur le thème général de « reliure et peau humaine ». Elle est faite de plein cuir de buffle rose à reliefs, avec décor cloisonné de triangles, garnis de peaux de poissons colorés. La pièce de titre est en veau brun avec dorure. Le rose intense de la couvrure rappelle les rehauts de couleurs vives appliquées au pochoir sur les gravures.

Également de Louise Mauger, la reliure Le livre de thé, Okakura Kakuzo (Éditions Dervy-Livres, collection « Mystiques & religions », Paris, 1969; nouvelle édition, 1978. Traduit de l'anglais par Gabriel Mourey), a été réalisée en plein cuir d'estomac de vache, aux cellules en tonalités de brun, rehaussées d'enluminures peintes à l'acrylique en divers tons de vert, avec quelques éléments appliqués à la feuille d'or véritable. La coloration, comme la texture, rappellent les coloris et les reflets d'une infusion de thé avec des fragments de feuilles.

L'enveloppe de l'œuvre d'Odette Drapeau intitulée Poèmes pour la main gauche, de Anne Hébert (Boréal, 1997), se veut précieuse pour habiller ces poèmes sublimes. La peau de galuchat, d'un vert tendre (peau de raie) avec une chaîne de perles et le subtil grainage du cuir en font un objet précieux et agréable à lire.

Parmi les autres œuvres d'artistes que la Bibliothèque a acquises, soulignons celle de Françoise Beaulieu, intitulée Cyrano de Bergerac, Comédie héroïque en cinq actes, en vers, d'Edmond Rostand (Cercle de la reliure d'art à Ciboure « Lantegia », 1998). L'ouvrage est une reliure à passure à plats rapportés, dont l'assemblage est réalisé sur bandelettes de cuir à l'aide d'une couture apparente à points croisés et longs en alternance. Rarement un dos est présenté de cette manière, le fil devenant un élément de décor dominant. Sur les plats, la mosaïque évoque la première lettre du prénom de Cyrano, en guise de code menant vers sa nature véritable. Les tranchefiles lyonnaises modernes en cuir, les titres en fonte Huxley à l'or 22 carats et les papiers décorés ajoutent au raffinement, sans toutefois tomber dans le luxe.

La reliure originale qu'a réalisée Aline Mauger, avec l'œuvre de Marie Laberge Reprendre souffle (Éditions Garneau, Québec, 1971), exprime la quête de soi de l'auteure. Embossé dans un cuir sombre, apparaît le visage d'une jeune femme au regard tourmenté mais attentif. Ce livre constitue un voyage par étapes : il débute par le papier marbré au motif particulièrement mouvementé, puis s'adoucit avec la rencontre d'un cuir pourpre collé au revers d'un papier japonais plus sage et se poursuit avec un papier cristal rose, qui conduit le lecteur au texte de Marie Laberge.

La Bibliothèque a aussi fait l'acquisition de la reliure de Christine Chartrand intitulée Au fil de soi 2, comprenant des extraits d'Albert Jacquard. Ce livre d'artiste a été conçu sous forme de reliure articulée. Il s'ouvre sur quatre tableaux, en relation avec les textes de Jacquard, peints à l'acrylique par le relieur. Des plats décorés viennent fermer la structure de l'œuvre. Ce livre peut se présenter de multiples façons : sous forme plus structurale, il s'expose en étoile ou en allongé, selon l'environnement.

La reliure d'Isabelle Poitras, intitulée Marc Chagall, de Raissa Maritain (La maison française, New York, 1943), est en chèvre verte, cousue sur un onglet de cuir vert océan, gainant une pièce de bois triangulaire. Le décor est constitué de formes géométriques, taillées dans les plats. Les couleurs utilisées sont éclatantes et les formes cubistes du peintre transparaissent.

Pascale Bastide a présenté Le visage de la femme et Les jours de l'homme, du Dr Julien Besançon, illustré par Jean Dratz (Éditions Terres latines, Paris, 1953). Les deux volumes sont réunis dans un même coffret afin d'en faire un objet unique. L'artiste a joué avec les opposés homme-femme et noir-rouge, afin de donner un rythme à l'ensemble de l'œuvre.

Enfin, la Bibliothèque compte désormais dans ses collections l'œuvre Nana, d'Émile Zola, illustrée par Bernard Lamotte et conçue par Lucie Morin (Heritage Press, New York, 1948), une reliure faite de soie et de cuir de gant de jeune fille. À cette époque, un langage codé s'est développé autour du port du gant. Aussi, ce gant défait, torturé et rehaussé de bleu évoque le symbole social qu'est devenu Nana, soit celui de la vengeance du peuple sur les riches.

Le programme d'acquisitions des reliures d'art de la Bibliothèque nationale du Québec soutient la production artistique des artistes relieurs du Québec. Cette initiative permet de poursuivre le développement de la collection patrimoniale, de conserver des œuvres qui témoignent de la production contemporaine en reliures d'art et de les diffuser auprès du public, des chercheurs et des spécialistes. La Bibliothèque encourage ainsi une relève professionnelle en reliure d'art au Québec.

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Une collection numérique en développement

par Alain Boucher, directeur des projets spéciaux en bibliothéconomie

Un élément essentiel de la mission de la Bibliothèque nationale du Québec consiste à rendre ses ressources accessibles à tous les Québécois, peu importe où ils se trouvent sur le territoire. Offrir sur Internet un vaste ensemble de documents immédiatement utilisables (à lire, à voir ou à écouter) est l'un des principaux moyens mis en œuvre pour atteindre cet objectif.

Le développement de la collection numérique de la BNQ a un passé, un présent et un avenir. Après avoir rapidement rappelé les travaux accomplis depuis 1996, cet article donne un aperçu des projets de numérisation en cours et dégage quelques perspectives pour le futur.

Les réalisations de l'ancienne Bibliothèque nationale (1996-2002)

La Bibliothèque nationale du Québec a entrepris ses activités de numérisation en 1996, notamment grâce à une subvention du Fonds de l'autoroute de l'information (FAI) du gouvernement du Québec. Entre 1998 et 2002, quelque 33 000 documents numérisés ont été mis en service sur Internet : 1 500 livres québécois du XIXe siècle (360 000 pages), 29 500 images (affiches, cartes postales, estampes, cartes géographiques, etc.) et 2 000 enregistrements sonores (tirés de disques 78 tours).

En 2001, la BNQ a en outre entrepris le dépôt légal des publications diffusées sur Internet, accordant la priorité, dans un premier temps, aux publications des ministères et organismes du gouvernement du Québec.

Le programme de numérisation de la nouvelle Bibliothèque nationale (depuis 2003)

Depuis avril 2003, la BNQ a mis en œuvre un programme permanent de numérisation de ses ressources. Du point de vue administratif, les projets de numérisation proposés par la Direction générale de la conservation et par la Direction générale de la diffusion sont approuvés par le comité sur la numérisation, coordonné par le secrétaire général et directeur des affaires juridiques de la Bibliothèque nationale.

C'est la Direction des projets spéciaux en bibliothéconomie, Direction générale des technologies de l'information et des télécommunications, qui a la responsabilité des travaux de numérisation et de la mise en service des documents numérisés, sur le portail Internet de la BNQ.

Le choix des documents à numériser est soumis à une politique de numérisation. Elle vise, d'une part, à satisfaire la demande des usagers (ce qui détermine, par exemple, la sélection des journaux et revues à numériser, sur la base de statistiques précises d'utilisation de ces ressources sur papier ou sur microfilm) et, d'autre part, à assurer une diffusion accrue des documents rares ou d'accès limité (par exemple, les livres anciens, les manuscrits et bien d'autres ressources des collections spéciales de la BNQ).

Pour la plupart, les travaux de numérisation sont confiés à des entreprises privées spécialisées, dont les services ont été retenus à la suite d'appels d'offres publics. La Bibliothèque nationale dispose du savoir-faire et des moyens technologiques pour exécuter tous les travaux de numérisation de type courant à petite échelle, mais elle considère que la collaboration avec l'entreprise privée présente le meilleur rapport coût/avantages quand il s'agit de réaliser des travaux de grand volume.

En 2003-2004, sept projets de numérisation ont été réalisés; en 2004-2005, 17. Au cours de la dernière année, on a notamment mis l'accent sur la numérisation de journaux en grande demande, soit La Minerve, Le Petit journal et La Patrie, et sur des périodiques culturels importants publiés durant la première moitié du XXe siècle, tels Le Passe-temps, Le Film, La Lyre, etc. La mise en ligne de ces publications se fait progressivement.

D'une façon générale, les documents numérisés par la BNQ sont du domaine public, donc parus avant 1950. Toutefois, avec l'accord des titulaires des droits d'auteur, la Bibliothèque peut aussi offrir des publications beaucoup plus récentes. C'est le cas notamment de la revue La Vie en rose (1980-1987), l'une des figures importantes de la presse alternative québécoise, dont la collection numérisée complète est disponible en libre accès sur Internet.

Plusieurs autres projets de numérisation sont en cours, qu'il s'agisse de grands ouvrages de référence (le Dictionnaire des auteurs de langue française en Amérique du Nord et le Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec), de cartes géographiques de tout le Québec, de manuscrits d'écrivains, de journaux quotidiens de diverses régions, etc.

Au 1er avril 2005, la collection numérique de la Bibliothèque nationale comprenait 1 015 501 « objets numériques » (fichiers informatiques en version d'origine : pages de livres, de journaux et de périodiques, images, enregistrements sonores, etc.). De ce simple point de vue quantitatif, la BNQ figure en bonne place parmi les bibliothèques nationales qui visent à rendre leurs ressources patrimoniales disponibles sur Internet.

Les perspectives d'avenir

Dans les limites des moyens disponibles et en respectant rigoureusement les dispositions de la législation sur le droit d'auteur, la Bibliothèque entend intensifier son programme de numérisation. Les actions de la BNQ s'insèrent dans un mouvement mondial de développement accéléré des bibliothèques numériques.

Des relations ont d'ailleurs été établies avec les deux principales bibliothèques nationales de la francophonie préoccupées par la question, soit Bibliothèque et Archives Canada et la Bibliothèque nationale de France. Au cours des prochains mois, on prévoit étendre ces liens à d'autres instances de la francophonie qui s'intéressent au développement des ressources en langue française sur Internet. Au Québec même, la BNQ prévoit aussi coopérer avec d'autres bibliothèques dans des projets de numérisation d'intérêt commun.

En somme, la Bibliothèque du Québec est résolument engagée dans la mise en service du patrimoine documentaire québécois en version numérique sur Internet. Son rôle de conservation et de diffusion du patrimoine national, elle entend l'exercer en tirant le meilleur parti des technologies de l'information du xxie siècle. Il s'agit de répondre à la mission essentielle de la BNQ, au Québec comme partout dans le monde.

 

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Nouvelles acquisitions de cartes géographiques : L'Amérique septentrionale (1669) et la Carte de la Baie des Chaleurs (1780)

par Jean-François Palomino, cartothécaire Direction de la recherche et de l'édition

Lors d'une vente aux enchères tenue à New York l'hiver dernier, la BNQ s'est portée acquéreur de deux cartes géographiques de grande valeur historique, qui viennent s'ajouter à l'une des collections québécoises les plus complètes.

La première de ces cartes, intitulée Amérique septentrionale, est l'œuvre du géographe ordinaire du roi Nicolas Sanson (1600-1667), l'un des cartographes français les plus influents et prolifiques du XVIIe siècle. Initialement publié en 1650, l'exemplaire acquis par la Bibliothèque a été réédité 19 ans plus tard par le fils de Nicolas, Guillaume Sanson (1633-1703).

Plutôt qu'un document très précis, cette carte se veut, par son échelle réduite, une synthèse des principaux référents géographiques fournis par les explorateurs. Bien qu'il soit très difficile d'en identifier les sources avec exactitude, il ne fait aucun doute que les deux auteurs se sont inspirés des relations des jésuites, notamment celles du père Paul Ragueneau. Un grand nombre d'inscriptions, parmi lesquelles Attiquameques, Nipissiriniens, Nation du feu, Nation du petun et Cheveux relevés, témoignent ainsi de l'occupation du territoire par les Amérindiens au moment de l'arrivée des Français.

Le continent y est divisé en trois grandes zones : la Nouvelle-France (qui comprend aussi la Nouvelle-Angleterre, les Nouveaux Pays-Bas, la Nouvelle-Suède et le Nouveau-Dannemarc), la Floride (à la fois française et espagnole) et le Nouveau-Mexique. Ces zones sont séparées par des chaînes montagneuses plus fictives et didactiques que réelles. L'un des buts de la cartographie des Sanson consiste à faciliter l'apprentissage de la géographie, à hiérarchiser pour mieux classifier, à équilibrer et à rendre mémorisable un savoir de plus en plus complexe et de plus en plus accessible.

Même si Guillaume Sanson réédite la carte, il ne met pas à jour l'information qu'elle contient, jugeant les données originales suffisantes pour l'Européen lettré moyen qui ne s'intéresse guère à l'Amérique du Nord. La représentation du territoire affiche donc, en 1669, un certain décalage chronologique et donne à voir une conception archaïque de l'Amérique, qui précède les bouleversements ethniques des années 1650 (destruction de la Huronie) et qui précède aussi l'extraordinaire période des grandes découvertes dont le point culminant est certainement la découverte du Mississippi par Joliette et Marquette (1673) et la découverte de son embouchure par Cavelier de La Salle (1682).

Cette carte est néanmoins le lieu de tous les espoirs, puisqu'elle laisse entrevoir la possibilité de contourner le continent par le nord, véritable problème de navigation qui a obnubilé les Européens pendant plusieurs siècles. Étrangement, c'est à cause d'une erreur cartographique – une Californie insulaire et non péninsulaire – que ce document est aujourd'hui tant convoité par les collectionneurs.

L'autre document cartographique, acquis auprès du même encanteur, s'intitule Carte de la Baie des Chaleurs et a été imprimé un siècle plus tard, en 1780. À l'origine, il s'agit d'une carte réalisée en 1724 par Jacques L'Hermitte (1659-1725), ingénieur et lieutenant du roi à Trois-Rivières. Celui-ci s'était vu chargé d'exécuter, cette même année, un relevé des ressources naturelles de la baie des Chaleurs. Après avoir navigué en barque le long de la côte, depuis Gaspé jusqu'à Miramichi, L'Hermitte rédige plusieurs rapports et dessine cette carte très précise pour l'époque, qui montre notamment l'emplacement de villages amérindiens et de terrains cultivés à l'embouchure des rivières Nepisiguit et Ristigouche.

La carte de L'Hermitte est tellement fidèle qu'elle est rééditée 56 ans plus tard, sous les ordres du ministre de la marine Sartine. En 1780, alors que la France est en guerre contre l'Angleterre et qu'elle tente de s'allier aux colonies anglaises en rébellion, Sartine espère ainsi faire renaître la Nouvelle-France de ses cendres.

 

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