À rayons ouverts, no 62 (hiver 2005)

Table des matières

La vie de la BNQ


Les métamorphoses du poème, ou la lecture nouvelle d'une œuvre consacrée

par Sophie Montreuil, agente de recherche
Direction de la recherche et de l'édition
Mariloue Sainte-Marie, doctorante en littérature à l'Université Laval*

Dès sa parution initiale, en 1970, L'homme rapaillé de Gaston Miron s'est taillé une place de choix parmi les œuvres majeures de la littérature québécoise.

Pour toucher les lecteurs d'alors et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs, les poèmes du recueil peuvent compter sur leur grande beauté et sur ce qu'elle éveille en nous. Si elle partage d'emblée cette position à l'égard de son œuvre, pourquoi la BNQ a-t-elle néanmoins choisi de mettre à l'honneur, dans le cadre de l'exposition Les métamorphoses du poème1, des brouillons et des esquisses de quelques-uns des plus célèbres poèmes de Miron? Pourquoi attirer l'attention, à travers des documents imparfaits, inachevés, raturés, sur un côté plus sombre de la création poétique mironienne? Plus encore, la BNQ fait-elle défaut à Miron en révélant ainsi au grand jour ses « essais » et ses « erreurs »?

À ces questions, Miron apporte lui-même une première réponse. En déposant de son vivant à la BNQ, entre 1985 et 1992, des documents tirés de ses archives personnelles, n'ouvrait-il pas de facto la porte à une exploration, à une lecture inédite de son œuvre publiée? Ne lançait-il pas à ses lecteurs le défi de lire sa poésie autrement? Après son décès, la succession du poète a en quelque sorte entériné sa démarche en continuant de verser des documents au fonds Gaston-Miron de la BNQ, en 1997, 1998 et tout dernièrement en avril 2004, lorsqu'elle y a déposé le lot inestimable des manuscrits liés à son œuvre poétique. C'est une partie de ces archives que l'exposition Les métamorphoses du poème proposait aux visiteurs, leur donnant ainsi à voir tout le travail d'écriture et de réécriture qui a accompagné l'évolution de L'homme rapaillé, des premières ébauches des grands cycles poétiques de Miron, au début des années 1950, à la dernière version du recueil publiée du vivant de l'auteur, en 1996.

À cette caution d'ordre biographique, il est essentiel d'en ajouter une autre, de nature plus scientifique. L'intérêt pour les archives littéraires se développe actuellement lentement mais sûrement au Québec. L'exposition Les métamorphoses du poème venait donc à point nommé pour accompagner l'émergence d'un champ de recherche qui risque fort de modifier la lecture que l'on peut faire de plusieurs œuvres québécoises. Les manuscrits et les archives sont bien souvent les seuls témoins de la création artistique en tant que processus, en tant que quête pour ceux et celles qui s'y confrontent quotidiennement. Pour qui s'intéresse aux arts et à la littérature, cette quête est au moins aussi riche que les résultats qu'elle génère. Entrevoir le fonctionnement de ce travail incessant, c'est entrer dans l'atelier du poète, c'est jeter un oeil dans les coulisses de l'œuvre et assister à sa naissance. Dans le cas de Miron, ce travail sur le poème est d'autant plus fascinant qu'il correspond souvent chez lui à une bataille avec et contre la langue, avec et contre lui-même.

Miron n'a cessé de réécrire ses poèmes, cherchant l'image qui saurait le mieux condenser l'idée ou l'émotion à partager. Ainsi, les épreuves de la première publication de « La Marche à l'amour », dans Le Nouveau journal en avril 1962, dont de grands passages ont été raturés, témoignent d'une insatisfaction douloureuse qui semble n'avoir jamais quitté Miron. Partout dans les esquisses et fragments des poèmes, des mots, des vers sont biffés, des commentaires sont ajoutés dans la marge, partout le crayon part sur le papier dans toutes les directions. Miron pouvait passer « des heures, des années » sur le « terrain d'un seul poème 2 », disait-il en 1990, et c'est à lever un peu le voile sur le pourquoi et le comment d'un tel entêtement qu'était consacrée l'exposition Les métamorphoses du poème. Parcours singulier à travers plus de quarante ans de poésie, hommage à une œuvre marquante, c'est également à une leçon d'humilité qu'elle conviait l'ensemble de la population québécoise, leçon fort émouvante parce que donnée par l'un de nos plus grands poètes.


* Mariloue Sainte-Marie prépare une édition critique des lettres de Gaston Miron (1950-1960) dans le cadre de son doctorat à l'Université Laval. Elle publiera prochainement une étude des lettres du poète, Écrire à bout portant. Les lettres de Gaston Miron à Claude Haeffely 1954-1965 (Nota bene). Elle a collaboré à l'exposition Gaston Miron. Les métamorphoses du poème à titre de recherchiste et de rédactrice.

1– L'exposition a été présentée du 1er au 10 octobre à Trois- Rivières, dans le cadre du 20e Festival international de la poésie, puis à l'édifice Saint-Sulpice de la BNQ, du 20 octobre au 23 décembre 2004.

2– Gaston Miron, « Parcours et non-parcours (Conférence au cahier noir) », dans Un long chemin. Proses 1953-1996, édition préparée par Marie-Andrée Beaudet et Pierre Nepveu, Montréal, l'Hexagone, 2004, p. 165.

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René Derouin et les terres du Nord

par Guylaine Milot, bibliothécaire
Direction des acquisitions de la collection patrimoniale

La Bibliothèque nationale du Québec a acquis dernièrement 29 œuvres gravées par René Derouin.

L'ensemble du corpus proposé regroupe des gravures sur bois réalisées au début des années 1980, période durant laquelle l'artiste découvre les territoires chaotiques du Grand Nord québécois. On retrouve dans le lot des exemplaires appartenant aux séries les plus marquantes de cette époque : Suite nordique, Nouveau Québec et Taiga. Cet ajout à la collection patrimoniale est remarquable, puisque l'institution ne possédait pas encore les exemplaires de ces séries. Les œuvres acquises s'ajoutent aux 272 titres d'estampes de l'artiste disponibles en collection et contribuent à enrichir la plus grande anthologie nationale de l'œuvre gravée de Derouin accessible au public.

René Derouin s'inscrit parmi les artistes québécois qui ont gagné au fil du temps une reconnaissance internationale. Tout au long de ses quarante années de carrière artistique, l'artiste explore des techniques diverses telles que la xylographie (gravure sur bois), la peinture et la sculpture. De plus, il œuvre au sein de maisons d'édition, d'associations artistiques et il participe à des projets d'intégration des arts à l'architecture. Né à Montréal en 1936, l'artiste commence sa formation dans cette même ville, dans une école de dessin commercial, puis dans les studios et les ateliers d'impression où il acquiert une formation de graphiste et de dessinateur publicitaire. Il s'inscrit par la suite à l'École des Beaux-arts d'Esmeralda, au Mexique, puis il termine ses études en arts visuels à l'École des Beaux-Arts de Montréal. L'artiste est considéré comme un maître de la gravure sur bois, technique acquise selon des procédés ancestraux au Japon, en 1968. Dans les œuvres gravées de l'artiste, on perçoit des textures, des empreintes, des reliefs qui s'enchevêtrent avec expressivité. Les traits sont énergiques, les sillons profonds, les couleurs sont de terre ou de feu.

« Je préfère la gravure sur bois pour son côté direct d'intervention dans la matière, sans aucun procédé chimique de transformation. Le geste est direct et demande méditation et réflexion. Il ne se corrige pas. C'est l'instant de création (…) Dans les sillons que je creuse, je reproduis le temps et les multiples transformations de la croûte terrestre. »1

René Derouin est aussi un grand voyageur qui parcourt les territoires habités par l'homme pour mieux comprendre les origines de celui-ci. Les quelques escales qu'il a faites dans les terres du Nord représentent une étape décisive dans la carrière de l'artiste. Ces voyages lui apportent une inspiration nouvelle qui contraste avec les énergies premières recueillies auprès des muralistes, sur les terres chaudes et anarchiques du Mexique.

Captivé par l'immensité des paysages nordiques, René Derouin fait éclater le format traditionnel de l'estampe en reproduisant ses images sur de larges panneaux modulaires de contreplaqué. La technique est nouvelle pour l'époque. Le geste du créateur est large, dynamique et souple, malgré l'outil peu commode qu'il utilise pour graver le bois : la gouge électrique. Pour l'artiste, ce survol topographique des vastes régions du nord s'insère parfaitement dans son effort à percevoir les couches les plus profondes de la mémoire culturelle d'un peuple. En fait, l'artiste est en quête de « l'origine », de l'appartenance continentale et de la recherche ultime de sa propre identité. Les thèmes qu'il préconise dans ses œuvres sont le territoire, la migration, le métissage et la mémoire.

René Derouin est lauréat de plusieurs distinctions, mentions et bourses canadiennes et étrangères. Il a reçu, notamment, la Bourse du Conseil des arts du Canada, en 1998, et la Bourse de carrière du Conseil des arts et des lettres du Québec, en 1998 et en 1999. En 1999, il est le récipiendaire de la Médaille Palacio de Bellas Artes, remise par le Consulat du Mexique. La même année, il reçoit le Prix du Québec Paul-Émile-Borduas, la plus haute distinction accordée par le gouvernement du Québec à un artisan ou à un artiste pour l'ensemble de son œuvre dans le domaine des arts visuels. Derouin compte à son carnet d'activités plus de 300 expositions individuelles et de nombreuses expositions de groupe. Il a exposé à travers le Canada, les États-Unis, le Mexique, le Venezuela, la France, l'Australie et le Japon.


1. Interview de René Derouin accordée à Diane Saint-Amand en vue de la préparation de l'exposition René Derouin : empreintes et reliefs, Montréal, Musée d'art contemporain (14 janv. – 21 fév. 1982).

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