À rayons ouverts, no 61 (automne 2004)

Table des matières

Un peu d'histoire


100 ans d'histoire à voir! La Bibliothèque centrale de Montréal

par Jean-François Chartrand, Bibliothécaire de référence à la Bibliothèque centrale de Montréal
initiateur et commissaire de cette exposition

Jusqu'au 28 novembre prochain, la Bibliothèque centrale de Montréal (BCM) présente l'exposition 100 ans d'histoire à voir!, avant sa fermeture définitive en 2005. Cette exposition, qui a demandé un an de recherches, réunit plus de 200 photographies d'archives et plusieurs artefacts. En plus de souligner les détails de la beauté architecturale de l'édifice, cette rétrospective rend hommage aux bâtisseurs, à ceux et celles qui ont animé cette bibliothèque au quotidien et aux Montréalais qui l'ont fréquentée depuis 100 ans : étudiants, travailleurs, chercheurs et visiteurs de passage. De la signature du maréchal Joffre – dans le premier livre d'or de la Ville de Montréal –, jusqu'aux trésors inestimables que recèle la salle Gagnon consacrée à la recherche généalogique, la vie de la BCM a été ponctuée d'événements importants et d'acquisitions majeures qui en font un point de repère historique et patrimonial incontournable.

La petite histoire d'une grande institution

Cette exposition à caractère historique fait revivre les grands moments de cette vénérable institution montréalaise. Ainsi, l'une des premières démarches en vue d'établir une bibliothèque municipale à Montréal remonte au 9 août 1880, lorsque l'Institut canadien offre de céder à la Ville de Montréal les 10 000 volumes que compte sa bibliothèque. On considère alors que cette collection pourrait constituer le cœur de la nouvelle bibliothèque publique; maheureusement, la création de bibliothèques, de maisons d'éducation ou de charité ne relève pas des pouvoirs attribués à la Cité et le Conseil municipal doit refuser l'offre en juillet 1881.

Dix ans plus tard, Montréal ne possède toujours pas de bibliothèque municipale. En février 1893, un comité spécial voit le jour et son rôle est de veiller à l'établissement d'une bibliothèque publique. Le projet demeure en suspens quelques mois, pour être finalement abandonné lorsque la Ville fait l'acquisition du Château de Ramezay, le 24 octobre 1893. On pensait alors pouvoir y installer la bibliothèque, mais faute d'appuis financiers et de volonté politique, la Ville consent plutôt un bail à la Société de numismatique et d'archéologie pour qu'elle y fonde un musée.

Le 16 mars 1901, le maire de Montréal, M. Raymond Préfontaine, sollicite une aide financière auprès de M. Andrew Carnegie, philanthrope américain, pour la création d'une bibliothèque publique. Le Conseil municipal accepte l'offre de 150 000 $ de M. Carnegie, à condition que la Cité consacre annuellement 15 000 $ à l'entretien de la bibliothèque. Après plusieurs mois de tergiversations entourant l'offre de M. Carnegie (qui sera débattue jusqu'en 1904) ainsi que l'emplacement de la construction de la bibliothèque, le projet est finalement abandonné. Ceux qui s'opposaient au projet s'interrogeaient sur la valeur morale d'une bibliothèque publique, la « censure » étant au centre de leurs préoccupations.

En 1902, les autorités municipales de Montréal adoptent un premier règlement portant sur la création d'une « bibliothèque publique et gratuite ». L'année suivante, sous l'impulsion de la Chambre de commerce et de l'Association Saint-Jean-Baptiste, une bibliothèque scientifique et industrielle est mise sur pied pour répondre aux besoins des travailleurs. D'abord logée dans une petite salle du Monument- National, rue Saint-Laurent, la bibliothèque voit sa collection grandir au point qu'il faut envisager son déménagement, en 1911, dans l'édifice de l'École Technique situé rue Sherbrooke. Deux ans plus tard, la Ville de Montréal décide de consacrer près d'un demi-million de dollars à la construction d'une bibliothèque digne de la métropole du Canada. Les travaux de construction débutent en 1915 et la bibliothèque est enfin inaugurée en 1917. L'édifice de style « beaux-arts » est l'œuvre de l'architecte Eugène Payette, artisan également de la Bibliothèque Saint- Sulpice, qui deviendra la Bibliothèque nationale du Québec en 1967.

Au début des années 1920, l'ouverture de la nouvelle bibliothèque permet de mettre à la disposition des usagers (pour consultation seulement) une prestigieuse collection acquise 10 ans auparavant par la Ville de Montréal pour la somme de 31 000 $. Il s'agit de la collection du bibliophile québécois Philéas Gagnon portant principalement sur l'histoire canadienne du XVIe siècle à la fin du xixe siècle; elle est composée de livres, de brochures, de journaux, de revues, d'estampes, de gravures et de portraits.

Cette collection unique compte essentiellement des livres rares auxquels se sont ajoutés, au fil des ans, d'autres ouvrages précieux provenant d'autres collections comme celle d'Ægidius Fauteux, ancien conservateur de la Bibliothèque Saint- Sulpice et de la Bibliothèque municipale de Montréal. La collection Gagnon est, tout comme elle l'était à l'époque, une des plus remarquables collections de Laurentiana (ouvrages publiés au Québec avant 1820), et assurément la plus complète au Canada.

100 ans d'histoire... À VOIR!

L'exposition réunit des photographies provenant principalement de la Division de la gestion de documents et des archives de la Ville de Montréal mais aussi de la Bibliothèque nationale du Québec et des Archives nationales du Canada et du Québec. Plusieurs aspects du passé de la BCM y sont illustrés : l'environnement de la rue Sherbrooke, l'architecture de l'édifice, l'aménagement des différentes salles, etc. On peut voir, entre autres, deux photographies prises lors de l'inauguration officielle, le 13 mai 1917, à laquelle assistait le maréchal Joffre, et une série de clichés montrant la disposition des salles avant leur ouverture au public en septembre 1917. D'autres photographies nous rappellent que le sous-sol de l'édifice, avant l'ouverture de la bibliothèque pour enfants, accueillait le Bureau de la carte d'identité et le Bureau de chômage, que la cinémathèque municipale de Montréal y était logée et, à une époque plus récente, que Pierre Elliott Trudeau et Jean Drapeau se trouvaient sur l'estrade d'honneur montée sur le parvis de la bibliothèque lors de l'émeute de la Saint-Jean-Baptiste en 1968.

L'exposition présente également quelques documents d'archives précieux comme le premier livre d'or de la Ville de Montréal, conservé à la BCM de 1917 à 1925; on y découvre notamment la «griffe » de visiteurs de prestige comme celle du maréchal Joffre, celle du maréchal Ferdinand Foch, généralissime des armées alliées, et celles des vedettes de cinéma Douglas Fairbanks et Mary Pickford. Mentionnons qu'au fil des ans, la bibliothèque a également attiré bon nombre de photographes, de cinéastes (Denys Arcand pour Jésus de Montréal, Gilles Carle pour La mort d'un bûcheron, entre autres) et de journalistes qui en ont fait leur sujet de reportage ou l'ont utilisée comme toile de fond.

Le visiteur peut plonger le regard dans des registres où étaient consignées les amendes, les acquisitions, la liste des employés, etc. Des reproductions de plans architecturaux, dessinés par l'architecte Eugène Payette, nous permettent de remonter le cours de l'histoire et d'observer les modifications importantes apportées à l'aménagement de la BCM et au déroulement de ses activités.

Une vidéo rassemble quelquesunes des photographies exposées, lesquelles sont émaillées de séquences télévisuelles provenant des archives de la Société Radio- Canada, dont l'une date des années 1950! On y retrace également l'évolution de la bibliothèque depuis son origine – dans la petite salle du Monument-National qu'elle occupait en 1903 – jusqu'aux rénovations majeures dont elle a été l'objet au cours des années 1990.

Ce bel édifice de la rue Sherbrooke, à la fois imposant et accueillant, reconnaissable à sa façade ornée de 10 colonnes corinthiennes, a marqué la vie culturelle et intellectuelle de la ville. Dès avril 2005, ses collections commenceront donc leur « nouvelle vie » à l'enseigne de la Grande Bibliothèque et ce, pour le plus grand bénéfice des Montréalais, des Québécois et des visiteurs.

La Bibliothèque centrale de Montréal est située au 1210, rue Sherbrooke Est.
Renseignements : 514 872-5923
www.ville.montreal.qc.ca/biblio

Entrée libre à l'exposition.

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Au tournant du XXe siècle : la timide éclosion des bibliothèques publiques

par Michèle Lefebvre, Bibliothécaire
Section des acquisitions et du développement de la collection de prêt et de référence
Direction des acquisitions et du traitement documentaire de la collection de prêt et de référence

Bibliothèque municipale

Cet article constitue le troisième volet d'une série sur l'histoire des bibliothèques québécoises. Les volets 1 et 2 ont paru respectivement dans les numéros du printemps et de l'été 2004, sous les titres « Histoire des bibliothèques, de la Nouvelle-France au Québec » et « La bibliothèque québécoise au XIXe siècle : à la recherche d'une identité ». Le dernier volet de cette rétrospective sera publié dans le numéro d'hiver de À rayons ouverts.

En 1890, une loi du gouvernement libéral d'Honoré Mercier autorise les corporations de cité, ville et village à passer des règlements pour favoriser la création et le maintien de bibliothèques publiques gratuites dans leurs municipalités. Cette loi ouvre également la porte à un appui financier du gouvernement provincial, appui essentiel dans les milieux francophones moins riches et étrangers à la tradition philanthropique anglo-saxonne. Le principe moderne de bibliothèques accessibles à tous, gérées par une administration municipale, est reconnu au Québec. On est cependant à des lieues de la loi modèle de l'Ontario qui offre de nombreuses garanties de financement aux bibliothèques publiques.

Cette législation profite d'abord aux milieux anglophones, déjà prêts à agir. Les municipalités de Sherbrooke, Knowlton, Stanstead et Westmount fondent des bibliothèques avant 1900. Du côté francophone, l'arrivée au pouvoir des conservateurs en 1892 compromet le processus de développement de nouvelles bibliothèques ou de transformation de bibliothèques d'associations ou d'artisans en bibliothèques publiques. En effet, les conservateurs, alliés de l'Église, s'empressent d'éliminer l'aide financière promise par le gouvernement précédent.

Malgré tout, l'idée demeure dans les esprits. En 1897, l'Institut canadien de Québec ouvre sa bibliothèque à tous les citoyens de la ville. La bibliothèque municipale de Montréal est fondée en 1902, mais elle survit difficilement en raison de l'opposition des ultramontains. D'abord cantonnée aux domaines scientifiques, commerciaux, techniques et industriels et confinée à un espace très restreint, la bibliothèque déménage enfin en 1917 dans un édifice construit pour elle rue Sherbrooke. Les Sulpiciens lui font concurrence en construisant, rue Saint-Denis, une grande bibliothèque à la fois publique et de recherche. À son ouverture en 1915, la Bibliothèque Saint-Sulpice propose pas moins de 100 000 volumes à sa clientèle.

En 1924, on compte au Québec 15 bibliothèques publiques (municipales ou d'association), concentrées en majorité à Montréal et à Québec et totalisant 556 374 documents. À la même époque, 230 bibliothèques paroissiales survivent, la plupart moribondes, se partageant 155 650 documents. Sans aide de l'État, les bibliothèques gérées par les autorités religieuses n'arrivent pas à se maintenir. Témoin de ce renversement des forces, la Bibliothèque Saint-Sulpice doit fermer ses portes en 1931, faute d'argent pour assurer son fonctionnement.

La lutte incessante entre l'Église et les libéraux a cependant créé une situation consternante, cause d'un retard important des bibliothèques québécoises par rapport à celles du reste de l'Amérique du Nord.

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