À rayons ouverts, no 62 (hiver 2005)

Table des matières

Un peu d'histoire


Les bibliothèques québécoises au XXe siècle : un long rattrapage

Par Michèle Lefebvre, bibliothécaire
Direction des services aux milieux documentaires

Cet article constitue le quatrième et dernier volet d'une série sur l'histoire des bibliothèques québécoises. Les volets 1, 2 et 3 ont paru respectivement dans le numéro du printemps, de l'été et de l'automne 2004, sous les titres «  Histoire des bibliothèques, de la Nouvelle-France au Québec », « La bibliothèque québécoise au XIXe siècle : à la recherche d'une identité » et « Au tournant du XXe siècle : la timide éclosion des bibliothèques publiques ».

Le XIXe siècle avait vu le triomphe de l'Église sur les libéraux, qui cherchaient à élargir l'accès au livre. La situation s'inverse très lentement dans la première moitié du siècle suivant. La Loi des cités et villes révisée en 1903 et le nouveau Code municipal de 1916 favorisent la création de bibliothèques publiques sans en faire une obligation. Le clergé poursuit sa chasse aux « mauvaises » lectures, mais les fidèles se passionnent pour les comic books américains, les magazines illustrés et la littérature de gare.

En 1930, le rapport Ridington fait état de la condition lamentable des bibliothèques publiques au Québec. Sept ans plus tard, la création de l'École de bibliothécaires témoigne d'une nouvelle préoccupation : offrir une expertise professionnelle pour soutenir le développement des bibliothèques. L'École demeure pourtant longtemps contrôlée par le clergé et consacre près de 10 % du temps d'enseignement à la censure, qui constitue une des cinq parties du programme.

Durant la Seconde Guerre mondiale, la France occupée n'est plus en mesure d'éditer librement ses oeuvres. Le Québec prend le relais et pose les fondations d'une infrastructure et d'une expertise qui donneront une nouvelle impulsion à la littérature canadienne-française. Cette époque voit d'ailleurs la progression dans les milieux intellectuels d'une idéologie de « rattrapage », qui prône le développement de la société québécoise sur tous les plans, culturel, social, industriel, etc. La bibliothèque y joue un rôle en tant que diffuseur des connaissances, nécessaires à la promotion professionnelle des masses dans une société industrielle devenue complexe et spécialisée.

En 1943, la Bibliothèque de Montréal abolit le dépôt d'argent jusqu'alors obligatoire pour l'emprunt des livres, permettant ainsi aux plus pauvres d'accéder gratuitement à la lecture. Dans les années suivantes, elle ouvre des bibliothèques de quartier et même une cinémathèque. De nouvelles bibliothèques pour enfants voient le jour un peu partout. Un premier service de bibliobus apparaît, desservant la province. On espère ainsi créer des habitudes de lecture durables et élargir le cercle des abonnés.

Ce développement est cependant freiné par le conservatisme du gouvernement Duplessis, résolument non-interventionniste. On assiste à l'affrontement entre la vieille idée de préservation de la culture canadienne-française par le repliement sur soi et la vision moderne de l'épanouissement de cette culture grâce à son soutien par l'État. La Révolution tranquille est en germe.

En 1959, peu après la mort de Duplessis, le Parlement vote la Loi des bibliothèques publiques. Elle demeure plus timide que celles existant dans d'autres provinces canadiennes, et se fait assez vague quant aux responsabilités des municipalités face aux bibliothèques, mais c'est un grand pas par rapport à la situation antérieure. Elle ouvre la porte à la réglementation municipale. De plus, le Parti libéral, élu en 1960, crée la Direction des bibliothèques publiques, qui a pour mission de favoriser un accès démocratique au livre par le développement adéquat d'un réseau de bibliothèques.

Divers programmes de financement permettent l'implantation et le maintien de bibliothèques municipales. Les nouvelles bibliothèques centrales de prêt (BCP), qui offrent des services regroupés, donnent la possibilité aux petites municipalités de moins de 5 000 habitants d'implanter et de faire fonctionner des bibliothèques autrement trop coûteuses. Les BCP deviendront plus tard les Centres régionaux de services aux bibliothèques publiques (CRSBP), novateurs dans plusieurs domaines.

Malgré la fondation, au début des années 1950, de la Bibliothèque nationale du Canada, le Québec se dote en 1967 de sa propre Bibliothèque nationale, chargée de conserver et de diffuser sa culture spécifique. Il manifeste ainsi sa différence et son désir de l'exprimer.

Au début des années 1980, le Plan Vaugeois garantit des subventions très avantageuses pour la rénovation et la construction de bibliothèques, jusqu'alors souvent logées dans des locaux vétustes et inadéquats.

Tous les efforts consentis finissent par porter leurs fruits. Le nombre de bibliothèques passe de 71 en 1960 à 849 en 1985. La part de la population ayant accès à des services de bibliothèques augmente de 40 % en 20 ans, soit de 45 % en 1965 à 85 % en 1985.

La période suivante est cependant caractérisée par un désengagement du gouvernement face aux bibliothèques. La réorganisation de l'appareil gouvernemental a amené la disparition du Service des bibliothèques publiques et la dilution des programmes de soutien aux bibliothèques. La population utilise de plus en plus la bibliothèque, mais les ressources disponibles ne croissent pas au même rythme.

Cependant, l'impulsion a été donnée. Les bibliothèques publiques font aujourd'hui partie des habitudes culturelles des Québécois; elles ont démontré qu'elles peuvent évoluer avec la société et même innover. Elles colorent notre paysage culturel. À l'aube d'un nouveau millénaire, la silhouette de la Grande Bibliothèque illustre la volonté du Québec de mettre à la disposition de tous la richesse culturelle qui cimente notre identité.

 

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